Au XVIIIe siècle, deux petits événements se passèrent dans lʼintérieur

de lʼéglise Saint-Sauveur. Le premier fait, qui nʼa que la valeur

dʼune nouvelle à la main, est ainsi raconté dans le Journal dʼun

bourgeois de Caen [45]: « Le lundi 23 juin 1721, le sieur Regnauld a

donné un bal à Mlle de Than, à Saint-Sauveur, et le lendemain des

dames sont allées en masque à la messe de Saint-Sauveur, ce qui a

causé bien du scandale. »

Voici le second fait. En 1753, Saint-Sauveur ouvrit ses portes à un

cortége dont la pompe solennelle a longtemps frappé lʼesprit des

contemporains. Les lettrés normands savent que lʼancienne Université

de Caen avait pour chef un recteur, quʼon élisait tous les six mois.

La fréquence de ces élections était, suivant lʼabbé De La Rue, « un

moyen infaillible dʼexciter lʼémulation parmi les professeurs, dont

les plus distingués pouvaient briguer les suffrages des députés de

chaque faculté. » Ducarel, dans ses Antiquités anglo-normandes, explique

le peu de durée des fonctions du recteur par des motifs beaucoup moins

nobles. Suivant lui, la dépense que nécessitaient les funérailles dʼun

recteur était si excessive que lʼUniversité, pour prévenir un malheur

attaché à lʼespèce humaine, avait eu recours à lʼexpédient de ne

nommer son chef que pour six mois, ou même pour un temps moins long,

quand la maladie menaçait dʼabréger ses jours. Lʼopinion de Ducarel,

tout étrange ou malveillante quʼelle paraisse, nʼest cependant pas

dénuée de vraisemblance. En effet, lʼUniversité ne se composait pas

seulement de professeurs et dʼécoliers. Comme ses membres étaient

investis de priviléges, dont les principaux consistaient dans

lʼexemption de certains impôts indirects, elle ne tarda pas à ouvrir

ses rangs à de nombreux parasites, qui venaient moins y chercher la

nourriture de lʼesprit que la satisfaction dʼappétits plus positifs.

Cʼest ainsi que les fonctions modestes de bedeaux, dʼappariteurs, de

copistes, de papetiers, etc., furent avidement recherchées par de

riches bourgeois et de grands seigneurs. « Lʼusage voulait, dit M.

Jules Cauvet [46],

que ces personnages, en recevant leur nomination, offrissent à

lʼUniversité, toujours assez médiocrement pourvue dans ses moyens

financiers, une somme dʼargent comme témoignage de leur

reconnaissance. »

Ceci exposé, le lecteur pensera avec nous que lʼexplication de Ducarel

nʼest pas moins acceptable que celle de lʼabbé De La Rue. Un double

courant dʼopinion, parmi les membres de

lʼUniversité, devait les conduire, par deux pentes distinctes,

à la même conclusion. Dʼune part, les professeurs, qui pouvaient

briguer les suffrages de leurs confrères; de lʼautre, les étrangers,

qui ne recherchaient dans des places universitaires quʼun moyen de

sʼexempter de la taille, avaient des motifs, différents il est vrai,

mais non moins sérieux les uns que les autres, pour souhaiter le

maintien des statuts, qui exigeaient une nouvelle élection tous les

six mois. Ceux-ci, dans la crainte de participer aux frais des

funérailles, redoutaient la mort du recteur; ceux-là désiraient son

changement dans lʼespoir de lui succéder.

Grâce au règlement qui bornait à six mois la durée du rectorat,

lʼancienne Université de Caen, depuis son origine jusquʼà sa

suppression, cʼest-à-dire depuis 1431 jusquʼà 1791, nʼeut que deux

fois à payer la perte douloureuse de son amplissime recteur [47]. On se

figure aisément quelle émotion se répandit dans la ville lorsquʼon y

apprit, le 27 septembre 1753, que M. Jacques-François Boisne, recteur

de la « très-célèbre

Université de Caen » et professeur de rhétorique au collége

Du Bois, venait de se tuer à la chasse, à Beuville, chez le seigneur

du lieu. Le peuple, qui nʼavait guère alors que les cérémonies

publiques: feux de la Saint-Jean, entrées de gouverneurs ou de rois,

et enterrements de grands personnages, pour se consoler de ses

misères, dut apprendre la nouvelle avec une joie peu dissimulée. On

savait si bien que les funérailles dʼun recteur devaient sʼaccomplir

dans des conditions de magnificence inusitées, on avait attendu si

longtemps un spectacle qui avait été refusé à tant de générations, on

se faisait de cette solennité somptueuse une idée si extraordinaire,

quʼune rumeur étrange courut dans la foule et, par sa sottise même,

sʼaccrédita au point de passer plus tard à lʼétat de tradition [48]. On

répandit le bruit que le recteur sʼétait tué volontairement pour avoir

de magnifiques funérailles, et on le crut! Cette inepte invention, née

de la bêtise des foules, qui ont besoin dʼentourer les événements les

plus ordinaires de quelque chose de merveilleux, aurait été avidement

exploitée, si elle avait eu la moindre vraisemblance, par lʼhabileté

des gens qui allaient être atteints dans leurs intérêts matériels. En

effet, sʼils avaient pu, non pas établir, mais seulement laisser

soupçonner un suicide, tous les parasites

de lʼUniversité, qui voulaient bien en accepter les avantages sans en

supporter les charges, nʼauraient pas négligé un moyen si commode

dʼempêcher une inhumation dont ils devaient payer une partie des

frais. Quoique lʼabsurde soit facilement accueilli par le plus grand

nombre, ils nʼosèrent pas cependant tirer parti du bruit populaire. A

quoi bon dʼailleurs employer une calomnie, difficile à faire accepter

des gens intelligents, quand on a sous la main un bon petit scandale

indiscutable? Le recteur, qui venait de succomber, sʼétait tué à la

chasse, et, comme il était prêtre, on sʼempara de ce fait pour

discréditer sa mémoire dans lʼesprit des gens superstitieux.

Lʼargument, il est vrai, ne réussit pas. Toutefois il fut employé avec

assez de persistance pour quʼil obligeât les doyens, docteurs et

professeurs de lʼUniversité, à le réfuter publiquement, afin de ne pas

être soupçonnés dʼavoir participé à la rumeur que quelques habiles

avaient mise en circulation. Ce fait nous est suffisamment indiqué par

un passage du procès-verbal des funérailles du recteur, publié par

lʼUniversité. Après avoir insisté sur les détails de lʼaccident, le

rédacteur de la pièce y a laissé tomber entre deux parenthèses, comme

par mégarde, le bruit (qui courait en ville) que lʼon refuserait les

honneurs de la sépulture rectorale à un prêtre que la mort avait

surpris au moment où il chassait. Voici ce passage significatif [49]:

« Le mercredi 26 septembre 1753, M. Jacques-François Boisne,

recteur de la très-célèbre Université de Caen et professeur

de rhétorique au collége Du Bois, était à Beuville,

paroisse distante de deux lieues de cette ville, chez le seigneur

du lieu. On lʼinvita dʼaller à lʼafut, il prit un fusil, y fut, et

passant, vers les sept heures du soir, un fossé, son fusil fit feu,

le coup lui passa vers la tempe droite, lui enleva le crâne de la

tête.

« Le jeudi 27, le bruit de sa mort se répandit dans cette ville dès

le matin. La justice et les chirurgiens se transportèrent à Beuville

pour faire la visite du mort et en dresser acte suivant la coutume.

« Le matin, les docteurs et professeurs qui étaient dans cette

ville sʼassemblèrent et tinrent conseil, dont le résultat fut de

députer vers les doyens, docteurs et professeurs absens, pour venir

délibérer en forme; on envoya chercher M. Vicaire, doyen perpétuel

de la Faculté de théologie, à Martragny.

« Les doyens, docteurs et professeurs sʼassemblèrent le soir pour

savoir si on accorderait les honneurs de la sépulture rectorale au

défunt. On les lui accorda à la pluralité des voix (car le bruit

sʼétait répandu quʼil ne les auroit pas, étant mort à la chasse). »

Le procès-verbal relate ensuite, avec de grands détails, tous les

préparatifs de la cérémonie, lʼembaumement du corps, et son

exposition, pendant plusieurs jours, dans la classe de philosophie du

collége Du Bois. Vient enfin le récit des funérailles, avec une longue

énumération des fonctionnaires et des notables qui composaient le

cortége. Tout en faisant grâce au lecteur de cette liste fastidieuse

de noms propres, nous devons cependant attirer son attention sur

certaines personnes

qui figurent dans cette nomenclature. Ainsi nous trouvons, dans

les premiers rangs du cortége, un sieur Harel et un sieur Crespel

désignés comme écrivains, et un sieur Guillain, de Bénouville, comme

enlumineur. A partir de lʼannée 1440, lʼUniversité de Caen avait eu

des registres en vélin, écrits par des officiers de lʼUniversité,

quʼon appelait scriptores, et ornés souvent de vignettes et de

miniatures exécutées par dʼautres officiers, quʼon appelait

enlumineurs [50]. Mais, au-delà de lʼannée 1620, on ne trouve plus

trace de registres de lʼUniversité. Le travail cessant, il semblerait

que le fonctionnaire eût dû disparaître avec la fonction. Cependant,

par un miracle de longévité que constate le procès-verbal de

lʼinhumation du recteur, les écrivains et enlumineurs sʼétaient

conservés plus dʼun siècle après lʼabandon des registres enluminés.

Ils figuraient aux cérémonies publiques et jouissaient, comme tous les

autres officiers de lʼUniversité, de lʼexemption de taxes onéreuses,

moyennant une certaine somme, déguisée sous le nom de don volontaire,

quʼils payaient à lʼUniversité en entrant en fonctions. Cette

parenthèse fermée, nous rendons la parole au rédacteur du

procès-verbal.

« Le chœur de Saint-Sauveur étoit tendu à quatre rangs de lingette

noire et la nef à un rang. La chapelle du Saint-Sacrement et celle de

la Charité étaient tendues de leurs tentes noires et ornemens

funèbres. »

« Au milieu du chœur il y avoit un très-beau cataphalque; il avait

quatre degrés tendus de noir chargés de larmes dʼargent, têtes de

mort et armes de lʼUniversité, un très-grand

nombre de cierges sur les degrés. Sur ces degrés étoit

lʼélévation, dʼenviron trois pieds, où on posa M. le Recteur pendant

le service, sous un dais de velours noir. Chaque pente chargée au

milieu des armes de lʼUniversité et, au reste, de larmes dʼargent.

La corde qui soutenoit le dais étoit couverte de noir et dʼune bande

blanche qui régnoit tout du long spiralement; telles étoient les

quatre cordes qui partoient des angles du dais et qui rendoient à

quatre coins du chœur. Le ciel étoit en voûte et se terminoit par

une boulle dʼargent, sur laquelle étoit peinte une tête de mort à

deux faces avec des ailes. Du dais pendoient quatre rideaux qui

sʼétendoient aux coins où étoient arrestées les cordes. Ils étoient

de cinq bandes, deux noires et trois blanches, chargées dʼhermines

noires; lʼautel avoit autant de cierges quʼil en pouvoit avoir.

. . . . . . . . . .

« Il y eut un concours extraordinaire de peuple qui vint voir cette

cérémonie; enfin il y avoit plus de monde à Caen, ce matin, quʼil

nʼen vient en foire de Caen le premier lundi. Les villes, de

quinze lieues à la ronde, étoient pour ainsi dire désertes. Il en

vint de Rouen et de Paris. »

Cette cérémonie, autant par sa rareté que par la pompe extraordinaire

qui y fut déployée, avait vivement frappé lʼimagination des

contemporains. En dehors des relations officielles, nous en trouvons

un récit abrégé dans le Journal dʼun bourgeois de Caen. Un autre

bourgeois de la ville, Étienne Deloges, qui, à la suite dʼun recueil

manuscrit de Noëls et cantiques [51],

avait jeté deçà delà quelques notes relatives à des faits dʼhistoire

locale dont il avait été témoin, nous a donné aussi, à sa façon, un

compte-rendu des funérailles du recteur. Cette note mériterait dʼêtre

citée, ne fût-ce que pour la bizarrerie amusante de son orthographe.

Mais, comme elle ferait double emploi avec le procès-verbal que nous

avons mis sous les yeux des lecteurs, nous nous contenterons dʼen

extraire un passage où lʼauteur relate un fait inédit, qui nous

servira à compléter notre récit. « Il y a eu contestation pour sa

sépulture, dit lʼauteur en parlant des funérailles de Jacques de

Boisne; on voulet lʼinumé aux Cordeliers, lieu de leurs sépultures;

et le sr curai de Saint-Sauveur leur demanda, estant de sa

paroisse, et on luy a acordé; il a esté inumé le 5 dʼoctobre 1753,

porté sous un dais par quatre ecclésiastiques, quatre crespe aux

quatre coins du dès porté par quatre ansiens recteurs. »

Quand on songe à lʼimportance du casuel que de telles funérailles

devaient rapporter, on ne sʼétonne plus que la dépouille mortelle du

recteur ait été lʼobjet dʼune contestation entre deux églises rivales.

Mais ce qui a lieu de nous surprendre, cʼest la victoire remportée, en

cette occasion, par le curé de Saint-Sauveur. Le droit et lʼusage

semblaient au contraire plaider en faveur des religieux des

Cordeliers. Huet nous dit en effet, dans ses Origines de Caen, quʼen

vertu dʼun contrat les Pères Cordeliers avaient mis leur couvent et

leur église à la disposition de lʼUniversité, qui, de son côté,

sʼengageait à les protéger. Dans une brochure in-4° intitulée: Actions

de grâces rendues par lʼUniversité de Caen pour le rétablissement de

la santé du Roy, le 25 novembre 1744, nous voyons aussi

que les Pères Cordeliers avaient le titre de chapelains ordinaires de

lʼUniversité. La même brochure nous apprend encore que les processions

particulières des autres paroisses étaient astreintes, lors des

cérémonies universitaires, à sʼassembler dans lʼéglise des Cordeliers.

Enfin la note manuscrite, que nous avons citée et qui émane dʼun

contemporain, dit positivement que le couvent des Cordeliers était le

lieu de la sépulture des membres de lʼUniversité. Pour triompher de

droits si formels, cimentés par un long usage, il fallut au curé de

Saint-Sauveur des arguments bien subtils ou de bien puissantes

influences. Ni les unes ni les autres ne lui manquèrent. En effet,

Pierre Buquet, qui eut la bonne fortune dʼoccuper la cure de

Saint-Sauveur au moment de la mort dʼun recteur, avait été lui-même

recteur et principal du collége des Arts. De pareils titres devaient

lui assurer une grande autorité dans les conseils de lʼUniversité. Et

celle-ci pensa sans doute que ce nʼétait pas tout à fait se dépouiller

que de payer les frais de lʼinhumation entre les mains dʼun de ses

membres.

Trente-huit ans après cette pompeuse cérémonie, en 1791, la

municipalité de Caen sʼempara de lʼéglise Saint-Sauveur et la

convertit en halle aux grains. Où résonnaient jadis les chants sacrés,

on nʼentendit plus désormais que les clameurs dʼune foule affairée ou

quelquefois, comme en 1812, les grondements de lʼémeute. Ce fut, en

effet, sous les voûtes de lʼancienne église Saint-Sauveur que se passa

le premier acte dʼun drame qui a laissé une page sinistre dans

lʼhistoire de Caen sous le premier Empire. Voici comment M. Canivet,

dans une excellente notice, raconte les premiers incidents de lʼémeute

de 1812: « Le 2 mars, dit-il, une foule plus nombreuse

quʼà lʼordinaire avait envahi la halle. Elle était composée

partie de pauvres gens, dont bon nombre de femmes, venus là pour

acheter un peu de blé, partie dʼhommes sans aveu, que lʼon rencontre

partout où il y a du tumulte et dont le rôle est de faire du tapage et

dʼanimer les esprits. A leur tête était un nommé Lhonneur, maître

dʼécriture, homme peu considéré, pour ne pas dire plus, mais à la

parole facile, et il sʼen servait alors pour persuader à la foule

ignorante et affamée que, si le blé était cher, il ne fallait point

sʼen prendre à lʼinsuffisance de la récolte, mais à la connivence des

fermiers et des trafiquants de grains. Le peuple dʼapplaudir et de

crier: A bas les accapareurs!

« Cependant le préfet et le maire, prévenus du désordre, étaient

accourus à la halle où se trouvait déjà le colonel Guérin; la force

publique nʼy était représentée que par quatre gendarmes. En vain le

préfet, par des paroles conciliantes, essaya dʼapaiser les séditieux

et de leur démontrer que de pareilles scènes ne pouvaient avoir

dʼautre résultat que dʼéloigner les cultivateurs de la halle et, par

conséquent, de faire monter le prix du blé; sa voix ne fut pas

écoutée; des menaces et des injures furent proférées contre lui. On

dit quʼun gamin de dix-huit ans, fils de lʼexcoriateur Sanson, plus

connu sous le nom de Bon-Appétit, cria, dans le langage de son état:

« Passez-moi le préfet, que je lʼécorche comme un vieux cheval, » et

quʼil sʼélançait sur lui quand il fut saisi par le colonel et étendu

sur le sol. On dit aussi quʼune femme Provost lui porta le poing sous

le nez et, selon quelques-uns, le frappa au visage; quʼune autre

femme, les uns disent Trilly, les autres Gougeon, tira le maire par

son catogan et le renversa sur un sac de blé. Je nʼai dʼautres

garanties de ces faits que la voix publique, et ce qui me porte à en

douter, cʼest que M. Chemin, ayant consigné dans ses notes que le

gendarme Maresquier lui a dit depuis que, si on les avait laissés

faire, lui et ses camarades, ils auraient arrêté quelques-uns des

plus criards et que tout eût été fini, il est évident quʼil sʼest

enquis auprès de ce témoin oculaire de tout ce qui sʼétait passé; or,

il ajoute nʼavoir pas entendu dire quʼaucune voie de fait eût été

commise jusquʼà ce moment.

« Il est certain que, dans ces circonstances critiques, le préfet

perdit contenance et que, protégé par les gendarmes, il parvint à

gagner la porte, jetant quelques pièces de monnaie à la populace, qui

le poursuivit de ses huées jusquʼà la maison du premier président Le

Menuet où il trouva un refuge. Quant au maire, il avait disparu,

regagnant, dit-on, son domicile, rue St-Étienne, sous une grêle de

projectiles peu dangereux; quelques vitres furent brisées à sa maison.

Seul, le colonel tint bon jusquʼà la fin, faisant face à la foule et

lui en imposant par sa fière contenance.

« Tel fut le premier acte du drame. Avant de passer outre, constatons

que pas un vol nʼavait été commis et que les cultivateurs qui, à la

vue du désordre grandissant, avaient pris la fuite, abandonnant leurs

sacs de blé, les retrouvèrent intacts à la halle suivante. Constatons

encore que, à part les on dit et les incidents plus burlesques que

tragiques propagés dans le public, il est un fait avéré, cʼest que

les deux premiers magistrats, lʼun du département, lʼautre de la

ville, furent brutalement insultés et leur autorité méconnue. »

« Cʼest à la halle du lundi que ces désordres avaient eu lieu. Tout

autre jour, chacun fût retourné chez soi; mais alors, comme

aujourdʼhui, le lundi était le dimanche des ouvriers, et cette foule

oisive continuait à stationner place St-Sauveur avec force

vociférations. Déjà le jour tirait à sa fin et elle allait se

disperser peut-être, quand une voix dominant le tumulte fait entendre

le cri: Allons chez Mottelay! Ce Mottelay, meunier de son état,

avait acheté récemment lʼusine de Montaigu et introduit, dans les

procédés de mouture, quelques perfectionnements qui faisaient affluer

les grains à son moulin. On eût passé à moins pour un accapareur, dans

un temps où le peuple en voyait partout; aussi tous de répéter:

Allons chez Mottelay! »

Une troupe dʼenviron deux cents personnes envahit le moulin de

Montaigu situé sur les bords de lʼOrne, à lʼextrémité du Grand-Cours.

Quelques hommes dʼune compagnie de la garde nationale suffirent à

disperser les émeutiers, qui sʼétaient contentés de dévaster

lʼintérieur du moulin et de renverser un petit nombre de sacs de

farine dʼorge. On sait de quelle répression terrible fut suivie cette

émeute sans importance.

Après quelques jours dʼun calme complet, la ville apprit avec stupeur

lʼarrivée du général Durosnel, aide-de-camp de lʼEmpereur. Il entra à

Caen avec un corps de troupes considérable et accompagné dʼune

commission militaire, toute composée dʼavance pour juger les

séditieux. Cinquante-neuf prévenus furent arrêtés et transférés de la

prison civile au Château, où la commission prit séance le 14, à huit

heures du matin. Le 15, à deux heures du matin, la commission

prononçait une sentence qui condamnait huit accusés,

parmi lesquels quatre femmes, à la peine de mort, huit à huit ans de

travaux forcés, neuf à cinq ans de réclusion, vingt-cinq à cinq

années de surveillance.

« Dix-huit heures avaient donc suffi, dit M. Canivet, pour entendre

soixante accusés dans leurs explications et leurs réponses, les

témoins à charge et à décharge dans leurs dépositions, le rapporteur

dans son réquisitoire, les avocats dans leurs plaidoiries. Jamais

tribunal, ni celui de la Terreur, ni celui même de Maillard, aux

journées de septembre, de sinistre mémoire, nʼavait fonctionné dʼune

manière plus expéditive. »

Lʼexécution fut aussi rapide que lʼarrêt. Elle eut lieu le même jour,

entre sept et huit heures du matin, en dehors de la porte du Secours

du Château. Lʼun des condamnés, le jeune Samson, âgé de dix-neuf ans,

se débattait et criait: « Ne me tuez pas, ne me tuez pas!

envoyez-moi plutôt à lʼarmée, on nʼen revient jamais! » »

« Mot amer, dit très-bien M. Canivet, et dont le malheureux ne

comprenait sans doute pas la portée; sanglante condamnation du régime

de chair à canon qui pesait alors sur la France! »

ABBAYE-AUX-DAMES

[Illustration: ANCIENNE ABBAYE-AUX-DAMES]

ABBAYE-AUX-DAMES

(AUJOURDʼHUI HOTEL-DIEU)

AVANT LA DÉMOLITION DU DONJON ET DE LʼANCIENNE PORTE DʼENTRÉE.

A la suite des désastres de lʼinvasion anglaise de 1346, lʼAbbesse de

Sainte-Trinité, dont le monastère, situé en dehors des murs de la

ville, était exposé aux entreprises de lʼennemi, obtint

lʼautorisation de lʼentourer de murailles, de tours et de fossés. Les

travaux devaient être achevés en 1363; car, à cette date, des

lettres-patentes de Charles, duc de Normandie, autorisèrent lʼAbbesse

à percevoir des impôts sur ses vassaux « pour lʼentretien et

réparation du fort de la Trinité, qui est, disaient ces lettres,

dʼune grande enceinte, pour le payement des gens dʼarmes nécessaires

à sa garde, et à cause des ennemis qui étaient dans le pays et aux

environs. »

« Au mois de juin de lʼannée suivante, dit lʼabbé De La Rue dans ses

Essais historiques sur Caen, Bertrand Duguesclin vint à Caen avec la

qualité de capitaine général de la Normandie

Outre-Seine. LʼAbbesse Georgette du Molley lui demanda de

venir au secours de ses vassaux de Saint-Gilles, qui, obligés de

garder de jour et de nuit la forteresse de lʼabbaye, étoient encore

tenus de loger la troupe quʼon entretenoit dans ce faubourg, comme

dans un corps avancé qui couvroit la ville. Le capitaine général, par

une ordonnance du 21 juin, les déclara exempts pendant un an de toute

taille, subside, treizième, impôt et aides qui étoient ou qui

pourroient être mis sur la ville et vicomté de Caen.

« La forteresse de Sainte-Trinité avoit son capitaine particulier,

nommé par le Roi et à sa solde.

« En temps de guerre, le grand bailli de Caen faisoit la visite des

forteresses de son bailliage et les faisoit mettre en état de défense

et approvisionner. René Le Coustellier, occupant cette dignité en

lʼannée 1372, dressa le procès-verbal de sa visite, et on y lit:

« Le 9 février, lʼabbeie de Caen fut visitée, et fut commandé à

Mme lʼAbbesse et aussi à M. Erard de Percy, capitaine de ladite

abbeye, que la fortresche fût mise en état de toute défense, de

toutes réparations, tant de garites, fossés et autrement, et aussi

garnie de vivres et dʼartillerie convenablement, selon une sedulle

qui leur fut baillie sous le scel du bailli, et temps prefigié

jusquʼau premier jour dʼavril prouchain venant. »

« Le roi dʼAngleterre Henri VI, maître de la Normandie, ordonna en

1434, au bailli de Caen, de raser les fortifications de lʼabbaye de

Sainte-Trinité. Cʼest lʼannée où les nobles et les communes se

soulevèrent contre les Anglois et voulurent sʼemparer de la ville de

Caen. Mais lʼAbhesse Marguerite de

Thieuville forma opposition à la démolition, et comme on craignait

sans doute quʼelle ne livrât la place aux mécontents, on laissa

subsister la forteresse. Le roi Charles sʼy retira plusieurs fois,

pendant que son armée faisoit le siége de Caen, en 1450. On la trouve

encore mentionnée dans les actes jusquʼau commencement du XVe siècle.

Mais après cette époque, la paix en fit négliger lʼentretien; cette

place tomba dʼelle-même, ou bien on rasa ce qui en faisait la force

pour utiliser le fonds. »

Caen démoli: Recueil de notices sur des monuments détruits ou défigurés, et sur l'ancien port de Caen · 第 5 / 8 段