et mémoire pour servir au percement du nouveau canal, projeté pour
diriger en lignes droites la navigation de Caen sur la rivière dʼOrne. »
Aussitôt, de lʼintendance de Caen arrivent des objections contre ce
projet. Cʼétait probablement ce que souhaitait lʼingénieur, forcé dans
ses derniers retranchements. Après avoir combattu vivement dans sa
correspondance, comme suggérées par des ignorants, les critiques et
les vues nouvelles que lui adresse lʼintendant, il décline avec
ironie, dans une dernière lettre, la paternité du projet dont il a
signé le devis.
« Monsieur,
Jʼai reçu ici la lettre que vous mʼavez fait lʼhonneur de mʼécrire
le 2, par laquelle vous me faites celui de me mander que les fonds
ne sont pas encore accordés pour lʼexécution de mon devis.
Je ne suis pas assez rempli de vanité pour me prévaloir dʼun
dessein qui est tout vôtre, Monsieur. La gloire vous en est due sans
aucun partage. Et sûrement le public me traiterait avec mépris si,
après avoir fait éclater ma pensée sur ces ouvrages, jʼavais
lʼorgueil de me parer dʼun projet qui nʼest point du tout de mon
imagination. Je vous supplie donc, Monsieur, de faire en sorte quʼil
ne soit point question
de moi. La seule idée que je sois homme à me faire honneur de
lʼusage dʼautrui me ferait rougir de honte quand jʼirais dans le
pays, où je ne prévois pas heureusement avoir le temps dʼy faire
aucun voyage, pour voir la famille de mon épouse. Je dis
heureusement, Monsieur, parce quʼil a plu au Roi de me charger dʼun
détail dans deux de ses places qui me fait honneur. Cʼest aussi où
je dois me renfermer pour ne pas tromper lʼattente de mes
supérieurs et jʼai de lʼouvrage pour toute lʼannée. Vous me saurez
bon gré, Monsieur, de cette scrupuleuse attention qui, en même
temps que je ferai mon devoir, me délivrera des corvées dʼun évêque
in partibus. Je suis encore, outre cela, malheureusement dʼun âge
fort dangereux et incurable même, à cause des années passées, comme
il est dit fort élégamment dans les pronostications Pantagruéliques. »
Cette lettre était datée du 10 mars 1754. Ainsi, on avait perdu deux
ans en pourparlers inutiles pour sʼassurer les services dʼun étranger,
qui refusait catégoriquement de quitter son poste! La leçon valait
bien ce retard sans doute et lʼon sʼadressa à un homme du pays, M.
Loguet, ingénieur en chef de la généralité de Caen. Celui-ci
sʼempressa de rédiger un devis des travaux à exécuter pour le
redressement de lʼOrne; sa bonne volonté fut même appuyée par une
adresse dʼun grand nombre de commerçants, qui se plaignaient de lʼétat
déplorable de la rivière, où des barques de 60 tonneaux ne pouvaient
plus monter jusquʼau quai. Malheureusement, à la même époque, Mme de
Pompadour, irritée des sarcasmes de Frédéric II sur la dynastie des
cotillons, préparait le traité
de Versailles qui devait amener les désastres de la guerre de
Sept-Ans. Il fut donc répondu aux habitants de Caen quʼon était désolé
de reprendre les fonds destinés aux travaux de leur port, mais quʼon
leur promettait de les leur rendre à la paix. Pour les inviter à la
patience, M. Trudaine leur envoya un arrêt du Conseil dʼÉtat, du 21
septembre 1756, qui « autorisait les négociants de Caen à faire
directement le commerce avec lʼAmérique. » On voit donc que sʼil nʼeût
fallu que de lʼeau bénite de cour pour faire monter le niveau de leur
rivière, les commerçants et marins de la ville auraient eu mauvaise
grâce à murmurer. Ils se turent jusquʼau 4 juillet 1762; mais, à cette
date, les marins adressèrent à lʼintendant, M. de Fontette, une
supplique dont nous citerons le passage suivant: « Lʼentrée du quai
de cette ville, qui commence depuis la tour Massacre jusquʼà la
seconde porte du quai, au-dessus de la rue des Carmes, est
tellement gâtée par les attérissements que, lors des plus grands
flots, il ne sʼy trouve que 4 à 5 pieds dʼeau; quʼà ce moyen, les
vaisseaux, qui dans le cours de cette rivière ont déjà souffert des
avaries considérables pour la monter, sont obligés de se mettre en
décharge au dessous dʼicelui, dans des fonds vaseux et de prairie
dont le terrain, pour peu quʼil survienne des pluies, sera défoncé
et impraticable... »
Dès le 1er décembre 1762, nouvelle supplique présentée à M. de
Fontette par les négociants de la ville. Ils espèrent, disaient-ils,
que, la paix approchant, il va être fait des travaux pour remédier au
mauvais état de la rivière qui a rebuté pendant la présente guerre
les navires neutres dʼapporter les choses même les plus nécessaires
à la vie. »
Malgré la signature de la paix en 1763, on ne parlait pas de rendre
les fonds destinés aux travaux du port. Aussi, le 27 juin 1764, les
marins adressèrent-ils une nouvelle supplique à lʼintendant de la
généralité de Caen. Quelques jours après, le 15 juillet, lʼingénieur
en chef, M. Loguet, publiait un mémoire important sur les
améliorations à faire au port. Mais lʼimprudent ingénieur, qui voyait
que les meilleurs projets venaient se briser contre lʼéternel écueil
des coffre-forts vides, eut la fatale prévoyance dʼajouter à ses plans
lʼexposition dʼun système de taxes qui eût permis de commencer le
travail sans attendre dʼinterminables délais. Pauvre M. Loguet!
vouloir secouer le joug de la routine, quand on est attelé au coche
administratif! Attendez! Voici un coup de fouet qui vous apprendra,
non à avancer comme on pourrait le croire, mais à vous tenir bien
tranquille à votre rang! En effet, dans une lettre du 9 décembre 1764,
adressée à M. Loguet, le directeur des ponts et chaussées, tout en
reconnaissant lʼutilité des travaux projetés, ajoute « quʼil faut
attendre les demandes et les propositions des intéressés et que les
ingénieurs ne doivent point se mêler des affaires de finances! » Ce
nʼétaient pourtant pas les demandes des intéressés qui manquaient.
Les habitants de Caen se plaignaient sur tous les tons et à tout
instant: le 19 mars 1766, mémoire de M. Viger, lieutenant-général
de lʼamirauté de Caen; le 19 juin 1766, doléances des navigateurs
qui présentent aux maire et échevins de la ville une liste des
sinistres causés par lʼétat de la rivière; le 26 juin 1766, plaintes
des habitants au sujet des inondations causées par lʼenvasement
de lʼOrne; le 29 mai 1770, procès-verbal des officiers de
lʼamirauté, dressé à la requête des commerçants
et des marins. Quelques extraits de ce procès-verbal donneront une
idée de lʼincroyable état de délabrement du port à cette époque. Voici
dʼabord quelle était la situation du quai de débarquement des Carmes:
« Ledit quai, dit le lieutenant-général en lʼamirauté de
Caen, est défoncé et coupé de toutes parts par différentes
ornières sur toute sa superficie entremêlée de différents
amoncellements de terres vaseuses, mêlées de décombres y apportés,
lesquels à ce moyen entretiennent des fosses et flanges où lʼeau
séjourne au point que les camions et brouettes ne les peuvent
franchir et y demeurent souvent coulés jusquʼau moyeu, ce qui cause
un retardement et un préjudice onéreux au commerce, tant lors du
chargement des cargaisons à bord que lors du déchargement dʼicelles,
par la raison quʼelles se trouvent gâtées et couvertes des
fanges et boues dudit quai; quʼen outre la pourriture des emballages
qui en résulte, la qualité des différentes marchandises se trouve
altérée et gâtée et le poids considérablement augmenté, ce qui
occasionne aux propriétaires ou consignataires de tomber
involontairement dans le cas de contravention aux ordonnances de Sa
Majesté sur le fait des traites et cinq grosses fermes, dʼoù il
résulte des peines, des soins et toujours des avaries. »
Quant au canal lui-même, lʼauteur du procès-verbal déclare: « que
les pierres de revêtissement du quai, loin dʼavoir été entretenues
par les officiers municipaux aux termes de lʼordonnance de la
marine de 1681, art. 20, tit. Ier, liv. IV, sont dans un état
dʼune totale destruction; quʼelles sont tellement endommagées et si
peu solides que nous-mêmes,
en passant à bord du navire hollandais Joost, capitaine
Cornelis Boezaard, aux fins de la visite dʼiceluy, samedi dernier,
ce dʼy dresser procès-verbal judicier dʼune partie de sa cargaison,
nous avons couru le danger de tomber à lʼeau, partie de ces pierres
sʼy trouvant écroulées.
« Nous a pareillement été fait remarquer, tant par le maître de
quai que par les capitaines de navires, que lʼéboulement dans le
canal des principales pierres dudit revêtissement met les navires
qui y sont rangés dans le danger le plus imminent, en ce que, de
basse-mer, ils courent risque dʼêtre rompus ou crevés sur ces mêmes
pierres, sans pouvoir sʼen garantir ni les éviter, par la raison
quʼelles se trouvent mêlées dans un lit de vases molles formant un
corps semi-solide dont le canal est rempli et sur lequel les navires
restent à sec de morte-eau; quʼil devient urgent pour le commerce
dʼen faire procéder au curage, ainsi quʼà la réparation desdites
pierres de revêtissement dudit quai sur toute sa longueur. »
On pouvait espérer que lʼadministration aurait des entrailles de père
pour cette douleur officielle, émanant des officiers de lʼamirauté.
Mais il nʼen fut rien. Les habitants durent recommencer à gémir et,
comme le héros pleureur de lʼÉnéide, tendre à tout instant les mains
vers le ciel pour lʼapitoyer sur le sort de leur rivière. Le 8 mars
1771, cʼest une supplique de la ville à M. Trudaine, « où lʼon espère
que le Roi voudra bien accorder à la ville de Caen, pour les travaux
de son port, les mêmes avantages quʼà la ville de Granville pour le
sien. » Le 16 avril 1776, cʼest une lettre de lʼintendant lui-même,
M. Esmangart, qui mande au directeur des ponts et chaussées
que les négociants de Caen ont dû renoncer à faire venir, en 1775,
des blés du Nord, parce que des barques, même médiocres, ne peuvent
plus remonter la rivière. » Le 25 mars 1777, cʼest une supplique
adressée aux maire et échevins par les marins et négociants, qui
annoncent que les piétons eux-mêmes ne peuvent plus circuler sur les
quais, sans sʼexposer à recevoir des pierres qui tombent des murs en
ruine sur les passants.
A ces réclamations viennent en même temps se joindre des mémoires et
des rapports, rédigés par des particuliers ou par des ingénieurs qui
proposent des moyens de remédier au mal. Peu de temps après la mort de
M. Loguet, cet ingénieur qui sʼétait permis dʼavoir des idées sans
lʼautorisation de ses chefs, son successeur, M. Viallet, dans une
lettre au maire de Caen, du 12 novembre 1766, expose ses vues au
sujet des travaux à faire et émet le premier lʼopinion quʼon
nʼobtiendrait de résultats sérieux quʼen ouvrant, pour la navigation,
un nouveau canal à gauche de lʼOrne, entre Caen et la mer. Enfin
parut, le 11 janvier 1778, un mémoire dû au nouvel ingénieur de la
généralité de Caen, Armand-Bernardin Lefebvre, qui sʼétait déjà fait
connaître par des projets exécutés dans la province de Champagne. Le
nouvel ingénieur avait le défaut de vouloir « faire grand », suivant
une expression qui devait plus tard devenir historique. Lʼintendant de
Caen lui répondit, après avoir examiné ses plans, quʼil ne pouvait
présenter son projet au Conseil, parce quʼune dépense de 7,000,000 de
livres serait inévitablement rejetée. Non sans regrets, comme on peut
le voir dans une lettre du 2 juillet 1779, M. Lefebvre se conforma aux
ordres absolus
de lʼintendant, et soumit ses projets à une réduction, qui dut autant
lui coûter quʼelle devait rapporter au budget de la ville et de
lʼÉtat.
Grâce à ce sacrifice, M. Lefebvre réussit à faire approuver son
projet, et, le 1er juillet 1780, il reçut de lʼintendant lʼordre de
commencer les travaux. Il sʼagissait, comme nous lʼindique un devis du
1er juillet 1781, de « creuser et redresser les différents
canaux le long des murs et aux abords de Caen, entre cette ville et
la mer, jusquʼau dessous du moulin et du hameau de Clopée, près le
pont de Tournebrousse. » La masse de terres, déplacée à cette
occasion, sur une longueur de 2 kilomètres entre Caen et Clopée, a
formé depuis la promenade du Cours Caffarelli. Comme un tel travail
exigeait de nombreux ateliers, lʼintendant de Caen prit ses
arrangements avec les chefs du régiment du Roi pour lʼemploi des
soldats. Mais, à côté des grosses difficultés de lʼentreprise,
naissaient spontanément mille petites misères qui retardaient les
travaux. Un jour, ce sont des hostilités avec la régie au sujet des
boissons fournies aux soldats qui creusent le canal; une autre fois,
cʼest un fermier qui demande quʼon débarrasse des brouettes son
écurie, dont il a besoin, mince événement qui donne lieu à de gros
embarras administratifs. Puis, ce sont des accidents sérieux, comme la
crue inopinée du 15 août 1782, qui vient couvrir tous les travaux.
Ces contre-temps inspirèrent à quelque désœuvré de la ville un avis
qui se recommandait autant par son orthographe que par la force de la
pensée. « Un citoyen de cette ville, disait cet avis, ayant examiné
tout lʼembaras que lon a pour de seché le canalle de cette nouvelle
rivier donne connaissance de ses
idées. » Soit que les idées de ce zélé citoyen ne brillassent point
par la clarté, soit quʼon eût le tort de les laisser passer
inaperçues, tout alla de mal en pis.
En 1783, un des entrepreneurs signale à M. de Buffon,
lieutenant-colonel du régiment de Lorraine, la mauvaise besogne de ses
hommes et les dépenses énormes qui en résultent. En 1784, on se plaint
des vols de bois commis par les soldats au préjudice des travaux. La
même année se produit le scandale dʼune scène très-vive entre
lʼingénieur, M. Loyer, et lʼentrepreneur Besson, qui exige des
paiements arriérés. Quʼil menaçât ou suppliât, comme lʼentrepreneur ne
voyait rien venir en fait de fonds, il interrompit brusquement les
travaux dans le courant de lʼannée 1780. Alors M. de Brou,
intendant de la généralité de Caen, prit la résolution de faire
exécuter en régie lʼachèvement de la partie inférieure du canal. La
question dʼargent se représenta alors sous une autre forme. Qui
servirait de caissier à la régie? Grand embarras! car il paraît quʼon
nʼavait déjà quʼune médiocre confiance dans les agents quʼon chargeait
de cette fonction délicate. Le subdélégué de lʼintendant écrivait, à
la date du 11 juin 1780: « Jʼai conféré au sujet dʼun caissier avec
M. de Logivière, qui ne veut recommander personne sʼil sʼagit dʼun
caissier ayant une caisse, et non dʼun agent recevant de quoi payer
les dépenses au jour le jour. » Non sans peine, on finit cependant
par dénicher ce phénix, cet employé unique dans son espèce, un
caissier sans caisse! Cette merveilleuse découverte ne paraît pas
avoir eu sur lʼentreprise lʼinfluence heureuse quʼon pouvait en
attendre. Tout marchait à la diable, et lʼintendant ne cessait
dʼadresser des reproches à lʼingénieur en chef.
Lʼintendant renonça bientôt au système de la régie, et, dès le 24
avril 1786, il tenta une nouvelle adjudication des travaux, qui eut
lieu au prix de 757,222 livres. Cʼest à cette époque que lʼon fonda,
sur les deux rives du canal St-Pierre, des murs de soutènement. En
même temps, on commençait la construction du quai nord du canal de
Vaucelles. Ces travaux se continuèrent jusquʼen lʼannée 1798,
interrompus souvent, soit par suite des malheurs du temps, soit par
suite dʼinondations ou dʼéboulements.
Depuis cette époque, jusquʼen 1839, les quais du canal St-Pierre ne
changèrent point de physionomie. La lithographie qui accompagne cette
notice, et qui nʼest que la reproduction dʼune aquarelle exécutée en
1832 par Lasne, nous donne donc une idée assez exacte de ce quʼétait
lʼancien port de Caen à la date de la cessation des travaux en 1798.
On peut y remarquer que les murs des quais nʼétaient terminés que sur
la rive droite, depuis lʼOrne jusquʼau débouché de la rue des Carmes,
où lʼon aperçoit deux piles, qui supportaient un pont tournant, dont
la passe avait 50 pieds de largeur. Ces quais, consolidés en 1839,
ont formé depuis lʼun des côtés du bassin actuel. Lʼauteur de
lʼaquarelle, dont nous donnons une réduction lithographique, sʼétait
placé, pour prendre la vue de lʼancien port, sur la rive droite de
lʼOrne, dans un terrain quʼon appelait le Poigneux [41] et qui servait
de chantier
aux constructeurs de navires. De cet endroit, le regard de lʼartiste
remontait toute la ligne du canal, depuis sa jonction avec lʼOrne
jusquʼà lʼancien pont St-Pierre. Dans les derniers plans, sur une
hauteur, on aperçoit les murs du château, et, sur la gauche, une
partie de la ville avec la tour élégante de lʼancienne église des
Carmes, sacrifiée depuis par lʼinintelligent et impitoyable marteau
des démolisseurs.
Tous les travaux de lʼancien port, dont nous venons de rappeler
succinctement lʼhistoire lamentable, avaient coûté beaucoup de peine
pour un pauvre résultat. « On comprend, en effet, dit très-bien M.
Boreux [42], que du moment où lʼon ne sʼétait pas préoccupé de
lʼembouchure de lʼOrne, passage que les navires de huit à neuf pieds
de tirant dʼeau franchissaient très-difficilement et seulement à
lʼapproche des grandes marées, il était parfaitement inutile de
creuser à Caen des canaux plus profonds que le lit naturel de la
rivière. »
M. Cachin, dans son mémoire présenté en 1798, entra le premier dans
une voie nouvelle, qui devait conduire sûrement au but. Ce fut lui qui
condamna toutes dispositions tendant à établir le port de Caen dans la
rivière même. Son projet, qui consistait à créer un bassin isolé de
la rivière et un canal latéral à lʼOrne entre Caen et la mer, reçut un
commencement dʼexécution en 1838. Le 23 août 1857, le canal était
inauguré solennellement, et, à partir de ce jour, la cité, qui se
souvient encore avec fierté du fameux armateur Étienne Duval, vit
renaître enfin son mouvement maritime.
ANCIENNE ÉGLISE SAINT-SAUVEUR
[Illustration: ANCIENNE ÉGLISE ST-SAUVEUR]
ANCIENNE
ÉGLISE SAINT-SAUVEUR
(AUJOURDʼHUI HALLE AU BLÉ)
AVANT LA DÉMOLITION DE SA FLÈCHE EN BOIS
SAINT-SAUVEUR est aujourdʼhui masqué, du côté de la place du même
nom, par des maisons modernes. Le portail actuel, construit peu dʼannées
avant la Révolution, a remplacé un
charmant portail dont les voussures portaient des guirlandes de
feuillages découpés à jour. « La forme particulière de lʼarcade du
portail, dit Ducarel, qui a donné dans ses Antiquités un dessin de
cette partie du monument, et le genre extraordinaire des ornements
sculptés dans le fronton triangulaire qui le couronne, offrent une
preuve évidente de son antiquité [43]. »
On voit encore, à lʼextérieur du monument, des contreforts du XVIe
siècle, et, sur un des piliers du chœur, un
médaillon représentant une figure à triple face. A lʼintérieur, on
remarque quelques clefs de voûte et, sur un des piliers de la tour,
une sculpture représentant une figure de mendiant marchant sur les
genoux. La nef fut bâtie dans le XIVe siècle; le chœur, commencé en
1530, fut achevé en 1546.
Dans la tour, couronnée aujourdʼhui par un toit de beffroi à quatre
pans triangulaires, se trouvent des ornements saxons et mauresques:
zigzags guillochés et denticules. Cette partie de lʼéglise semble
appartenir au XIIIe siècle, à lʼexception de quelques mètres de
maçonnerie, qui ont été ajoutés en 1604 pour servir de base à une
pyramide en ardoise. Malheureusement, en 1836, Saint-Sauveur a vu
tomber sous le marteau des démolisseurs sa flèche en bois, qui a été
regrettée de tous les gens de goût.
Comme nous lʼindique notre gravure, qui nʼest quʼune réduction dʼune
aquarelle exécutée, en 1832, par A. Lasne, cette pyramide en bois,
couverte dʼardoise, était entourée à sa base par de petits clochetons,
également couverts dʼardoise. Elle était assez élevée, élégante et
dʼun aspect très-pittoresque. De plus, elle avait, aux yeux des
archéologues, une valeur toute particulière par sa rareté; car, dans
lʼarrondissement de Caen, si riche en clochers de pierre, cette
flèche en charpente était le seul spécimen dʼarchitecture religieuse
de ce genre. Malgré toutes ces bonnes raisons, qui plaidaient pour
sa conservation, la tour de lʼancien Saint-Sauveur fut solennellement
condamnée à être décapitée, par une délibération du Conseil municipal
du 27 août 1836.
« Considérant, disait lʼarrêté ou plutôt le jugement, que
les travaux proposés pour les réparations de lʼancienne église
Saint-Sauveur, servant actuellement de halle à blé, assureront à
cet édifice une longue durée; que toutefois la flèche du clocher,
construite en bois et couverte en ardoises, nʼétant pas un monument
dʼart et nʼayant dʼailleurs rien de remarquable, ne doit pas être
conservée, puisque la réparation entraînerait une dépense de près
de 6,000 fr., que dès lors cette flèche doit être démolie;
« Considérant que le produit de la vente des bois et autres
matériaux devra être affecté aux réparations de la halle; que la
vente doit avoir lieu aux enchères publiques, mais que les
réparations de la halle, devant être exécutées dans dʼanciens murs,
doivent avoir lieu par économie;
« Ouï le rapport de la Commission des finances, le Conseil arrête:
« Les matériaux de toute nature, composant la flèche de lʼancienne
église Saint-Sauveur, seront vendus publiquement à la charge de
démolition. Le produit de la vente est affecté aux réparations de
la toiture de ladite église. »
Lʼopinion publique ne confirma pas la sentence; elle sʼémut, et une
pétition, couverte de nombreuses signatures, demanda « la grâce du
condamné. » Le 9 août 1837, le Conseil municipal répondit à ces vœux
par lʼarrêté suivant:
« Vu une pétition, à lui adressée le 10 mai dernier, pour obtenir
que le clocher existant sur la halle aux grains soit conservé et
réparé;
« Attendu que ce clocher en bois couvert en ardoises nʼoffre,
sous le rapport de lʼart ni sous celui de son antiquité, rien
qui puisse le faire considérer comme un monument quʼil soit utile de
conserver et de réparer; que ce clocher nʼest pas convenablement
placé sur une halle;
« Attendu que la réparation de la flèche du clocher coûterait une
somme de trois mille deux cents francs au moins sur la dépense
occasionnée par lʼadjudication des travaux de réparations à faire à
lʼancienne église Saint-Sauveur, servant de halle aux grains, et
que la situation financière de la ville ne lui permet pas
dʼemployer cette somme à une dépense qui nʼest pas indispensable;
« Attendu que lʼadjudication des travaux à faire à la halle
comprend la démolition de ce clocher, conformément aux deux
délibérations du Conseil municipal en date du 27 août 1836 et 15
mars 1837;
« Après avoir entendu le rapport de la Commission spéciale;
ARRÊTE:
« 1° Il nʼy a pas lieu de modifier lʼadjudication des travaux à
faire à la halle au blé, en ce qui concerne le clocher qui devra
être supprimé;
« 2° M. le Maire est chargé de lʼexécution du présent arrêté. »
Ce fut bien en effet une exécution, et dʼautant plus maladroite que le
principal motif de lʼarrêt, la question dʼéconomie, nʼaurait pas dû
peser sur lʼesprit des juges; car on sut plus tard quʼil nʼen aurait
pas coûté plus cher à la ville pour
restaurer la flèche que pour la démolir. Lʼentrepreneur en avait offert
le choix au Conseil municipal.
A cette note sur lʼéglise supprimée de Saint-Sauveur, nous ajouterons
quelques fragments, dont lʼun, jusquʼici inédit, formerait une page
intéressante de lʼhistoire de lʼancienne Université de Caen.
La fondation de lʼéglise primitive est attribuée à saint Regnobert. On
lʼappelait, dès lʼannée 1130, Saint-Sauveur-du-Marché, de lʼancien nom
de la place où elle est située. Un marché avait lieu devant son
portail, les lundis et vendredis de chaque semaine, et les droits de
ce marché appartenaient au domaine des ducs de Normandie.
Lʼancienne église était située au milieu dʼun cimetière, qui
lʼentourait encore au XVIIe siècle. Lorsque la ville lui eut donné,
en 1686, un autre emplacement pour son cimetière, lʼéglise ne resta
pas longtemps isolée. A peine les morts partis, elle se vit assiégée
par les vivants. « Les petites maisons qui environnent lʼéglise
Saint-Sauveur sont construites, » nous dit en effet, à la date de
1714, un manuscrit conservé à la Bibliothèque de Caen [44].