Comme le manque dʼargent empêchait les échevins de Caen de lutter

contre lʼenvasement de leur rivière, ils eurent tout le loisir de

défendre celle-ci contre un autre genre dʼennemi quʼils signalèrent à

M. de Joyeuse, amiral de France, dans une curieuse requête du mois

dʼavril 1584. « Comme ainsi soit que depuis quatre à cinq ans, le

sieur de Saint-Victor, votre lieutenant au siége dʼOuistreham, ait

entrepris de visiter et arrêter les navires partant de cette ville

ou arrivant en icelle, chose non jamais auparavant accoutumée ni

pratiquée en cette ville, ni en autres ports ou rivières de ce

royaume, étant chose suffisante dʼêtre visités et les rapports être

faits au lieu où la marchandise est descendue et le certificat

sʼadresse davantage, les pilotes qui étaient volontaires et en

grand nombre, desquels, lorsquʼils voyaient un navire à la mer,

allaient au-devant pour le piloter à lʼentrée et amont la rivière,

ont été par lui réduits au nombre de quatre, auxquels seuls il

permet de piloter, lesquels exigent par ce moyen quatre fois plus

quʼil nʼétait

accoutumé, et leur a défendu de piloter lesd. navires jusquʼà ce

que lui soient allé demander congé dʼentrer, qui contraint lesd.

matelots descendre leur esquif ou petit bateau pour, étant à terre,

aller trouver le sieur de Saint-Victor, qui se tient près dʼune

lieue loin de lad. embouchure, lui demander pilote et congé dʼentrer

et porter leurs certificats et chartes parties, dont est arrivé la

perte de quatre ou cinq navires, depuis led. temps, lesquels,

faute dʼêtre secourus desd. pilotes et battus de mauvais temps ont

été péris davantage, fait ordinairement, prenant excuse de

visiter lesd. navires et de voir leurs certificats, soit en entrant

ou en sortant de lad. rivière, perdre une marée ou deux et la fait

amortir, qui leur cause perdre quinze jours de temps, jusquʼà ce

que la mer revienne pleine, et a tellement ennuyé et fâché lesd.

matelots que, pour les travaux quʼon leur donne aud. lieu

dʼOuistreham, ils ont enchéri le fret aud. supplians de plus des

deux parts. Il a aussi pour les choses susdites fait cesser le

trafic des marchands forains et spécialement des Anglais, lesquels

ordinairement apportant aud. Caen des draps, cristaux et des

cuirs, remportent des toiles de cette ville, un des grands

commerces dʼicelle, à présent totalement anéanti, chose grandement

préjudiciable au public....... A ces causes il vous plaise

ordonner quʼil sera fait défenses au sieur de Saint-Victor dʼarrêter

ni visiter lesd. navires ayant chargé aud. Caen, ni ceux qui y

apportent marchandise et desquels les certificats sʼadressent en

cette ville ainsi que la visitation en sera faite par vos officiers

en icelle, afin quʼon y puisse voir renaître le commerce et

trafic... »

Tout en essayant de se défendre contre ces sangsues administratives

des marais dʼOuistreham, qui suçaient le plus clair des revenus de

leur commerce maritime, les échevins de Caen faisaient dʼhonorables

mais infructueuses tentatives pour lutter contre lʼenvasement de leur

rivière. Ils avaient, en titre dʼoffice, un épureur ou esperreur de

lʼOrne, chargé du nettoyage de la rivière. Malheureusement, à

lʼimperfection des moyens mécaniques dont disposait cet honorable

fonctionnaire, se joignait encore une négligence, qui a laissé sa

trace dans une délibération du Conseil du 25 mai 1612. « Plusieurs

marchands et maîtres de navires, trafiquant en cette ville, se

plaignent que, dans le cours de la rivière, les navires et bateaux

y abordants sont en péril et danger, à raison que dans le canal de

lad. rivière y a plusieurs grosses pierres contre lesquelles les

navires et bateaux peuvent heurter et entrer en danger dʼêtre

brisés, requérant que lʼesperreur commis pour curer lad. rivière

soit approché. »

Malgré les plaintes incessantes des marins, le port resta un siècle

environ dans cet état déplorable sans quʼon fît de tentatives

sérieuses pour y remédier. Caen eut enfin la bonne fortune de recevoir

la visite du grand ingénieur Vauban, que Colbert avait chargé

dʼétudier toutes les côtes de France. « Voyant la rade de Colleville

placée très-avantageusement au voisinage de lʼOrne, dit M. Boreux [39],

Vauban comprit que lʼon pouvait tirer très-bon parti de cette

situation. Il projeta donc de faire un port dʼasile dans la rade, dʼy

faire déboucher lʼOrne, de redresser le cours de la rivière entre

Caen et les carrières de Ranville et de rendre navigable sa partie

supérieure jusquʼà Argentan, comme on en avait eu lʼidée à diverses

reprises depuis le règne de Charles VII jusquʼà celui de Louis XIII. »

Dʼaprès le témoignage de Vauban, Colbert fit expédier, le 6 mai

1679, des lettres-patentes qui autorisaient lʼexécution des travaux

indiqués par le célèbre ingénieur. On commença par faire un

redressement de lʼOrne sur 1,140 toises de longueur, entre les

carrières de Ranville et les moulins de Clopée; cʼest dans ce même

intervalle que, cent cinquante ans auparavant, on avait fait le

redressement de Longueval. Les ouvrages devaient être continués sans

interruption, mais la mort de Colbert vint malheureusement tout

suspendre.

Lʼamélioration dʼune partie de la rivière nʼinfluant en rien sur le

reste de son cours vers la mer ni sur son embouchure, toutes les

difficultés, tous les dangers y demeuraient les mêmes, et le mal

sʼaccrut de telle sorte que, sur la fin de lʼannée 1731, on se vit

dans la nécessité de faire à ce sujet des démarches pressantes auprès

de lʼintendant; mais elles nʼeurent aucune suite.

Cependant la situation du port devenait si périlleuse pour la

navigation que le Gouvernement lui-même sʼen émut. Le comte de

Maurepas, ministre de la marine, recommanda à lʼintendant de Caen de

prendre des mesures pour obliger la ville à enlever les vases et les

pierres qui menaçaient de rendre le quai impraticable. Le maire et les

échevins répondirent que la ville nʼétait point en état de faire une

si grosse dépense. « Tout son revenu, disaient-ils en novembre 1735,

qui est de 84,093 livres 10 sous par an, est de 1,537 livres,

17 sous, 4 deniers au-dessous de ses charges annuelles. On ne

peut aggraver, par une nouvelle taxe, la situation déjà bien triste

des habitants dʼune ville dont le commerce est ruiné. »

Trop préoccupées dʼaligner les chiffres de leur budget, les

administrations ont généralement la vue courte et nʼaperçoivent pas,

par-dessus leur comptabilité, les avantages sérieux que lʼavenir

accorde à ceux qui ont le courage de tenter lʼinconnu. Quelque

précaire que fût lʼétat des finances de la ville, les échevins

auraient dû tenir compte des vœux de leurs concitoyens. Lʼextrême

prudence nʼest pas la vraie sagesse; et il est des occasions où il

faut savoir oser. Lʼinitiative privée eut heureusement lʼaudace qui

manquait à une administration trop économe. Un bon citoyen,

littérateur, poète et savant, qui avait déjà dépensé généreusement des

sommes considérables en exécutant des plans relatifs à un projet de

canalisation de lʼOrne, M. François-Richard de La Londe, sut

communiquer son ardeur patriotique à ses concitoyens. Bientôt, en

1740, une assemblée de notables de la ville et généralité de Caen le

chargea de présenter, en leur nom, au contrôleur général, un mémoire

où M. de La Londe demandait lʼétablissement dʼun port de refuge à

Ouistreham et la canalisation de lʼOrne depuis Argentan jusquʼà la

mer. Le projet fut accueilli favorablement, mais la guerre qui survint

mit obstacle à son exécution.

Lʼimpulsion était donnée, et de nouveaux mémoires se produisirent en

1747. Enfin, en 1748, après la signature de la paix, M. de La Londe

adressa une nouvelle étude au comte de Maurepas. Le ministre daigna la

prendre en considération

et chargea M. Duhamel, membre de lʼAcadémie des Sciences, de se

transporter sur les lieux pour examiner le cours de lʼOrne et donner

son avis. Le savant minéralogiste vint à Caen et accomplit sa mission

avec un soin scrupuleux. Cependant, malgré son avis favorable,

lʼexécution des travaux fut encore une fois différée. Un aveu inédit

du consciencieux académicien donne lʼexplication de ce retard. Dans

une lettre à M. de La Briffe, du 5 septembre 1748, M. Duhamel, après

avoir rappelé avec reconnaissance lʼaccueil quʼil a reçu à Caen,

déclare quʼil nʼa pu encore parler dʼaffaires à Versailles. « La

cour est si ambulante, dit-il, et si occupée des plaisirs que

Madame la Marquise ne cesse dʼimaginer, que tout le travail est

remis... » Ainsi, les négociants de Caen, menacés dans leurs

intérêts commerciaux, et les marins, dans leur existence même, par les

périls de la navigation, durent attendre que Mme de Pompadour eût

suffisamment assuré sa faveur en organisant des fêtes destinées à

distraire un monarque ennuyé.

Laissant la cour sʼamuser, M. Duhamel nʼattendit pas ses

encouragements pour se mettre à lʼétude, et il écrivit son mémoire sur

le rétablissement dʼun port à lʼentrée de la rivière dʼOrne. Peine

inutile! Comme la favorite avait, dʼun coup dʼéventail, brisé la

carrière du contrôleur général Orry, dont les économies ne pouvaient

sʼaccorder avec sa manière de comprendre la direction des finances,

Machault, sa créature, qui paya sa bienvenue aux affaires en faisant

accorder à la marquise une pension de 200,000 livres, anéantit dʼun

trait de plume les espérances que fondaient les habitants de Caen sur

le projet si sérieusement étudié par M. Duhamel.

Un M. de Caux, ingénieur, fut chargé de préparer un autre mémoire, qui

reçut naturellement lʼapprobation du nouveau contrôleur général.

Tandis que ces intrigues de palais laissaient en suspens des travaux

dont lʼurgence était évidente, à Caen, le patriotisme de M. de La

Londe veillait sur les intérêts de la cité. Une tempête épouvantable

qui, vers la fin de 1749, faillit emporter les dunes de

Sallenelles et menaça dʼenvahir une grande partie de la riche vallée

du Pays-dʼAuge, vint apporter au zélé citoyen lʼutile collaboration de

la peur. Les intérêts alarmés demandèrent lʼavis dʼune commission, qui

consulta elle-même M. de La Londe. Celui-ci, profitant de lʼépouvante

générale, dirigea cette force aveugle avec assez dʼart pour en faire

un instrument de progrès. Grâce à sa patriotique dissimulation, il sut

faire sortir dʼun malheur lʼexécution des grands travaux quʼil nʼavait

pu obtenir, en des temps plus calmes, de lʼexamen dʼun plan sagement

médité. Il déclara, en effet, et fit admettre par lʼopinion que le

seul moyen de prévenir le désastre quʼon redoutait serait de

transporter, au moyen dʼun canal, lʼembouchure de lʼOrne à Colleville,

où lʼon pourrait, par la suite, creuser un port excellent. Ce vaste

projet fut mal accueilli en haut lieu. La cour de Versailles, avide

dʼéconomies pour les autres, fit répondre par la bouche de son

ingénieur quʼune digue de pierres, de terre et de bois suffirait pour

garantir la côte menacée.

Malgré cette déception, M. de La Londe, qui ne voulait pas renoncer à

ses espérances, accepta la direction des travaux. A peine construite,

la digue fut détruite par la mer, et cependant le danger quʼon avait

prétendu conjurer par là ne se

réalisa pas. Alors M. de La Londe se retira, renonçant à jouer plus

longtemps un rôle dans cette comédie de la peur, quʼil nʼavait

imaginée quʼafin de lui donner pour dénouement la réalisation de ses

vœux patriotiques. Quant au véritable auteur du désastre, M. de Caux,

lʼingénieur en chef, il sʼen lava les mains. Dans une lettre du 14 mai

1751, il déclarait dʼun cœur léger quʼil avait toujours considéré

et annoncé le travail en cours dʼexécution comme un palliatif

provisoire; que le parti le plus sûr était dʼouvrir le canal proposé,

pour donner une autre embouchure à lʼOrne. Malgré cette tentative

dʼapologie, lʼopinion publique sut faire la part des responsabilités.

A son arrivée à Caen, le nouvel intendant, M. de Fontette, mis au

courant de la situation par les plaintes des habitants, crut quʼil

était pressé de donner un successeur à M. de Caux. Il proposa de

consulter, au sujet des travaux à exécuter, M. Lecloustier, ingénieur

en chef à Dieppe. Quelque temps après, le 23 janvier 1753, M.

Trudaine, directeur des ponts et chaussées, mandait à lʼintendant de

Caen que le garde des sceaux avait pris le parti dʼenvoyer sur les

lieux M. Lecloustier, dès que la saison le permettrait. On ne pouvait

faire un choix plus malheureux.

M. Lecloustier avait une réputation dʼhabileté méritée; mais ses

intérêts personnels le retenaient à Dieppe. Sʼil ne refusa pas

absolument le travail quʼon lui proposait, il employa mille

subterfuges et délais pour en retarder lʼexécution. Caractère

indépendant, fantasque, bourru, il se retrancha derrière sa position

acquise, pour lancer de là, dans une correspondance verbeuse et

parfois spirituelle, mille traits acérés contre les abus de

lʼadministration du temps. Son humeur frondeuse

sʼattaquait hardiment à tout et semblait rechercher, dans une

prolixité voulue, le moyen de lasser ses supérieurs et dʼéterniser la

résistance. Rien de plus curieux que les lettres de cette sorte

dʼingénieur malgré lui. Cʼest une bonne fortune de les rencontrer sur

son chemin; car on y trouve, à côté dʼune critique amusante, les

détails les plus circonstanciés sur les travaux des ponts et chaussées

vers le milieu du XVIIIe siècle.

Une première lettre, du mois de mai 1753, adressée probablement à

lʼintendant de Caen, débute ainsi:

« Monsieur, je reçois aujourdʼhui la lettre que vous mʼavez fait

lʼhonneur de mʼécrire et jʼai celui dʼy répondre tout à lʼheure.

« Lʼamitié, permettez-moi ce précieux et rare terme, lʼamitié,

dis-je, que je vous ai vouée, me forcera toujours à vous parler à

cœur ouvert et sans adulation pour mériter la vôtre, et si jʼy

parviens, etc., attendez-vous, sʼil vous plaît, à ne me jamais

trouver dʼhumeur à la laisser échapper. Lʼon sait à mon âge, ou du

moins on doit savoir quʼun bien si difficile à acquérir échappe des

mains lorsquʼon en a le moins dʼenvie et cela presque toujours; un

soupçon, un rapport faux, un jugement précipité, une défiance sont

suisses qui assiégent votre antichambre, Messieurs, habillent

la probité et la franchise de deuil. La jalousie, lʼenvie, la

critique, les si, mais, car, parce que, etc., viennent à lʼappui, et

le fil casse par lʼendroit le plus faible. Les réflexions de Sosie

dans lʼAmphytryon ne me sont jamais sorties de lʼesprit lorsque, la

lanterne en main dans son début, il sʼapostrophe lui-même. Toutes

ces images, dis-je, doivent nous guider

dans le labyrinthe du cœur humain, avec le fil dʼAriane: Fac

bonum et declina a malo. Sur ce principe donc, Monsieur, et avec la

connaissance que jʼai de votre excellent caractère, je vais prendre

la liberté de vous parler tout naturellement... »

Puis après avoir parlé, avec autant de concision que de légèreté, des

travaux à exécuter tant à Sallenelles que dans la ville de Caen, M.

Lecloustier termine brusquement sa lettre par lʼétrange conclusion qui

suit:

« Voilà, Monsieur, en bref ce que je ferais pour mon bien propre en

quatre ou cinq ans de temps. Il vous sera bien glorieux, soit dit

sans compliment, dʼavoir donné jour à la conservation du

Pays-dʼAuge et à la commodité de votre navigation qui, en dépit des

vents de nord-ouest, sera permanente si vous avez pris garde à la

manière dont les pierres sèches sont arrangées. Mais je

commencerais à exterminer tous les lapins qui culbutent les dunes

et désolent les bonnes terres par leurs brigandages. Cet article

sera le plus difficile, parce que ce bétail appartient à gros

seigneurs qui nʼont mie cure des pauvres. »

On voit que M. Lecloustier avait un tempérament dʼopposition

singulièrement hardi pour lʼépoque. Sa brusquerie, réelle ou jouée,

dut probablement servir dʼexcuse à ses audaces de plume. On sʼétonnera

toutefois que ses chefs aient pris si longtemps au sérieux un

ingénieur qui, dans une « lettre dʼaffaires », semblait demander

comme un travail préparatoire à la construction dʼune digue,

lʼextermination des lapins qui peuplaient les dunes du voisinage.

Cependant, à la date du 26 juillet 1753, le directeur des

ponts et chaussées, M. Trudaine, écrit à lʼintendant de Caen quʼil

faut avant tout faire un bon devis, bien détaillé, accompagné dʼune

estimation. Et il ajoute: « Je crois M. Lecloustier très-propre à le

bien faire; mais il passe pour nʼêtre pas aisé à manier, surtout pour

ce qui concerne son intérêt personnel. »

Lʼintendant communiqua-t-il cette lettre à M. Lecloustier, ou se

fit-il du moins, auprès de lui, lʼécho des appréhensions que le

directeur des ponts et chaussées manifestait au sujet du caractère de

lʼingénieur de Dieppe? On peut le croire; car, dès le 11 août 1753,

lʼingénieur bourru prit sa bonne plume de combat et écrivit une lettre

dans laquelle il expliquait les causes légitimes de son irritation.

Cette lettre est à citer tout entière; on y trouve une description

colorée des petites misères de la vie des ponts et chaussées à cette

époque [40].

« A Dieppe, le 11 août 1753,

« Monsieur,

« Jʼai reçu la lettre que vous mʼavez fait lʼhonneur de mʼécrire le

8 de ce mois, par laquelle vous me faites celui de me marquer que le

Ministre vous charge, Monsieur, de lʼinformer si je voudrais bien

faire un devis bien exact des ouvrages à faire à la rivière de Caen

et quelles sont à peu

près mes idées sur la récompense que je crois devoir attendre du

Roi. Je suis bien persuadé, Monsieur, que si lʼon voulait sʼen

rapporter à vous, vous arrangeriez les choses en ministre généreux,

en vrai Colbert, et que nous ne marchanderions pas. Mais

aujourdʼhui, Monsieur, nous voyons renaître le temps du bon Juvénal,

qui disait avec le fiel que vous lui connaissez: Probitas laudatur

et alget, aujourdʼhui, dis-je, ce trop vrai bon mot, que jʼavais

oublié depuis mes classes, mʼest revenu en mémoire par la triste

expérience que jʼai faite de son application. Or, écoutez donc mon

histoire, Monsieur, sʼil vous plaît. Elle mériterait dʼêtre mise en

vers sur lʼair des Pendus, car elle est assez tragique pour ma

pauvre famille. Et, en effet, je nʼai jamais dû mʼattendre à un sort

communément heureux, étant né le vendredi immédiatement après

dîner, Saturne et Mercure en conjonction, le soleil éclipsé de onze

doigts, et la lune, qui luit pour tant dʼautres couleur dʼargent,

était pour lors comme couverte dʼun sac de poil noir. Ce

langage, Monsieur, connu des adeptes seulement, vous doit paraître

extravagant; je nʼen suis pas surpris. Mais souvenez-vous que...

sapientis est desipere in loco.

« Il y a quatre ou cinq ans, Monsieur, que la navigation de la Somme

étant interrompue dans Abbeville pour communiquer à Amiens,

quelques ingénieurs des ponts et chaussées avaient insinué à M.

Chauvelin un beau et superbe canal à demi-lieue hors de la ville,

mais ce canal avec les écluses pouvait aller à quelques millions;

la Cour voulut savoir sʼil nʼy avait pas de remède moins violent.

M. de Regemorte, qui aime ma famille, me proposa, en vue sûrement

de me faire du bien. Je reçus donc ordre dʼexaminer; et, sur mon

rapport, on jugea quʼoutre la dépense inutile et exorbitante, il

résultait du projet une désertion totale de la ville, comme il

arriverait à Caen, Monsieur, si le projet de Colleville avait

jamais lieu. Je remarquai donc quʼil nʼétait question que de curer

lʼancien bras de la Somme dans la ville, assez bas sous un pont de

pierre pour que les barques pussent y passer de mer basse, afin que

de mer haute lʼarche de ce pont ne leur servît plus dʼobstacle

étant une fois passées, car il arrivait, Monsieur, que ces barques,

attendant la marée pour passer sous ce pont, se trouvaient

souvent prises sous la voûte et sʼy écrasaient. On suivit mon avis,

par ordre du Conseil; mais comme je nʼavais pas barbouillé beaucoup

de papier, ni fait un projet à millions, tout lʼouvrage sʼest fait

sans quʼil ait été seulement fait mémoire du pauvre saint, et jʼen

fus pour mes frais avec une chute de cheval qui faillit à me tordre

le cou. Ce quʼil y eut encore de singulier à cet ouvrage ou

curement, est quʼil fut dirigé et conduit par Messieurs de ville,

qui, pour aller plus vite (en dépense apparemment), employèrent

six cents travailleurs où il nʼen pouvait tenir à lʼaise que cent

cinquante au plus; tout le reste devint spectateur bénévole.

– Fin de mon premier point.

« 2e POINT.

« Lʼannée ensuite, me promenant dans mon jardin, à Fécamp où

jʼétais pour lors en résidence, je vis arriver un cavalier de la

maréchaussée qui mʼannonça un arrêt du

Conseil qui me nommait pour concilier le débat entre

MM. Bayeux et Le Barbier, des ponts et chaussées, sur

le projet de la conservation du territoire de Cayeux, proche

le bourg dʼAult. Leurs projets étaient joints à lʼarrêt du

Conseil qui mʼenjoignait de dire mon avis et faire les

dessins nécessaires si je trouvais les autres défectueux. Je

fis le voyage et examinai le terrain. Mon mémoire fit

connaître les défauts des autres projets qui étaient très-bien

dessinés et montaient à plus de 80,000 livres chacun. On

tailladait le pays par grands canaux inutiles avec des têtes

dʼécluse dans la mer. Bref, je donnai le projet dʼun aqueduc comme

on les pratique en Flandre; lʼadjudication sʼen

passe; elle est agréée du Conseil, lʼouvrage qui consistait tout

en pilotis de chêne est fait par lʼentrepreneur pour 39,000 livres.

M. Chauvelin quitte lʼintendance dʼAmiens et va à Paris. M. dʼAligre

lui succède. Lʼentrepreneur, lʼouvrage fait, est renvoyé comme un

vilain après lui avoir retenu 14,800 livres. Cet homme écrasé quʼon

avait obligé déjà de payer les honoraires de MM. Bayeux et Le

Barbier, et chargé aussi de payer le mien, est devenu insolvable et

jʼen ai été pour mes peines, et nʼai pas été exempt des

plaisanteries de M. dʼAligre que je ne connus oncques. Si lʼon viole

donc aujourdʼhui, Monsieur, le droit des gens avec autant de

despotisme que M. dʼAligre le fait, qui est-ce qui sera assez hardi

pour avoir à démêler vis-à-vis les intendants? Dʼailleurs, Monsieur,

ma profession est pour les fortifications. Je suis attaché aux

ministres de la guerre et de la marine qui mʼont noblement

récompensé lorsquʼils mʼont chargé de commissions particulières.

Ils ont été contents

et nʼont point cherché, comme M. dʼAligre, de ces petits

alibis pour chagriner (besogne faite) entrepreneurs, et se moquer

mal à propos dʼun pauvre diable dʼingénieur quʼon ne peut taxer

dʼavoir mis la main à la pâte, puisquʼil nʼa fait aucuns toisés, le

bureau des ponts et chaussées ayant nommé pour la conduire un sieur

Le Tellier, qui a failli à faire échouer lʼouvrage par son

indétermination et son insuffisance aux travaux de mer.

« Quoiquʼintendant vous-même, Monsieur, je présume devotre

excellent caractère que vous voudrez bien, pour un moment, descendre

à ma place. Ayant été échaudé deux bonnes fois, vous

exposeriez-vous à la troisième? Et ne vaut-il pas mieux manger du

pain noir en paix auprès de ses lares et pénates que de courir après

le vent? Vous me parlez, Monsieur, du ministre sans le nommer; je

prends donc la liberté de vous dire que si je me charge du détail

de la construction des ouvrages à faire tant à la rivière quʼà son

embouchure, pont tournant, clapets, etc., je ne désire avoir

affaire à dʼautres ministres quʼà M. Trudaine. Je connais son mérite

et son humanité; je ne veux dʼautres juges pour mes honoraires que

vous, Monsieur, et MM. De Regemorte. Je suis bien certain par ma

bonne conduite et économie sauver sur les ouvrages la récompense

dʼun honnête homme. Informez-vous, Monsieur, de lʼadministration

des fonds destinés pour les fontaines du Havre que jʼy fis faire, il

y a huit ou dix ans. Les misérables qui se présentaient pour

lʼentreprise faisaient monter la livre de mastic à 20 sols; je la

fis faire devant moi pour 6 sols, et la livre de soudure à 37 sols

fut faite dans la cour de

lʼHôtel de Ville pour 13 sols. Je sauvai plus de mille louis à

cette administration.

« Le projet que vous a donné M. de Regemorte est le seul

raisonnable, durable par sa construction, et le seul capable de

faire lʼeffet quʼon en doit attendre. On peut le pousser aussi loin

et aussi peu quʼil conviendra, sans avaries aucunes (notez bien

ceci) toutes pierres et de tous échantillons seront bonnes étant

essemillées comme il convient. En un mot, ce ne sont point ici des

fagots quʼon vous donne, ce nʼest point un palliatif. Prenez-y bien

garde, Monsieur; ceux qui ont ajusté une pièce à vos dunes

ont-ils marchandé? Voulez-vous que je marchande aussi? Faites donc

comparaison, Monsieur, non-seulement de la besogne, mais de son âme,

cʼest-à-dire de ce qui en résultera. En un mot, Monsieur, je suis à

M. de Trudaine, à vous, à M. de Regemorte, mais parbleu! que

dʼautres nʼy mettent pas le nez, car je trousse mon sac et mes

quilles et je mʼen vas tout droit devant moi. »

Sans tenir compte de la mauvaise humeur qui perce à chaque ligne dans

cette lettre, lʼintendant de Caen, M. de Fontette, écrivit, le 28

novembre 1753, au ministre dʼArgenson pour le prier dʼautoriser M.

Lecloustier à venir à Caen, afin dʼy commencer lʼétude des travaux à

exécuter sur lʼOrne. Cette insistance, qui faisait honneur aux talents

de M. Lecloustier, mais le menaçait dans sa tranquillité, détermina

lʼingénieur malgré lui à indiquer de loin des mesures dʼadministration

à prendre, en attendant la saison des études sur le terrain. Se

voyant, malgré cela, sur le point dʼêtre

arraché du milieu qui lui plaisait, il imagina, pour obtenir un

nouveau répit, le prétexte dʼune maladie. Cʼest du moins ce qui

ressort dʼune lettre du ministre dʼArgenson, « qui autorise M.

Lecloustier à venir à Caen dès que la saison et sa santé le lui

permettront. »

Caen démoli: Recueil de notices sur des monuments détruits ou défigurés, et sur l'ancien port de Caen · 第 3 / 8 段