« Cette conclusion a été exécutée led. jour après midi et

consistait lad. table de linge en un grand doublier de cinq

aunes, en un petit de trois aunes et deux aunes de large

chacun, en deux douzaines de serviettes et deux serviettes à laver,

qui fut acheté chez M. Graindorge, me façonneur de haute lisse le

plus expert de cette ville, et coûta 300 liv., de laquelle lesd. sr

et dame furent grandement contents et en remercièrent la ville. »

Nous avons essayé de reconstituer, à lʼaide de dessins originaux et

dʼanciens manuscrits, la vue extérieure du second Hôtel de Ville de

Caen, et indiqué rapidement les exils et les tribulations que les

échevins eurent à subir depuis la construction de cet édifice jusquʼà

sa démolition en 1755. Nous allons, avec les mêmes guides, entrer

dans lʼintérieur de la maison commune du pont St-Pierre. Voici dʼabord

sur la cheminée de la salle des délibérations un buste du souverain

régnant, usage que notre siècle a conservé et qui semble remonter

assez loin dans le passé. Les anciens registres disent en effet, à la

date du 11 septembre 1679: « Il a été accordé à Jean Postel,

sculpteur de cette ville, lʼexemption de tout logement de gens de

guerre et contributions dʼustensile, en considération des services

par lui rendus à la ville et notamment de ce quʼil a fait un buste

représentant la personne du Roi, à présent régnant, pour placer

sur la corniche de la cheminée de cet Hôtel commun; pour lequel

il sʼest seulement contenté des frais par lui faits, ayant remis

volontairement à la ville ses peines et travaux. »

De la salle des délibérations le regard sʼétendait de deux côtés sur

une vue ravissante. « Et, dit M. de Bras dans ses Recherches et

antiquitez de Caen, de la haute salle de ceste maison où se font les

assemblées et conventions publiques,

lʼon voit au droict de la rivière, vers lʼOrient, arriver les

navires venans de la mer, chargez de précieuses et rares

marchandises que lʼon descend à lʼendroit de dix grands quaiz du

quartier de lʼIsle... Et par les fenestres et croisées de lʼautre

costé, lʼon a un plaisant regard sur les prais, et une

perspective et veuës des plus plaisans et agréables

paisages quʼon puisse voir. »

La maison commune de Caen ressemblait un peu trop malheureusement à

ces petits appartements que lʼon montre aux locataires, en les

conduisant aux fenêtres qui sʼouvrent sur de vastes squares, ou sur

les jardins des grands hôtels du voisinage. Son unique salle, qui

devait servir tant aux réunions du conseil quʼaux réceptions

officielles, ne pouvait contenir les quarante convives du dîner du

mercredi des cendres, que lʼon donnait aux notables qui avaient

assisté à lʼélection des administrateurs de la ville [29]; aussi les

échevins en étaient-ils réduits souvent à offrir une simple collation,

comme cela se fit le 23 juin 1652 pour les comtes de Dunois et de

Saint-Pol, qui avaient accepté lʼinvitation de mettre le feu au bûcher

de la St-Jean sur la place St-Pierre. « Quelque peu de temps après,

disent les anciens registres de la ville [30], leurs d. Altesses

ayant témoigné être prêts de se mettre

à table pour faire collation, laquelle était préparée dans led.

Hôtel de Ville, il leur avait été présenté par les srs de Rotot et

de Sannerville, 1er et 2e échevin, deux serviettes mouillées pour

laver leurs mains, et après se seraient mis à la table dans deux

chaires où il y avait des carreaux de velours cramoisi, ayant

devant eux leurs cadenas et couverts ordinaires; et parce quʼil

nʼavait été mis sur lad. table que quatre couverts, pour M. de

Chamboy et ceux auxquels Son Altesse ordonnerait de sʼasseoir,

MM. de la ville ayant fait dessein de ne sʼy mettre pas afin de

faire mieux les honneurs de la ville et témoigner plus de respect

à leurs Altesses, M. le comte de Dunois aurait pris la parole et

dit quʼabsolument il ne mangerait point si lesd. sieurs ne se

faisaient apporter des couverts et des siéges pour se mettre à

table et faire collation avec lui. A quoi ayant été résisté

longtemps par led. sr de Tilly, échevins et officiers de lʼHôtel de

Ville, enfin Son Altesse leur aurait dit quʼelle désirait que cela

fût et quʼelle était venue pour boire avec eux: à quoi ayant obéi

ils auraient pris leurs places et M. le comte de Dunois, après

avoir mangé quelque temps, avait dit hautement quʼil fallait boire

la santé du Roi, et sʼétant fait donner du vin et de lʼeau et à

M. le comte de Saint-Pol, son frère, ils se seraient levés debout

dans leurs chaires et mis lʼépée nue à la main, et, en cette

position, auraient bu la santé de Sa Majesté et cassé leurs verres,

témoignant un grand zèle et affection à son service, ayant même

fait tirer du château à cet effet plusieurs coups de canon; en

quoi ils avaient été invités par M. Lejeune, fils de M. de

Chamboy, qui avait

accompagné leurs Altesses, et ensuite M. de Chamboy avait aussi bu

la santé de Sa Majesté, ainsi que toute la Compagnie. »

Le petit édifice du pont St-Pierre était si étroit que le greffier

lui-même ne pouvait y demeurer et quʼil emportait à son domicile la

plupart des registres, pièces, clefs et cachets qui nʼauraient jamais

dû sortir de lʼHôtel de Ville [31]. Lʼhuissier de la ville seul y

avait un logement. Plusieurs pièces servaient, comme nous lʼavons déjà

vu, dʼarsenal et de magasins. Dans une des quatre tours, qui

flanquaient les angles de lʼédifice, se trouvaient des cachots

destinés aux gens arrêtés le soir par le guet, et où lʼon devait

« les mettre jusques au Jour, dit M. de Bras, et les rendre à la

justice sans en prendre aucune congnoissance, et par le juge

ordinaire en est faict le procez et ordonné de telle punition qui

appartient au cas. »

M. de Bras nous dorme encore quelques détails intéressants sur le

corps de garde qui était placé sous le pont St-Pierre. « Le sieur

capitaine dudict Caen, écrit-il, pour garder les habitans en

patience la nuict, doibt commettre un mareschal de guet pour obvier

aux bruits de nuict, et quʼil ne se commette aucuns larcins ny

insolences. Lequel mareschal convoque à ceste fin les Bordiers,

cʼest-à-dire locataires qui nʼont maison et ne sont bourgeois, en

nombre suffisant; et estans soubs le pont sainct Pierre, dict de

Dernetal, qui est la maison de ville, et en temps dʼhyver doibt

avoir du feu et chandelle en une lanterne haut eslevée, et sʼil se

faict quelque bruit, ledict mareschal et aucuns des siens sʼy doibt

transporter, et se saisir de tels mutins... »

Malgré lʼexiguïté de leur Hôtel de Ville, les échevins trouvaient

encore le moyen de sʼy entourer de quelques locataires. Ainsi nous

voyons, dans les anciens registres, un cordonnier « requérir lui être

baillé et délaissé une petite place vide entre lʼune des tours du

pont St-Pierre et le coin de la muraille tendant aux Carmes, en

laquelle place soullait avoir un appentif servant dʼouvroir... » [32];

en 1075, cʼest une demande de permission « pour establir de la

mercerie sur le pont St-Pierre »; en 1577, une autre demande

« pour y establir des fruitages »; en 1578, une requête dʼun

sieur Charles de Bourgueville (était-ce un parent de M. de Bras?)

pour « étaler sa marchandise sur le même pont. » Les échevins

retiraient souvent plus dʼennuis que de profit des autorisations

quʼils accordaient, comme cela est prouvé par une délibération du 21

mai 1580, qui mentionne quʼil « était advenu grand désordre et

scandale par deux femmes, lʼune lingère et lʼautre rubannière,

auxquelles avait été par ci-devant permis prendre place sur le pont

St-Pierre, sous cette maison de ville, pour vendre les ouvrages de

leurs métiers, sous espoir quʼelles sʼy comporteraient en tout

honneur et modestie... »

La description de lʼancien Hôtel de Ville de Caen serait

incomplète si, après avoir montré ce quʼil était en temps ordinaire,

nous nʼessayions pas de donner une idée de la physionomie quʼil

prenait pendant les jours de fête.

Lorsquʼun nouveau gouverneur de la ville et du château faisait son

entrée à Caen, on plaçait aux fenêtres de la maison commune quatre

armoiries, savoir: celles du roi, du gouverneur, de la province et de

la ville. Le corps de ville allait le saluer à lʼhôtel où il était

descendu. Le premier échevin lui faisait le compliment dʼusage avant

de lui présenter les clefs de la ville, que le gouverneur acceptait et

renvoyait par son écuyer. Si le gouverneur était marié, le corps de

ville se présentait de nouveau à son hôtel pour saluer sa femme, et,

après le départ des échevins, lʼhuissier de la ville présentait à la

femme du gouverneur le vin, deux douzaines de boîtes de confitures,

avec une corbeille garnie de quantité de rubans et remplie de six

bourses. Le lendemain ou surlendemain de lʼentrée du gouverneur, le

corps de ville, assemblé pour le recevoir, sortait de la maison

commune, « précédé de lʼhuissier ordinaire avec sa toque de

velours, et des six sergents royaux et sergent général avec leurs

écharpes, ayant un trompette à la tête » pour se rendre en lʼhôtel

du gouverneur. Après lʼavoir salué, il lʼaccompagnait à la maison

commune, où le gouverneur prenait séance au bout de la table, « dans

un fauteuil dans lequel il y avait un carreau de velours. »

Cʼest ainsi, du moins, que les choses se passèrent le 1er avril

1680, lors de lʼarrivée du comte de Coigny, récemment nommé

gouverneur des ville et château de Caen.

On se mettait naturellement en frais lorsquʼil sʼagissait dʼun

souverain ou dʼun prince de lʼÉglise, surtout quand le

roi, comme il le fit lors de lʼentrée du cardinal de Farnèse, se

donnait la peine dʼécrire « par ses lettres missives aux échevins de

la ville quʼils eussent à lui faire en icelle réception honorable

[33]. »

Alors on faisait peindre des emblèmes, des écussons et des tableaux

allégoriques quʼon suspendait aux murs de lʼHôtel de Ville, tant du

côté de St-Pierre que du côté de la rue St-Jean. Puis, cʼétaient des

illuminations et le vin qui, pendant plusieurs heures, coulait

abondamment par les fenêtres pour le peuple.

Le 16 janvier 1679, à lʼoccasion de la paix qui venait dʼêtre signée

entre le roi de France et le roi dʼEspagne, « pour marquer la joie

publique, le beffroi était orné de tapis et dʼun étendard avec

plusieurs branches de laurier, dont on sonna la grosse cloche dès 4

heures du matin, et lʼHôtel de Ville, dʼun grand tableau de chaque

côté avec plusieurs écussons, éclairés de plusieurs flambeaux, dont

lʼun représentait sa Mté à cheval, couronnée par un ange, foulant

aux pieds et terrassant la Guerre, la Discorde et lʼEnvie; et

lʼautre, la Paix descendant du ciel en terre, dans un char de

triomphe, tiré par des amours, précédé de la Renommée et y

apportant lʼabondance. »

Le sujet des tableaux variait suivant la circonstance qui donnait lieu

à la fête. Le 11 août 1659, « pour le mariage du roi, disent les

anciens registres, le vin de lʼHôtel de Ville coula, du côté de

St-Pierre, par deux canaux faits exprès dans le tableau du Dieu

dʼHyménée. » Et, quelque deux

ans après, lorsquʼon fit des réjouissances publiques pour la

naissance du Dauphin, il y eut une distribution de vin au peuple par

une fontaine qui sortait dʼun dauphin, figuré à lʼune des fenêtres de

lʼHôtel de Ville [34].

On croirait volontiers que ces peintures décoratives, appropriées aux

circonstances, devaient entraîner pour la ville des dépenses

considérables; mais un Mémoire des dépenses faites pour lʼentrée du

duc de Joyeuse [35] nous montre que les nécessités du budget avaient

créé à Caen un genre nouveau quʼon pourrait appeler la peinture

économique: « des tableaux de 12 pieds sur 8 nʼy sont cotés que 6,

8 et 10 écus. » La place, comme on le voit, ne manquait pas aux

artistes pour se mettre en frais dʼimagination; mais il est probable

quʼils en donnaient à la ville pour son argent.

LʼANCIEN PORT DE CAEN

[Illustration: LʼANCIEN PORT DE CAEN]

LʼANCIEN PORT DE CAEN

NOTICE HISTORIQUE

SUR LES TRAVAUX AUXQUELS IL A DONNÉ LIEU

LE port de Caen est aussi ancien que la ville. Dès lʼan 1026, il

avait assez dʼimportance pour que la dîme des produits de sa douane

fût attribuée par Richard II, comme une donation sérieuse,

à lʼabbaye de Fécamp. Au temps du duc Guillaume, sa prospérité fut

encore augmentée par la conquête de lʼAngleterre, qui amena

nécessairement un échange de productions entre la Normandie et le

royaume nouvellement conquis.

Jusque-là, les navires nʼavaient eu pour principale station que le

cours du Grand-Odon, depuis lʼendroit où cette rivière se jetait dans

lʼOrne, cʼest-à-dire vers le point où est actuellement le pont des

Abattoirs, jusquʼau pont de Darnetal, appelé plus tard pont St-Pierre.

La première amélioration du port fut entreprise par le

duc Robert, fils de Guillaume le Conquérant, vers lʼannée 1104. Après

avoir renforcé lʼOdon dʼune branche de lʼOrne, à laquelle la postérité

reconnaissante a conservé le nom de canal du duc Robert, le duc fit

creuser à lʼOdon un nouveau lit dans la prairie St-Gilles, pour

lʼélargir et le rejeter un peu plus haut dans lʼOrne, vers le lieu

quʼon appelle encore le rond-point. Grâce à ces travaux, des bâtiments

plus forts purent remonter jusquʼau pont St-Pierre.

Ils y vinrent en si grand nombre que, quelque dix ans après cette

première amélioration, la vue du mouvement du port excitait

lʼadmiration dʼun certain Raoul Tortaire, moine de lʼabbaye de

St-Benoît-de-Fleuri (Loiret), qui nous a laissé une curieuse relation

en vers latins du voyage quʼil avait fait en Normandie, à une date

quʼon peut fixer dʼune manière certaine entre les années 1107 et

1113.

« Le port, dit-il dans son poëme, donne asile à quelques gros

vaisseaux que lui envoie la mer, dont les ondes, dans leur flux,

suspendent presque entièrement le cours de la rivière. Ce sol,

fécond en moissons, ne connaît pas lʼombrage des forêts; la noix

gauloise, le raisin, la figue et lʼolive lui manquent; mais lʼîle

Britannique lʼenrichit des produits divers du commerce et de ce

quʼenfantent les terres baignées par la mer dʼOccident. »

Ébloui et tenté par le nombre et lʼéclat des étoffes de laine de

diverses couleurs, des tissus de lin dʼune rare finesse, des soies

moelleuses à trame serrée, et des autres marchandises quʼon débarque

sur le quai, le bon moine sʼécrie naïvement: « A la vue de tant de

richesses apportées des pays les plus divers par des hommes, dont

les vêtements sont si disparates,

je me sens tout agité et horriblement malheureux de ne

pas avoir dʼargent! ».

Ces brillants produits de lʼOrient, qui faisaient regretter au bon

religieux ses vœux de pauvreté, étaient échangés contre le blé,

lʼorge, le hareng salé qui servait à lʼapprovisionnement des places

fortes, et aussi contre les pierres à bâtir tirées des carrières de

Vaucelles et de St-Julien.

Au XIIIe siècle, lʼaffluence des « navires chargés de toute sorte de

marchandises » est encore affirmée en vers latins, par Guillaume Le

Breton [36], historiographe de Philippe-Auguste. Mais le mouvement du

port dut singulièrement se ralentir pendant les malheurs de la guerre

de Cent-Ans, les troubles de la Ligue du bien public et les

dévastations des guerres de religion. Durant cette longue période de

désastres, aucune amélioration nouvelle ne fut, on le comprend,

apportée à la situation du port.

Cependant, il en eût exigé dʼurgentes; car, tandis que le pays

commençait à se débarrasser de ses ennemis, le port de Caen subissait

un autre genre dʼinvasion qui devait compromettre sa fortune et le

menacer dʼune ruine prochaine. Lʼhistoire du port, à partir du XVIe

siècle, ne se compose guère, en effet, que de la relation des

envasements successifs de lʼOrne, des projets quʼon proposa et des

travaux qui furent tentés pour remédier à cet état périlleux pour la

navigation. Ces envasements redoutables tenaient à la nature des

terrains où lʼOrne sʼétait creusé son lit capricieux. Le sol des

prairies de Caen jusquʼà la mer nʼest, en effet, que le

produit des matières que lʼeau de la rivière et le flux des marées

avaient successivement déposées dans lʼancienne baie. Des fouilles,

exécutées à la fin du XVIIIe siècle pour creuser le nouveau canal de

lʼOrne, ont donné lieu à des découvertes qui sembleraient prouver que

cette alluvion ne sʼest pas accomplie avec la lenteur que met

habituellement la nature dans son patient travail des siècles. Telle

est, du moins, lʼopinion dʼun observateur du temps, qui pense que le

sol de lʼancienne baie de Caen se serait exhaussé de 6 mètres environ

depuis la fin du IIe siècle de notre ère [37]. On comprendra aisément,

après cette explication, que dans un terrain si mobile, composé de

tangue, de coquilles, de sable et de bois pourris, le double mouvement

des eaux de la rivière et du flux de la mer ait formé dans le lit de

lʼOrne, dʼailleurs trop sinueux, les atterrissements qui ont fait,

jusquʼà nos jours, le désespoir des navigateurs. Les plaintes répétées

des marins et des négociants de Caen qui réclamaient des travaux

dʼamélioration, les fins de non-recevoir des maire et échevins de la

ville, qui approuvaient les lamentations de leurs administrés sans

pouvoir cependant trouver dans leur caisse vide les moyens efficaces

de les consoler, les nombreux projets et plans proposés, tant par des

particuliers que par des ingénieurs, pour porter remède au mal, la

mauvaise volonté du Gouvernement qui, la plupart du temps, faisait la

sourde oreille, quelques commencements dʼexécution, trop souvent

interrompus par la guerre ou par le manque de fonds, formeraient un

chapitre intéressant de lʼhistoire administrative du temps.

Nous allons essayer de lʼécrire.

La seconde amélioration qui fut apportée à la rivière dʼOrne, depuis

les travaux du duc Robert, date du règne de François Ier. Profitant de

la présence du grand sénéchal, lieutenant du Roy dans la ville, les

officiers et gouverneurs de Caen « luy firent entendre, dit M. de Bras

[38], que la rivière dʼOurne, qui flue par ceste ville, estoit fort

sineuse et tortue depuis le havre dʼOistreham jusques en ceste

ville, et que les navires qui flottoyent par icelle estoyent fort

retardez, et les matelos en peine dʼattendre le changement de vent

et marée, devant quʼils abordassent les quaiz de ceste ville qui

estoit une grande incommodité pour les marchands. Toutefois quʼil y

avoit un endroit en la prairie, au bas du hamel de Longueval, lequel

nʼestoit pas de grande longueur, et que si lʼon y faisait une

tranchée on abrégeroit le cours de la rivière de plus dʼune grande

lieuë, et que cʼestoit lʼendroit auquel les navires commençaient

dʼalonger leur chemin et en peine dʼattendre changement de vent ou

marée. Ayant ledict seigneur entendu ces remontrances, il sʼy

transporte et gens experts et maritimes, et ayant trouvé par leur

advis que une trenchée se pouvait aisément faire en cest endroit,

et que elle estoit bien nécessaire pour la commodité des habitans et

marchands forains, il en fut fait faire un devis. »

Le Roi autorisa le travail par des lettres patentes du 4 mai 1531, et

un canal, long de 640 toises, fut achevé avec un

plein succès au mois dʼoctobre de la même année. Le 29 juin 1564,

le trésorier général de Caen proposa au conseil de la commune un

ingénieur « nommé le capitaine Foullon, lequel pourrait

entreprendre faire la rivière dʼOrne navigable... » Ce nʼétaient

pas les ingénieurs qui manquaient, mais les fonds; et la ville refusa.

Il y avait décidément abondance dʼingénieurs sur la place; car, sous

le règne de Henri III, le 26 mars 1580, le lieutenant général François

dʼO écrit aux échevins quʼil leur envoie un nommé Louis de Foix,

ingénieur expérimenté qui a conduit les travaux du havre de Bayonne,

pour voir sʼil serait possible de créer un port à Caen, et, si cela

nʼétait pas praticable à Caen, de visiter le littoral pour choisir un

autre emplacement.

Les échevins répondent (30 mars) que, dʼaprès lʼavis du sr de Foix,

« il se pourra faire commodément en cette d. ville un des plus

beaux havres de France... et quʼil sera trop mieux pour le bien et

utilité de tout le pays en cette d. ville que en nul autre lieu de

votre Gouvernement. »

Mais entre lʼacceptation dʼun projet, dont une ville doit tirer

avantage, et le paiement des dépenses quʼil entraînera, il y a plus

loin quʼentre la coupe et les lèvres. Dès le 4 avril, cʼest-à-dire

quatre jours après leur lettre de remercîment à M. dʼO, les échevins

envoient au gouverneur de Caen un délégué chargé de lui dire, entre

autres choses, que « lʼentreprise de faire un havre en lad. ville

est œuvre royale, et digne dʼun grand roi tel que le nôtre et non par

des habitans de lad. ville et gens du pays, pour la pauvreté et

peu de moyens dʼicelui. »

Nous ne savons si les échevins fondaient de grandes espérances sur

lʼefficacité de ces flatteries, et sʼils pensaient obtenir à si peu de

frais la réalisation des vœux quʼils formaient pour lʼétablissement

dʼun port. Toutefois, ils crurent nécessaire dʼajouter à leurs

injonctions verbales des recommandations écrites, que nous trouvons

dans une lettre du 29 avril.

« Pour le fait du havre, disaient-ils à M. dʼO, nous vous

supplions, si cʼest votre plaisir, que la confection dud. havre

vint de la volonté et mouvement du Roi, plutôt que nous

baillassions requête par écrit, car nous craindrions que, le port

étant commencé à notre requête, sʼil advenait que les États ne

consentissent faire la levée des deniers et quʼil ne plût à Sa Mté

les faire lever, quʼon ne nous contraignît à le faire achever à nos

dépens, chose à quoi toute la ville ne pourrait satisfaire, comme

étant chose hors notre pouvoir, sans lʼassurance que nous avons de

la bonne volonté que portez à cette votre ville et à tout le pays. »

Les échevins avaient une si grande confiance dans la bonne volonté des

représentants du pouvoir central, quʼils nʼosaient accepter leurs

bienfaits que sous bénéfice dʼinventaire. La lettre que leur répondit,

à ce sujet, M. dʼO montrera si leur défiance était justifiée.

« Messieurs, leur répondit le lieutenant du Roi, après avoir trempé

sa plume dans une encre légèrement mélangée de vinaigre, jʼai vu par

votre lettre les doutes que vous faites dʼacheminer la construction

du havre et vous trouve tellement refroidis que je connais assez que

vous nʼen avez guère envie; mais, ne lʼayant désiré que pour votre

bien

et de toute la patrie, si vous ne vous en souciez guère, je

mʼen veux encore moins mettre en peine et ne vous en parlerai plus à

lʼavenir. »

La mauvaise humeur souligne chaque mot de cette réponse.

On y voit le dépit quʼéprouve un fonctionnaire qui nʼeût pas été fâché

dʼoffrir au Roi un nouveau port, créé aux frais dʼune population que

ruinaient les taxes de guerre. Mais les échevins de Caen devinèrent le

but quʼon poursuivait et, avec toute la politesse imaginable, ils

surent faire à leur gouverneur lʼapplication du vieux dicton qui dit:

« A Normand Normand et demi. »

Caen démoli: Recueil de notices sur des monuments détruits ou défigurés, et sur l'ancien port de Caen · 第 2 / 8 段