CAEN DÉMOLI
CAEN
DÉMOLI
RECUEIL DE NOTICES
SUR DES
MONUMENTS DÉTRUITS OU DÉFIGURÉS
ET SUR LʼANCIEN PORT DE CAEN
Avec cinq gravures, dʼaprès des aquarelles de A. LASNE, et des
dessins inédits de LE NOURICHEL et CH. PICHON
PAR
GASTON LAVALLEY
CAEN
IMPRIMERIE DE F. LE BLANC-HARDEL
RUE FROIDE, 2 ET 4
1878
TABLE DES MATIÈRES.
LE SECOND HOTEL DE VILLE DE CAEN, construit entre les années
1346 et 1367, détruit en 1755
LʼANCIEN PORT DE CAEN. Notice sur les travaux auxquels il a
donné lieu
ANCIENNE ÉGLISE SAINT-SAUVEUR (aujourdʼhui Halle au blé), avant
la démolition de sa flèche en bois
ABBAYE-AUX-DAMES (aujourdʼhui Hôtel-Dieu), avant la démolition du
donjon et de lʼancienne porte dʼentrée
LA PORTE-NEUVE, dite des Prés, construite vers 1590, démolie en 1790
LE SECOND HOTEL DE VILLE DE CAEN
[Illustration: SECOND HOTEL DE VILLE DE CAEN]
LE
SECOND HOTEL DE VILLE
DE CAEN
CONSTRUIT ENTRE LES ANNÉES 1346 ET 1367, DÉTRUIT EN 1755
ON sait dans quelles circonstances la ville de Caen obtint ses lettres
dʼaffranchissement, avec tous les droits attachés à la commune. Tandis
que les troupes françaises faisaient la conquête de la
Haute-Normandie, le duc Jean sans Terre, réfugié à
Caen, sʼétourdissait sur les dangers de sa position au milieu des
fêtes et des orgies. Mais, quand il se vit abandonné des barons
anglais que lassait sa nonchalance, quand il apprit que Philippe
Auguste sʼapprochait avec des forces nombreuses en prenant lʼun après
lʼautre tous ses châteaux, le débauché, frappé de terreur, sortit
enfin de sa longue inaction. Afin de subvenir à la solde des troupes
mercenaires quʼil leva pour sa défense, il dut recourir aux plus
pitoyables expédients. Il emprunta aux abbayes, aux barons et
bourgeois, et vendit même jusquʼà la justice. Cependant,
comme ces recettes ne suffisaient pas, il aliéna, en échange de sommes
plus ou moins fortes, la majeure partie de ses droits. Et cʼest ainsi
quʼil se résigna à écrire, dans ses lettres patentes du 17 juin 1203:
« Sachez que nous avons concédé à nos bien amés et fidèles
bourgeois de Caen le droit dʼavoir leur commune à Caen, avec toutes
les libertés et libres coutumes attachées à la commune... »
La ville de Caen ne doit donc pas, comme on lʼa dit, sa charte
communale à Jean sans Terre; elle la lui a certes bel et bien payée,
avec toute dispense de reconnaissance. Depuis cette date mémorable de
1203 jusquʼà nos jours, les représentants de la commune de Caen ont
siégé dans quatre hôtels de ville différents. Au commencement du XIIIe
siècle, nous trouvons le corps de ville installé sur le pont
St-Pierre, dans une petite forteresse quʼon appela plus tard le
Chastelet ou le petit Château de Caen [1]. On nʼa aucune notion sur
ces anciens bâtiments communaux, où furent enfermés en 1307,
pendant leur procès, les Templiers du grand bailliage de Caen. Lʼabbé
De La Rue dit cependant [2] « quʼil paraît, par le récit des
historiens anglais, témoins oculaires de la prise de cette ville par
Édouard III en 1346, que ce pont étoit moult bien afforcé de
brétesches et de barrières. » « Ces brétesches, ajoute-t-il,
nʼannoncent que des tours et des fortifications en bois.
Mais comme elles furent emportées de vive force
par les Anglais, elles durent souffrir beaucoup et peut-être même être
rasées. » Cette assertion de lʼauteur des Essais sur Caen est tout à
fait erronée. La petite forteresse du pont St-Pierre ne fut pas
emportée de vive force, pour cette bonne raison quʼelle ne fut pas
défendue. Le comte de Guines, connétable de France, et le chambellan
de Tancarville, qui sʼy étaient réfugiés, la livrèrent à lʼennemi sans
combat pour avoir la vie sauve. « Dont il avint, dit Froissard dans
ses Chroniques [3], que li connestables de France et li contes de
Tankarville, qui estaient monté en celle porte au piet dou pont a
sauveté, regardoient au lonch et amont la rue, et veoient si grand
pestilence et tribulation que grans hideurs estait à considerer et
imaginer. Si se doubtèrent dʼeulz meismes que il nʼescheissent en
ce parti et entre mains dʼarciers, qui point ne les cognuissent.
Ensi que il regardoient aval en grant doubte ces gens tuer, il
perçurent un gentil chevalier englès, qui nʼavoit cʼun œl, que on
clamait monsigneur Thumas de Hollandes... » Or, comme ils ne
voulaient pas avoir le sort du peuple qui mourait les armes à la main
et, selon les Grandes chroniques de France, « se deffendoit tant
quʼil povoit », le connétable et le chambellan appelèrent le « gentil
chevalier englès », dont ils avaient fait la connaissance dans des
voyages en pays étrangers. « Nous sommes telz et telz. Venés parler
à nous en ceste porte, et nous prendés à prisonniers. Quant li dis
messires Thumas oy ceste parolle,
si fu tous joians, tant pour ce que il les pooit sauver que pour
ce quʼil a voit, en yaus prendre, une belle aventure de bons
prisonniers, pour avoir cent mil moutons. Si se traist au plus tost
quʼil peut à toute se route celle part, et descendirent li et
seize des siens, et montèrent amont en le porte; et trouvèrent
les dessus dis signeurs et bien vingt cinq chevaliers avoecques eulz,
qui nʼestoient mies bien asseur de lʼoccision que il veoient que
on faisoit sus les rues. Et se rendirent (tous) sans delay, pour
yaus sauver au dit monsigneur Thumas, qui les prist et fiança
prisonniers. Et puis mist et laissa de ses gens assés pour yaus
garder, et monta à cheval et sʼen vint sus les rues... »
Il arriva donc quʼen voulant sauver leur vie, les sieurs de Guines et
de Tancarville préservèrent en même temps dʼune destruction presque
certaine la petite forteresse du pont St-Pierre. Si, quelques années
plus tard, ce premier hôtel de ville disparut, pour faire place au
beau château [4] que le continuateur de Guillaume de Nangis signale à
la date de 1367, cʼest que la prise de Caen par Édouard III avait
démontré, avec la logique brutale du malheur, la nécessité de protéger
la ville par un système plus sérieux de fortifications.
Un sceau, attaché à un acte passé devant un tabellion de Caen le 29
mai 1429, est le plus ancien document que nous possédions sur le
second hôtel de ville, qui dut être certainement construit entre les
années 1346 et 1367. Cet écusson porte, sur un fond de gueules,
couleur du duché, un château crénelé et donjonné dʼor, accosté de deux
tours. M. Gervais y
voit une réminiscence, si ce nʼest une image de la maison commune,
élevée sur le pont St-Pierre. « Voilà bien, dit-il [5] cette large
porte par laquelle on communiquait de lʼintérieur de la ville avec le
quartier St-Jean; le donjon élevé qui la surmontait et les deux tours
qui protégeaient de chaque côté les angles de lʼédifice! »
Une description du vieux chroniqueur de Caen, M. de Bras, vient, plus
dʼun siècle après, compléter cette esquisse imparfaite. « Ceste
rivière dʼOurne coulle et descend de dessoubs ce pont sainct
Jacques, le long des murailles de la ville, par dessoubs le pont
sainct Pierre, sur lequel est située la maison commune de ladicte
ville, de fort ancienne et admirable structure, de quatre estages
en hauteur, en arcs boutans fondez dedans la rivière sur pilotins,
laquelle flue par trois grandes arches, et aux coings de cest
édifice et maison, sont quatre tours qui se joignent par carneaux,
en lʼune desquelles (qui faict le befroy) est posée la grosse
orloge: ceste quelle maison, pont et rivière, séparent les deux
costez de la ville, de façon que les quatre murailles dʼicelle
commencent, finissent et aboutissent sur ce pont, anciennement
appellé de Dernetal, comme il se treuve par certaine chartre,
estant au matrologe ou chartrier de la ville, de lʼan 1365. »
« En passant par dessus lequel, ceux qui viennent de devers
le grand pont Frilleux et la porte Millet, le long de ceste
grande rue Humoise ou Exmesine, et autres qui sʼacheminent de
lʼautre costé de ville, apperçoyvent de beaux
quadrans au haut de ceste maison commune, fort dorez et si bien
ordonnez quʼon y remarque les heures de part et autre, crois et
decrois de la Lune; et au dessoubs sont escripts en grosses
lettres, Un Dieu, Un Roy, Une Foy, Une Loy... »
Cette description de M. de Bras demande à être complétée par lʼexamen
du plan quʼil avait communiqué lui-même à Belleforest, et que celui-ci
publia en 1575 dans sa Cosmographie. Sur ce plan, lʼhôtel de ville
présente à lʼobservateur la vue de la façade qui regardait sur la rue
St-Jean. Cette façade se compose dʼun corps de logis encadré entre
deux tours rondes à trois étages, dont les toits pointus, terminés par
des girouettes, dépassent légèrement celui du corps de logis [6]. Au
centre de la façade sʼouvre une porte cintrée, très-haute, qui faisait
communiquer la rue St-Jean avec le quartier St-Pierre; sur la voûte de
cette porte sʼavance une petite construction en encorbellement,
percée de trois fenêtres et couronnée dʼun toit aigu avec lucarne
triangulaire. Enfin, au-dessus du toit du corps de logis, sʼélève une
tour octogone à deux étages qui, sauf les créneaux supprimés,
rappelle fidèlement la physionomie du château crénelé et donjonné dʼor
de lʼécusson de 1429. Cʼétait dans cette tour, évidemment, que se
trouvait la grosse orloge quʼapercevaient ceux qui, suivant
lʼexpression de M. de Bras, venaient de la « grande rue Humoise
ou Exmesine ou qui sʼacheminaient de lʼautre costé de ville. »
Pour être vue ainsi à distance des
deux côtés de lʼédifice, une des tours, qui formaient les angles de
la façade tournée vers St-Pierre, devait dépasser considérablement les
trois autres. Nous ajouterons quʼelle se terminait, non par un toit
aigu, mais par deux étages couronnés dʼune plate-forme.
Nous insistons sur ces détails, parce quʼils vont nous aider à faire
la légende de la lithographie qui accompagne notre notice. Cette
lithographie est la reproduction dʼune aquarelle de A. Lasne,
exécutée elle-même en 1832, probablement dʼaprès un dessin à la mine
de plomb que possède la Bibliothèque de Caen. Ce dessin, signé par un
certain La Rose de Caen, a dû être fait avant la destruction de
lʼhôtel de ville en 1755. Il représente la façade du monument prise
du côté de St-Pierre, et porte en tête cette mention: « Horloge du
Pont-Saint-Pierre de Caen, faite en 1314 et détruite le 15 mai 1755. »
Cette note renferme deux erreurs; dʼabord, le second hôtel de
ville de Caen ne fut point construit en 1314, mais, comme nous
lʼavons déjà indiqué, entre les années 1346 et 1367; de plus, le
dessin ne reproduit pas lʼédifice tel quʼil était à lʼorigine, mais
dans lʼétat où le surprit, en 1755, le marteau des démolisseurs. Or,
depuis le milieu du XIVe siècle jusquʼà cette époque, le second hôtel
de ville avait subi, à différentes dates, des retouches et des
modifications considérables, indiquées dʼailleurs par le dessin
lui-même. Un des trois étages figurés sur le plan de Belleforest a
disparu; les tours des angles de lʼédifice nʼen ont plus que deux;
et le corps de logis, couronné maintenant par un fronton avec
œil-de-bœuf, paraît sʼêtre aussi affaissé lui-même avec lʼâge.
La construction en encorbellement qui sʼavançait
au-dessus de la porte est remplacée par trois niches où apparaissent
des images de saints et, plus haut, par une croisée à meneaux de
pierre qui indique clairement une retouche de la fin du XVIe ou du
commencement du XVIIe siècle. Et – changement plus significatif –
au-dessus de cette fenêtre, sous lʼœil-de-bœuf du fronton, on
aperçoit un simple cadran, de forme carrée, sans ornements et sans
inscriptions. Quʼétaient donc devenus les « beaux quadrans dont
parlait M. de Bras, fort dorez et si bien ordonnez quʼon y
remarque les heures de part et autre, crois et decrois de la lune? »
Il avaient eu le triste destin du beffroi primitif et avaient dû
disparaître avec lui à une époque quʼil serait difficile de fixer
aujourdʼhui. Nous savons toutefois que la tour du beffroi, terminée
par deux étages octogones, avait été déjà décapitée à la date de
1672; car le plan de Caen, dressé à cette époque par Bignon, figure
lʼhôtel de ville flanqué de quatre tours rondes de même hauteur et
couvertes également de toits aigus.
Peu de temps après, entre 1672 et les dernières années du XVIIe
siècle, cette ancienne tour du beffroi dut perdre son toit, qui fut
remplacé par une balustrade en pierre ornée de trèfles, telle quʼon la
voit sur le dessin dont nous donnons une reproduction. Ce changement
est, en effet, indiqué sur le « plan de la ville de Caen, levé par
Étienne, graveur, à la fin du XVIIe siècle. »
Nous pouvons constater encore sur ce plan que le corps de logis de
lʼhôtel de ville reposait sur la plus grande arche du pont St-Pierre;
les deux autres arches, plus petites, passaient sous les tours qui
flanquaient les angles de lʼédifice.
Dès la deuxième moitié du XVIe siècle, lʼétat menaçant des piles du
pont St-Pierre fut une cause fréquente dʼinquiétude pour les échevins.
Après une visite des murailles de la ville ordonnée par M. de
Matignon, lʼarchitecte Stéphane Dupérac, dans son rapport sur les
travaux quʼil déclare urgents, émet, à la date du 2 novembre 1578,
lʼavis suivant: « Est aussi fort nécessaire de refonder les piles
de la Maison de Ville, autrement il en pourrait venir grand
inconvénient, parce que ladite maison sʼest ouverte et ouvre à vue
dʼœil journellement. » Le 7 juillet 1584, nouvel avertissement de
Jean Bastan, maître maçon de la ville, qui trouve « quʼil est
très-nécessaire réparer les arches du pont sur lequel est assise
cette Maison de Ville, lesquelles sont proches de tomber en ruine,
sʼil nʼy est promptement pourvu. »
Malgré ces cris dʼalarme, le Conseil de la commune continua de
délibérer encore pendant dix-huit ans dans lʼhôtel de ville lézardé.
Plus intrépides que les sénateurs romains, qui se contentaient
dʼattendre lʼennemi sur leurs chaises curules, les échevins
bas-normands, résignés à aller au-devant de lui, pouvaient, pendant
leurs séances, comme au coup de sifflet dʼun machiniste, disparaître
subitement dans le troisième dessous, capitonné, il est vrai, par la
vase accumulée de lʼOrne et de lʼOrlon réunis.
Enfin, au mois de juin 1602, le péril devint assez sérieux pour
décider les échevins à mettre un peu de prudence dans un héroïsme, qui
nʼavait eu peut-être dʼautre cause que lʼapathie ou la routine. Ils se
firent conduire dans une barque sous les arches du pont St-Pierre où
ils vérifièrent eux-mêmes, à loisir, lʼétendue du mal. Il fut reconnu
dans cette visite que
la ruine du pont avait été en partie consommée par lʼinstallation de
maisons particulières qui, dit le procès-verbal du 7 juin 1602,
« sʼétoient suspendues contre les arches du pont. » Le même
procès-verbal nous apprend quelles mesures de sûreté furent prises
contre ces parasites dangereux. « ... A été ordonné, dit-il, que
tous les propriétaires des maisons proches et contiguës dudit pont
et hôtel commun de ville, et desquelles le bois est porté et
enclavé sur les arches dudit pont et murailles de la ville,
répareront ce qui est endommagé et qui requiert réparation, au
droit de leurs maisons; et que lesdits gouverneurs échevins de ville
feront de leur part travailler à la réparation de la grande arche... »
Lʼancien hôtel de ville péchait par la base, mais cʼétait là son
moindre défaut; car, après les travaux de consolidation qui y furent
exécutés, nous voyons quʼil fut sérieusement question de le remplacer
pour une raison qui nous est indiquée par lʼintendant Foucault dans
ses Mémoires. « Jʼai mandé à M. de Châteauneuf, écrit Foucault à
la date du 28 mars 1689, que la demande que les échevins de Caen
faisaient au roi de la maison du sieur de Brieu, religionnaire
qui a quitté le royaume, pour en faire un hôtel-de-ville, me
paroissoit très-favorable, nʼy ayant point de lieu à Caen pour
tenir les assemblées publiques... » Il ressort de cette note que
lʼédifice du pont St-Pierre était depuis longtemps regardé comme
beaucoup trop étroit. Cet inconvénient nʼapparut jamais plus
clairement quʼà la date du 4 novembre 1608, lorsquʼil fallut convoquer
une assemblée générale des habitants de Caen, pour prononcer sur
lʼadmission ou le rejet des Jésuites. « Cette assemblée fut si
nombreuse, dit lʼabbé
De La Rue [7], quʼon ne put la tenir à lʼHôtel-de-Ville, et les
délibérans se transportèrent dans la grande salle des procureurs du
bailliage. Ce local, quoique vaste, étoit encore insuffisant; car,
suivant les mémoires du temps, les votans étoient au nombre de plus
de 3,000. »
Lʼédifice du pont St-Pierre était même trop exigu pour contenir les
convives dʼun repas officiel. Cʼest ainsi que le 16 janvier 1679, à
lʼoccasion des fêtes pour la paix entre le roi de France et le roi
dʼEspagne, nous voyons le maire et les échevins obligés dʼemprunter
la maison dʼun riche particulier. « La compagnie, disent les anciens
registres de la ville, sʼest rendue chez le sr Daumesnil, dont elle
avoit emprunté la maison, pour donner un souper, auquel se sont
trouvées toutes les personnes de qualité. »
Lorsque le nombre des invités était trop grand pour quʼon pût les
convoquer dans la maison dʼun particulier, les maire et échevins
durent quelquefois, comme en 1729, faire construire une grande salle
en charpente. « Le divertissement quʼun chacun prist à voir
lʼillumination, dit une brochure très-rare du temps [8], conduisit
insensiblement jusquʼà lʼheure du souper que lʼHôtel-de-Ville donna,
et auquel furent invités les plus qualifiés dʼentre les nobles et
les bourgeois. Monsieur de Jumilli, chef de cet illustre corps,
au discernement duquel on doit tout ce quʼil y eut de galant et de
bien ordonné dans ceste feste, avoit fait bastir
sur le boulevard de la Prairie une grande sale de chapente; sa
longueur était dʼenviron 60 pieds sur 25 de largeur et 20 de
hauteur, le sol était couvert de planches attachées sur des
lambourdes en manière de parquet; tout le tour était descoré de
plusieurs rideaux de verdure dont deux entrouverts, dans un ordre
parfaitement cimétrisés, formoient une grande grotte ou berceau,
dans lʼenfoncement duquel était un buffet chargé de tout ce que le
bon goût peut inventer de plus commode pour le service de tels
conviés; le plafond de cette sale était fait avec des toiles
blanches si bien assemblées quʼil imitait parfaitement les plafonds
ordinaires; de ce plafond pendaient deux rangs de lustres garnis de
bougies dont la lumière, réfléchie par les cristaux, reproduisait
lʼéclat. Les endroits où il nʼy avait point de verdures étaient
couverts de très-belles tapisseries représentant lʼhistoire de
Samson, etc. »
Les dépenses, que lʼon dut faire en cette occasion, amenèrent sans
doute la ville à penser quʼelle réaliserait une sérieuse économie en
transportant le siége de la commune dans un local, dont les
dimensions la dispenseraient dʼélever des constructions provisoires et
ruineuses. En effet, trois ans après les fêtes données pour la
naissance du Dauphin, il y eut un arrêt du Conseil de la municipalité
(13 avril 1733) relatif au déplacement de lʼHôtel de Ville. Ce
déplacement suivit de près la délibération, sʼil faut en croire une
note manuscrite [9] qui dit, à la date du 15 mai 1755, « quʼil y
avait plus de vingt ans que lʼHôtel-de-Ville tenait ses assemblées
au Grand-Cheval. »
Cependant, quoique la ville eût déjà fait lʼacquisition du
Grand-Cheval ou hôtel Le Valois (aujourdʼhui la Bourse), le pont
St-Pierre ne fut pas abandonné brusquement par les représentants de la
cité. Quelques services y restèrent et le carillon de la fameuse
horloge continua de sʼy faire entendre jusquʼen lʼannée 1755. Cette
année-là, le 3 février, le Bureau des Finances, par une sentence des
plus iniques, dit un contemporain, que cette mesure indignait, ordonna
la destruction de lʼancien édifice du pont St-Pierre. M. Mauger,
avocat du roi à lʼHôtel de Ville, nous a conservé [10] le prononcé de
cette sentence avec quelques commentaires irrités.
« ... Et attendu quʼil résulte des faits contenus dans les
procès-verbaux, quʼil est au moins douteux que le pont (St-Pierre)
soit solide; quʼil est certain, dʼun autre côté, que le passage est
trop étroit et dangereux; que dʼailleurs les différens plans et
projets produits et proposés par les maire et échevins sont
insuffisans pour procurer un élargissement convenable, nous avons
ordonné que les bâtimens étant sur led. pont seront démolis dans
trois mois du jour de la signific. de la présente, faute de quoi,
après led. temps passé, il y sera pourvu, ainsi quʼil appartiendra.
« Cette sentence signifiée le 15 dud. mois de févr. 1755, on a
fait assembler le général (cʼest-à-dire lʼassemblée générale du
corps de ville) le 25 dud. mois pour avoir son avis sur lʼappel.
Mais les uns furent sollicités par M. lʼIntendant, et les autres
intimidés de sa part, en sorte quʼil
nʼy eut que huit voix pour lʼappel, dont jʼétais du nombre, en
sorte quʼil a fallu acquiescer... »
Trois mois après, comme le voulait lʼarrêt, le condamné fut livré à
ses bourreaux; des bruits sourds se firent entendre..... la justice
des démolisseurs était satisfaite!.... Lʼœuvre de destruction dut
être poussée avec activité; car une note dʼun sieur Étienne Deloges
[11], échevin, nous apprend que les maisons qui remplacèrent lʼédifice
du pont St-Pierre étaient déjà bâties en 1756.
Le second hôtel de ville de Caen renfermait dans son beffroi une
horloge si remarquable que lʼensemble de lʼédifice en prit dans
lʼusage le nom de Gros Horloge. Dans une de ses lettres, datée du 1er
octobre 1699, le P. Martin envoyait à Huet, qui préparait son livre
des Origines de Caen, un quatrain où lʼâge de lʼhorloge communale est
établi comme par un acte authentique de lʼétat civil. « Voici, lui
dit-il, un quatrain qui se trouve gravé sur le timbre de notre
gros horloge, dont notre P. Labé a fait augmenter les
accompagnements:
Puisque la ville me loge
Sur ce pont pour servir dʼauloge
Je feray les heures ouïr
Pour le commun peuple réjouir.
Mʼa faite Beaumont lʼan mil trois cents quatorze. »
Cette horloge primitive sʼest conservée depuis cette date jusquʼà la
destruction du second hôtel de ville, en 1755. Toutefois, elle ne
traversa point les âges sans subir de profondes
modifications qui font un peu ressembler son histoire à celle
du couteau de Jeannot. Déjà, au mois de juin 1537, les pièces de la
vénérable horloge se trouvaient si endommagées que le conseil de la
commune se vit obligé de voter une somme de dix écus dʼor pour les
réparations les plus urgentes. Le procès-verbal de cette séance est à
citer tout entier; car il contient le premier renseignement
authentique sur lʼétat de la fameuse horloge dans la première moitié
du XVIe siècle.
« Est comparu Denis Ollivier, serrurier, natif et demeurant en la
paroisse St-Pierre de Caen, qui a présenté requête par laquelle il
suppliait être commis pour lʼavenir au gouvernement et
entretenement de lʼhorloge de la ville, assise sur le pont
St-Pierre, dont de présent a la charge Marin Paulon. Laquelle
horloge est assez mal conduite, gouvernée et entretenue par led.
Paulon, tant à cause de son antiquité et faiblesse que à cause que
les roues et autres instruments en sont rompus et usés. Offrant led.
Ollivier prendre lad. charge aux gages accoutumés, montant 20
livres chacun an, et de la moitié dʼiceux en laisser jouir, led.
Paulon sa vie durant. Ordonné que icelle charge sera baillée aud.
Ollivier, si prendre la veut, par les moyens, qui ensuivent, cʼest
à savoir quʼil refera et réparera tout ce entièrement quʼil est
requis faire en lad. horloge et cadrans dʼicelle, pour être en bon
ordre et état du et pour lʼavenir les conduira et entretiendra en
toutes choses. Et par semblable, les tinterelles, si la ville y en
veut ajouter et faire faire, bien et dûment, ainsi quʼil sera
requis, aux coûts, charges et dépens dud. Ollivier, parce que
icelle ville
lui paiera comptant la somme de 10 écus dʼor, pour lui aider à
refaire, réparer et remettre en état du lesd. horloge et cadrans,
sans que led. Ollivier soit sujet à la peinture dʼiceux. »
Il faut croire que le métier de gouverneur de lʼhorloge réservait plus
dʼun mécompte à ceux qui sʼétaient chargés de son entretenement; car
nous voyons en 1592 un sieur Robert Régnier adresser aux échevins, à
plusieurs reprises, une requête dans laquelle il mettait en avant son
grand âge et ses infirmités, afin dʼobtenir quʼon lui donnât un
successeur. Les échevins eurent pitié de son sort, et, pour se
lʼattacher, portèrent ses gages à 30 écus [12], non toutefois sans
quelques conditions.
« Sera tenu led. Régnier faire en sorte que lʼhorloge soit
toujours bien réglée et que les cadrans de lʼun et de lʼautre côté
de lʼhôtel commun de ville marquent certainement les heures; aussi
que les globes ou lunes, qui étaient par ci-devant sur lesdits
cadrans et qui en sont de présent hors, après quʼelles y auront été
remises aux frais et dépens de la ville, seront par après par lui
entretenus en usage, pour marquer certainement la nouvelle et
pleine lune, décours ou croissant dʼicelle, comme elles faisaient
par ci-devant, etc., etc. [13] »
Tous les torts nʼétaient peut-être pas du côté de lʼhorloge, qui se
vieillissait, et lʼon peut supposer, sans être accusé de construire
trop légèrement des hypothèses, que la vénérable mécanique nʼavait pas
reçu les soins délicats quʼexigeait son grand âge. Le gouvernement de
lʼhorloge nʼavait, en effet, été confié jusque-là quʼà des serruriers
de la ville. Le soupçon, que nous manifestons, dut naître dans
lʼesprit des échevins eux-mêmes, puisquʼils se décidèrent, en 1597, à
faire venir un horloger du Poitou. Cet horloger, appelé Loys Demarque,
passa marché avec la ville « pour faire sonner les quarts et
demi-heures à lʼhorloge et sʼengager à fournir huit cloches qui
rendront sons et tons différents [14]. » « Loys Demarque, dit M.
Auguste Leroy [15], disposa les roues de manière que le remontage des
poids ne se fit plus quʼune fois par jour, puis remplaça le carillon
de Jean Labbé par huit tinterelles neuves, dont la plus grosse pesait
200 livres. Il leur fit jouer, aux heures, le premier vers de lʼhymne:
Veni Creator Spiritus; aux demies: Inviolata, integra et casta es
Maria; et aux quarts: O benigna. Demarque employa deux mois à faire
ce travail, avec lʼaide de quatre compagnons, et reçut pour solde une
somme de 48 écus. Après lui on confia son œuvre aux soins du sieur
Dodemare, bourgeois de Caen, qui sʼétait fait recevoir maître
horloger. »
Depuis ce travail exécuté en 1597, il nʼest plus trace, dans les
anciens registres de lʼHôtel de Ville, de perfectionnements apportés
au mécanisme de lʼhorloge. On nʼy trouve que la
mention de réparations quelquefois assez importantes, comme celle dont
il est question dans la délibération du 1er juin 1624:
« Sur ce que Michel Coquerel, fondeur de cloches, qui a fait
alleu de refondre et raccommoder les tinterelles faites pour les
demies et quarts de lʼhorloge, a dit quʼil est besoin lui fournir
trois ou quatre cents livres de métal, pour ce quʼil fait une
petite cloche plus quʼil nʼy en avait. Il a été arrêté que du
nombre dʼune pièce de canon, qui fut cassée lors de lʼarrivée du
sr maréchal dʼAncre en cette ville, il en sera pris trois ou quatre
cents livres, et soixante livres dʼétain, qui sera acheté, pour
rendre la besogne parfaite, etc. »
Ainsi, vingt-sept ans seulement après les travaux exécutés par
lʼhorloger Poitevin, on était obligé de remplacer les tinterelles
quʼil avait posées en 1597. Si les pièces de lʼhorloge sʼusaient en
si peu de temps, il est présumable quʼil ne devait rester que bien peu
de chose de lʼhorloge primitive lorsquʼon ordonna la démolition du
beffroi en 1755.
Bien quʼelle eût été pour ainsi dire complètement remplacée, par suite
de réparations fréquentes, la vieille machine ainsi renouvelée avait
conservé tout son prestige aux yeux de certains esprits, qui ont le
goût et le respect des choses dʼautrefois. Voici par exemple un
contemporain, lʼavocat Mauger, qui nous a fait parvenir, dans une
note manuscrite, comme un écho de son indignation: « Le misérable
carillon de lʼhorloge, dit-il [16], chanta pour la dernière fois le
Regina cœli le 15 mai 1755, à six heures du matin, et le quart
avant sept heures. Cette horloge a duré 441 ans en état de servir;
et lʼédifice, qui est sur le pont, va aussi être démoli, au grand
regret de toute la ville.
Épitaphe de lʼhorloge:
CY GIST QUI PAR SON SERVICE
MÉRITOIT UN MEILLEUR SORT.
CʼEN EST FAIT; VICTIME DU CAPRICE
DARNETAL NE VIT PLUS, IL EST MORT!
JUIN 1755. »
On avait cependant conservé le bronze qui servait de timbre pour
lʼhorloge et de cloche communale. Cette cloche avait mêlé sa voix au
bruit des événements heureux ou malheureux qui, durant quatre siècles
et demi, avaient agité la ville. Si nous avions son histoire, nous
aurions en même temps celle de Caen; mais il nous reste là-dessus peu
de documents. En voici un, toutefois, qui ne manque pas dʼintérêt.
« A été fait venir en ladite maison de ville, dit un procès-verbal
de février 1562, Robert Regnier, du métier de serrurier, demeurant
près le pont et maison de ville, pour savoir de quelle autorité il
avait cejourdʼhui mis un battail à lʼhorloge de cette ville. Lui
juré de dire vérité et interrogé, a dit que, pour les troubles que
lʼon ventile être préparés, il se peut être que lʼon pourrait
commander être sonné une alarme, qui est accoutumé être fait et
sonné par lad. cloche de lʼhorloge, et pour éviter que sonnant lad.
alarme il ne fût offensé de quelque coup dʼarquebuse, il
avait demandé un battail de lad. maison de ville et de ce avait
parlé à M. Dumoulin, lʼun des gouverneurs, et pour cette occasion
avait pendu led. battail en lad. cloche, disant quʼil ne voudrait
avoir entrepris aucune chose contre le bien de lad. ville et était
prêt descendre led. battail. »
Le sieur Regnier, malgré ses protestations, dut sembler quelque peu
suspect, puisque nous voyons quʼun an après environ [17] on fit
« défense, sous peine de la vie, dʼouvrir ou faire ouvrir à personne
lʼhuis de la porte de lʼhorloge, sans exprès commandement des
gouverneurs. »
Dʼailleurs, quand les troubles religieux ou civils se prolongeaient,
les gouverneurs de Caen, sʼils se défiaient des sentiments des gens de
la commune, mettaient en interdit lʼhorloger et la cloche elle-même du
beffroi. Et au nom du roi, représenté par son lieutenant, la sonnerie
de lʼéglise St-Pierre était priée de faire lʼintérim. Cʼest du moins ce
qui ressort de ce passage des anciens registres de la ville, à la date
du 26 juin 1593: « Arrête quʼil sera fait ordonnance à M.
Richard de La Brousse, prêtre, custos de lʼéglise de St-Pierre, de la
somme de six écus, pour son salaire dʼavoir sonné la cloche pour la
retraite des bourgeois, afin quʼils ne divaguent et soient trouvés
par les rues, après neuf heures sonnées, suivant quʼil a été
ordonné par M. de La Verune, et qui est à raison dʼun écu par
mois. »
Outre les suspensions dont il était menacé pendant les troubles,
lʼinfortuné gouverneur de lʼhorloge se voyait quelquefois exposé, dans
des temps paisibles, à payer des
dommages-intérêts quand la vieille machine, dont il avait la direction,
venait à commettre quelque bévue bien excusable à son âge. Cʼest ainsi
quʼon trouve dans les archives municipales, à la date de 1579, « une
plainte contre le gouverneur de lʼhorloge, attendu que laditte
horloge ayant sonné sept heures quand il nʼen était que cinq, des
maçons et des couvreurs quittèrent leur travail, ce qui causa un
préjudice à celui qui employait ces ouvriers. »
Plus tard, lorsque les guerres, religieuses ou civiles, eurent cessé,
le « gouvernement et entretenement » de lʼhorloge furent moins
onéreux. Pour quelques soins dʼentretien, lʼhorlogeur, comme disent
les archives municipales à la date du 9 juin 1732, était exempté du
logement des gens de guerre, ce qui équivalait pour le temps à un
traitement très-acceptable. La cloche quʼil sonnait dʼailleurs ne
jetait que rarement lʼalarme dans la ville; elle retentissait surtout
pour annoncer des fêtes; et cʼétait du beffroi de lʼHôtel de Ville que
partait le signal qui mettait en branle toutes les cloches des
couvents et des églises [18].
Cette cloche, qui avait joué un rôle si important dans lʼhistoire de
Caen, ce précieux souvenir subsistait encore en 1808. Mais le premier
empire, se souciant peu sans doute de conserver un bronze qui
rappelait les franchises communales de lʼancienne France, ordonna de
fondre la cloche historique, sous prétexte dʼoffrir à [19] lʼéglise
St-Pierre une sonnerie plus à la mode.
Nous avons dit précédemment quʼà partir de la seconde
moitié du XVIe siècle, il avait été souvent question de remplacer la
maison commune du pont St-Pierre par une autre construction plus vaste
et plus solide. Mais, avant que ce projet eût été réalisé, les
échevins durent abandonner plusieurs fois, malgré eux, le second
Hôtel de Ville. Ce premier exil leur fut imposé par le maréchal de
Brissac à la suite des troubles religieux qui avaient éclaté à Caen en
1562. Quoique le calme fût depuis longtemps rétabli dans la ville, le
Maréchal donna aux échevins lʼordre de lui céder la maison commune
pour y établir un corps de garde. On était au 8 septembre 1563; le
corps de ville se réunit, délibère et arrête « quʼune députation sera
envoyée au Maréchal pour lui remontrer lʼinconvénient de transporter
les meubles et un nombre infini dʼécritures, touchant le bien et
revenu de la ville, et la difficulté de trouver une autre maison... »
Le maréchal de Brissac ne se laissant pas toucher par de si bonnes
raisons, les échevins déclarent à M. de Bourgueville, lieutenant
particulier, quʼils ne quitteront la maison commune quʼaprès avoir
fait un inventaire en présence du bailli ou de son lieutenant. LʼHôtel
de Ville servait, en effet, tout à la fois dʼarsenal et de magasin de
dépôt. Peu de mois auparavant, à lʼépoque du sac de la ville par les
Protestants, le commis des administrateurs de lʼHôtel-Dieu y avait
apporté un calice en argent, deux calices en vermeil et une croix en
argent avec le crucifix; dʼautres ornements dʼéglise, provenant de
St-Étienne et de St-Pierre, y avaient été déposés vers le même temps;
et toute une salle contenait le plomb que les Protestants, suivant un
rapport erroné de M. de Bras, auraient arraché aux toitures de
lʼabbaye de
St-Étienne [20]. On y trouvait aussi des armes diverses, des fusils [21]
et deux canons pacifiques qui ne faisaient entendre leur voix que dans
les cérémonies publiques, fêtes anniversaires, entrées de princes et de
souverains [22].
Dès quʼils eurent appris ce qui se passait à lʼHôtel de Ville, le
prieur de lʼabbaye de St-Étienne et les trésoriers de St-Pierre
accoururent et réclamèrent leurs ornements dʼéglise. On proposa à lʼun
des échevins de recueillir chez lui les autres objets; mais, comme il
refusait dʼaccepter la responsabilité dʼun tel dépôt, M. de
Bourgueville, sieur de Bras, qui présidait à lʼinventaire du mobilier,
remit les clefs « au mestre de camp des vieilles bandes de
Piémont, à ce commis par M. de Brissac, le requiérant de nʼôter,
ni transporter aucune chose dʼicelle maison de ville. »
Le conseil était bon à donner, mais difficile à suivre, pour des
soldats qui devaient être portés à considérer comme des rebelles les
magistrats dont ils prenaient la place. Ils furent probablement
contenus dʼabord par le maréchal de Brissac, qui était aussi juste que
brave; malheureusement le duc de Bouillon, en prenant le commandement
après la mort de Brissac, apporta un esprit dʼintolérance qui pouvait
servir dʼexcuse aux excès des gens de guerre placés sous ses ordres.
Voici, en effet, dans quels termes le duc de Bouillon sʼadressa aux
échevins dès quʼil fut arrivé à Caen:
« Il est enjoint et commandé aux échevins de la ville de Caen de
fournir et bailler au corps de garde du pont St-Pierre le nombre de
six bûches, six fagots, douze chandelles de trois deniers pièce et
tel nombre de tourbes qui puisse garder le feu pour allumer les
mèches jour et nuit, le tout par chacun jour, à commencer le 1er
oct. et finir le 31 mars. Et le reste de lʼannée, sera réduit à la
moitié.
« Davantage ordonnons quʼil sera baillé aux soldats de la garnison
de cette ville vingt chambres près et à lʼentour du pont St-Pierre
pour les loger, parce que ceux qui fourniront lesd. chambres ne
bailleront aucune chose, mais sera le linge, vaisselle et lits,
fourni par égalité par les autres bourgeois et habitants de lad.
ville [23]. »
Tel était le langage que tenaient les représentants de lʼordre aux
bons bourgeois quʼon venait sauver malgré eux. Les actes ne le
cédèrent pas aux paroles. Huit jours après lʼordonnance du duc de
Bouillon, le conseil de la commune était obligé de prendre des mesures
pour réparer les dégâts commis par les soldats, chargés de protéger la
ville contre ses passions subversives.
« Il a été avisé sur ce qui a été ventilé et averti que les
soldats, faisant la garde sur le pont St-Pierre, font grandes
démolitions en la maison sur led. pont, tant aux planchers quʼaux
couvertures de lad. maison, que M. de Laguo, gouverneur en cette
ville et château, sera de ce averti, même que le lieu sera vu et
visité par les gouverneurs, présence de M. le Lieutenant, pour, ce
fait et le procès-verbal vu,
être ordonné sur les réparations qui seront trouvées nécessaires,
ainsi quʼil appartiendra. »
Tandis que ces défenseurs de la propriété démolissaient les planchers
et les charpentes de lʼédifice du pont St-Pierre pour les vendre ou en
faire du feu, les élus de la cité, chassés du lieu ordinaire de leurs
séances, délibéraient à tour de rôle les uns chez les autres, en
attendant quʼils eussent trouvé un Hôtel de Ville provisoire. Ils
sʼinstallèrent enfin, vers le milieu de lʼannée 1565, dans une maison
appelée Parc-le-Roi et qui était bâtie sur des terrains voisins de
lʼendroit où se trouve aujourdʼhui le passage Bellivet. Ils y
restèrent exilés jusquʼau 15 mai 1572. A cette date, une ordonnance du
maréchal de Montmorency ordonna « que la maison de ville serait
rendue aux maire et échevins... pour en jouir comme ils faisaient
auparavant les troubles. »
Malgré cette promesse, lʼHôtel de Ville fut de nouveau occupé par les
soldats du roi, en 1574: on permit toutefois aux « bourgeois
habitants de la ville de continuer à y tenir leurs assemblées. » Les
échevins acceptèrent cette communauté dʼhabitation, mais avec
certaines précautions. Sʼils consentirent à risquer leurs personnes,
ils eurent soin de laisser leurs papiers, registres, vaisselles et
argenterie dans la maison du Parc-le-Roi, quʼils avaient confiée à la
garde du greffier de lʼHôtel de Ville. Ils avaient oublié
malheureusement que leur greffier était lui-même sous la garde des
défenseurs de lʼordre, venus pour protéger les habitants contre leurs
propres égarements. Or, il arriva quʼun beau matin le greffier et son
fils furent assaillis dans leur lit par « des gens de guerre, soldats
ou autres, comme il est écrit dans les anciens registres de
lʼHôtel de Ville [24], ayant lʼarquebuse et feu à mèche, lesquels
se sont efforcés de rompre lʼhuis du dépensier pour avoir, comme ils
disaient, de la vaisselle, afin de la porter « en une taverne pour
leur servir à dîner. »
Une troisième fois, les maire et échevins de Caen eurent le privilège
dʼêtre protégés dʼune façon analogue en 1589, pendant les troubles
de la Ligue. Cette fois, ils furent tout à fait mis à la porte de la
maison commune et obligés de délibérer chez des particuliers jusquʼà
leur rentrée, à la date du 12 janvier 1590. Mais, avec le temps,
le Gouvernement se poliça et apprit lʼart de commettre sans brutalité
des violences dites légales. Dès lʼannée 1610, nous voyons le pouvoir
central remplacer à Caen les représentants élus de la cité par des
créatures du Gouvernement [25]. Cʼest ce que nous appelons aujourdʼhui
une commission municipale, procédé que lʼon pourrait croire
dʼinvention toute moderne et qui devrait, au contraire, figurer dans
lʼinventaire du vieux-neuf si spirituellement dressé par M.
Fournier.
Quand on leur laissait la libre possession de leur Hôtel de Ville, les
échevins nʼétaient pas encore à lʼabri des tracasseries du
Gouvernement. Il y avait souvent assez dʼennuis attachés à leurs
fonctions pour quʼils préférassent lʼobscurité de la vie privée au
relief décevant de la vie publique. Aussi arrivait-il quelquefois
quʼon les obligeât à exercer leur charge malgré
eux. En 1563, par exemple, une sentence du bailliage condamne « les
sieurs Lebrethon et Anger, élus, à exercer la charge dʼéchevins,
malgré leur refus, et à prêter serment, ce à quoi ils seront
contraints par la prise de leurs corps et biens [26]. » Même dans
des temps moins troublés, comme dans la période du XVIIe siècle, il
sʼélevait à tout instant des conflits entre le pouvoir central, qui
imposait exceptionnellement une ville écrasée déjà par les taxes
ordinaires, et les représentants de la cité, qui défendaient leur
caisse avec lʼénergie du désespoir.
Les échevins ne perdaient dʼailleurs jamais une occasion de se
plaindre. Ainsi, en 1602, le Roi eut la maladresse de leur adresser
des lettres closes, pour leur demander conseil sur le fait des
monnaies. « Elle leur ordonne, disaient ces lettres, écrites à
Poitiers le 25 mai, donner avis de ce qui se pourrait faire pour
empêcher la rareté quʼon voit en ce royaume des monnaies dʼor et
dʼargent au coin et armes de France, et sʼil est expédient donner
cours en son dit roy. aux monnaies étrangères. » Les échevins
sʼempressent de convoquer les notables habitants de la ville pour leur
lire les lettres du Roi en présence du procureur de Sa Majesté. Et
quand cette formalité est accomplie, ils rédigent, séance tenante,
une réponse où la critique la plus vive des actes du Gouvernement se
cache sous les apparences du plus profond respect. « Ouï sur ce
plusieurs propositions et avis des assistants, disaient les échevins
[27], a été trouvé bon quʼil
soit remontré à Sa Majesté, avec leur humilité et obéissance,
que la rareté dʼor et dʼargent, qui est si grande entre ses
sujets, vient de ce quʼils sont contraints en fournir plus quʼils
ne peuvent pour les nécessités des affaires de Sa Majesté, pour
lesquelles, comme il est vraisemblable, lʼor et lʼargent au coin
et armes de France est transporté aux étrangers, qui le retiennent
comme le meilleur; et sont les choses venues à ce point quʼentre
les plus aisés, y en a si grande rareté que, pour leurs menues
affaires, ils sont contraints stipuler de payer ceux desquels ils
se servent en blé, cidre, bestiaux ou quelques autres denrées,
quʼils peuvent avoir de leur cru ou industrie. Occasion de quoi
Sa Majesté est très-humblement suppliée que, pour éviter quʼils ne
soient encore réduits en plus grande extrémité, il lui plaise leur
donner quelque diminution des levées de deniers de toute sorte, qui
se font sur eux, et cependant continuer le cours en son royaume de
toutes espèces dʼor et dʼargent quelles quʼelles soient, pour leur
juste et légitime valeur... »
Avec leur finesse normande, les administrateurs de Caen avaient deviné
quʼon ne les consultait si poliment aujourdʼhui sur la question des
monnaies que pour leur en réclamer demain impérieusement. Et, sans
doute, tout en donnant une leçon spirituelle au pouvoir, ils avaient
espéré éloigner cette menaçante échéance.
Malheureusement, lorsquʼil nʼosait plus réclamer de la ville des
secours en argent, le Gouvernement les exigeait en nature. En 1626,
peu de temps avant le siége de La Rochelle, le sieur du Carlo,
ingénieur de Sa Majesté, est envoyé
à Caen pour obliger les échevins à « acheter trois vieux vaisseaux
et les faire conduire à leurs dépens à lʼîle de
Ré pour le service de Sa Majesté et pour lʼutilité du
public... [28]. »
Ce public arrivait bien là comme des excuses après le coup de bâton
qui vous a assommé! En 1626, on demandait de vieux vaisseaux; au
mois dʼoctobre 1647, on exige des habits neufs. « Il a été apporté,
disent les anciens registres de lʼHôtel de Ville, des lettres de
cachet, données à Fontainebleau le 13 de ce mois, par lesquelles Sa
Majesté mande et ordonne aux sieurs Echevins de lʼassister de 500
paires dʼhabits complets, consistant en pourpoint long en forme de
justaucorps, haut et bas de chausses, de drap le plus propre à
résister à lʼinjure du temps, avec des bonnets et autant de paires
de souliers, et de faire que ces habillemens et chaussures soient
de trois grandeurs, un quart pour des hommes de la plus grande
taille, autant pour des plus petits et la moitié pour des moyens,
et que le tout soit fourni dans la fin du présent mois ès mains de
ceux qui en auront ordre de Sa Majesté, pour les faire
transporter en ses armées. Arrêté quʼaprès les publications dʼusage,
il sera fait adjudication au rabais de la fourniture de 250 paires
dʼhabits et que remontrances seront faites au Roi et à Nosseigneurs
de son Conseil pour être la ville déchargée de la fourniture des
autres 250 paires, attendu sa grande misère et surcharge de lad.
taxe. »
Ce fut surtout en 1659 que les échevins durent repousser,
avec lʼéternel argument tiré des malheurs de la ville, un des plus
terribles assauts que la caisse municipale ait jamais eu à soutenir.
Il sʼagissait dʼun don gratuit à lʼoccasion du mariage du Roi. Les
archives de la ville, à la date du 12 septembre 1659, nous
apprennent ce que Louis XIV entendait par un don gratuit.
« Sur la lecture faite en cet Hôtel commun de Lettres de cachet du
Roi, du 6 août dernier, mises ce matin ès mains des sieurs Echevins
par M. du Boullay Favier, intendant en cette généralité, par
lesquelles Sa Majesté demande à cette ville, en don gratuit, la
somme de 50,000 liv. pour les frais du mariage du Roi; après avoir
envoyé lʼhuissier de la ville vers M. le Lieutenant général, pour
le convier de se trouver en cet Hôtel commun, lequel a rapporté que
led. sr était absent, il a été arrêté quʼil sera écrit par
lʼordinaire de ce jour à Son Altesse, pour a supplier de vouloir
interposer son autorité pour faire réduire et modérer lad. somme de
50,000 liv. à quelque somme modique, vu les grandes charges de
cette ville et de lʼimpuissance où elle est de fournir lad. somme. »
Trop heureux encore les échevins quand on leur permettait de
marchander ainsi avec le pouvoir; celui-ci imposait le plus souvent
sans discussion, et, quand il nʼy avait plus rien à prendre dans les
caisses vides, il jetait en prison le receveur de la ville, comme nous
lʼapprend une délibération du 17 novembre 1640, où lʼon voit que
lʼaprès-midi sʼest passée à la poursuite de la délivrance de M.
du Taillis, emprisonné au Château pour le paiement de la
subsistance des gens de guerre du présent quartier dʼhiver. »
Pour apitoyer ces bourreaux dʼargent, les échevins mettaient
quelquefois en action le proverbe, qui prétend que les petits cadeaux
entretiennent lʼamitié. « Il a esté conclu, disent les anciens
registres au 1er avril 1567, quʼils (les échevins) se présenteront
vers M. de Brunville, lieutenant général, pour lui parler des
priviléges de la ville..., et que, en faveur du mariage de la
fille dudit sieur lieutenant, il sera délivré aux nopces une pièce
de vin doux... » Ces sortes de dépenses étaient même portées
régulièrement sur le budget de la ville; ainsi, dans lʼétat des
finances du 1er mai 1679, on trouve inscrits par estimation 300
livres « pour vins et confitures de présent », avec cette
condition toutefois « quʼil ne pourra être donné à chaque personne
plus de deux douzaines de bouteilles de vin et deux douzaines de
boîtes de confitures. »
Lʼimportance des cadeaux variait cependant suivant le rang des
personnages et la protection que la ville pouvait en attendre. Cʼest
ainsi que, lors du mariage de M. du Quesnay Le Blais, lieutenant
général, on remplaça le vin ou les confitures par des présents plus
sérieux.
« Pour triompher de la joie que la ville reçoit dud. mariage le
jour dʼhier célébré, disent les anciens registres de juillet 1637,
il a été arrêté que le sr de Bretteville Rouxel, échevin, et de
Bauches, syndic, assistés de Beaussieu, greffier, iront saluer
led. sr lieutenant général et dame son épouse, à laquelle ils
porteront, de la part de la ville, une table de linge fin à haute
lisse.