II

Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire

avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le

plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans

Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné,

mais non exempt de toute épreuve.

Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne,

l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque

aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut

placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat

d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.

Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre

qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre

monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller

retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me

ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras,

me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une

sorte de joyeuse insouciance.

A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'état-major nous croisa sur

la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang

qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait

de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il

affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que

cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner

le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de

mes parents:

V'là votre fils qu'on vous ramène,

Il est en bien triste état.

Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer

pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses

gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses;

mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son

étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient

intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun

scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.

Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet

étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou

de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée,

elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait

le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet

tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu,

quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de

telles lamentations?

Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles.

Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans

l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet

s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent

avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le

chemin qui conduit à Mer.

Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des

chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant,

qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque

sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.

Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la

ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient

les blessés provenant des divers points du champ de bataille.

Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet,

d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle

attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en

avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute

pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude

de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la

douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour

me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que

m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus.

Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le

faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher

qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de

Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se

dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort

embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que

nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait

où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués

dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions

trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du

voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois,

l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par

une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais

entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun.

Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de

tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la

personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement

qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y

installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous

n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à

parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô,

rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son

chemin, elle nous l'amena.

C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie

mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait

reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec

affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un

pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la

gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de

soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation

implicite de regagner le nid familial.

Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se

démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler.

Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un

poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout

prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de

toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour

oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle

elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres

ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui

avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité

ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins

honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc,

me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à

nous autres, de servir notre malheureux pays?»

Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut nous enseigner

à le mieux supporter, en nous rappelant que l'échelle des maux est

infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la

place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au

jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa double

blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de décembre sont

interminables, et celle que je passai là me parut bien la plus longue de

ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma

tête. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants

prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. L'établi du

menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, offrait l'aspect d'un

catafalque. Plusieurs planches, dressées contre les murs, avaient des

blancheurs de fantômes, et le jeu de la lumière leur donnait un semblant

d'agitation. La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et quand,

par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, à ressaisir le

sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prêtais

anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.

A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'était répandu que

les Allemands s'avançaient rapidement et que la ville de Mer allait être

envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à

nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce déjà les pas

de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé de la rue? Le jour allait-il

nous trouver libres, ou prisonniers?

Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident futile vint

cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous

mes talons, me gênait: je me creusai vainement l'esprit à en déterminer

la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je

reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mâchée.

C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir contusionné la cuisse,

elle était descendue dans ma guêtre. Soigneusement je la recueillis. Mon

frère aîné m'avait demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient

pas laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute de mieux, il

faudrait que mon collectionneur s'en contentât. Je comptais bien pouvoir

le lui rapporter, les troupes françaises occupant encore la ville. En

les voyant circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles

venaient réellement de nous délivrer.

Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à ma gracieuse et

douce infirmière. Tremblant de fièvre et de froid, boitant, _traînant

l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, où, d'heure en heure, des

trains formés à la hâte emportaient par centaines des débris humains

de l'armée de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement

atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient

le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois

au casque en cuir bouilli. Deux avaient été frappés à la tête, un autre

au bras. La solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à

nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre rancune pût

tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient résignés, sous leurs

linges sanglants.

Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai place dans le

fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma jambe fût toujours raide et

endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforçais de taper des

pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par

bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le trajet, de Mer

à Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibérien. Les

malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter,

enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec

une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps placé sous

mes yeux, échappe à ma mémoire. De cet entassement se dégage un petit

chasseur à pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa

veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main

écrasée. Plus près de moi est étendu un malheureux garde-mobile dont le

pied tient à peine à la jambe, par quelques fibres.

Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guère. Il ne fut

certainement pas échangé dix paroles entre nous durant ces deux longues

journées: c'est une chose remarquable que la morne résignation des

soldats mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation

du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les

hurleurs sont généralement les moins atteints. Les autres regardent

venir stoïquement la guérison incertaine, lointaine en tout cas,

indifférents à ce qui les environne et dédaigneux même de la

commisération.

A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à

m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en

instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon

voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être

dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se

trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse,

et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me

faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare

Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me

faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.

Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, mais d'une

très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. Quand je poussai

devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur

indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense

litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance,

circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes

blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de

plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun

de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre

mal et me sentis assailli par de plus hautes pensées.

Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire restât à

l'une des deux nations: l'autre, à défaut de gloire, pouvait du moins

revendiquer l'estime du monde, en se défendant jusqu'à l'épuisement.

Dans cette lutte où tombaient tant de Français, peu importait qu'ils

fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées

à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; mais nous

souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets.

Oui, malgré nos désastres inouïs, nous pouvions sans forfanterie, comme

les Russes après la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du

vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._

Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, une pitié

profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval,

Dariès, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes,

qui, peut-être, avaient succombée à leur tour, tous me revinrent en

mémoire; et en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler

aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille

ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immédiats.

Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on

sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je

quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que,

quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.

Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux un court séjour

chez de vieux amis de mon père; mais ils habitaient loin du centre,

près de Caudéran, une maison isolée, ce que les Bordelais nomment une

échoppe. La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne

m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, dans la

demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur pâlissante des papillons

de gaz, devant la vaste étendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve

gascon, j'eus une sorte de défaillance morale; il me parut impossible de

reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à la pensée de

me reposer en face de visages amis. Mais près d'une lieue me séparait de

Caudéran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver

dans un pareil dédale?

Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu de cinq francs,

superstitieusement gardé comme un en-cas suprême. Le moment était

venu de faire donner la réserve. Devant moi se trouvait un débit où

mangeaient et buvaient quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis

que je prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller chercher

une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras

répercutait les moindres secousses. Elle me déposa tout là-bas, au

moment même où nos bons amis ouvraient leurs volets.

Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me

reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne pouvait parvenir

à ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent céder la portière, me

soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passé,

les braves gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près d'eux,

un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y avaient vu mourir

leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent mon père par le télégraphe.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 26 / 35 题