A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les
plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par
le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin
principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs
générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup
de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre
fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa
mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la
première heure, lui-même vint présider à mon embarquement.
Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une
désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre
aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il
me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus
pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre,
j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné:
il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi
d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière
avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse;
je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put
me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à
aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.
A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque
du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma
rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna
sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par
un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.
Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît
plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous
pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du
désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de
tout reproche.
Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus
appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le
rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation
de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour
moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir
pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont
prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et
heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans
borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie
deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc
été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa
tendresse.
Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un
contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je
devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire
à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait
su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison
traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en
apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse
indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible
mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui
accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer,
parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre
Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers,
ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de
nouveau, en effigie.
Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre,
janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration.
Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je
m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit
des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de
me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins
d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement
de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se
démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai,
moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient
encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de
Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle.
Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité
à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers
furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans
injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue
de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la
compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier
jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes,
poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul
Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste,
était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné
l'épaulette.
Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent
enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque
subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je
parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de
mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette
du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de
l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement.
Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus
soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du
soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien
des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies
infinies!
Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi.
Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma
longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun
regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute
sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:
Je le ferais encor, si j'avais à le faire.