HORS DE COMBAT

I

Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: mais

cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, où le sang

délayait par nappes la couche noire que la fumée de la poudre y avait

déposée. Impossible. L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à

l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de déposer mon

fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui définitivement

refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans

la profondeur d'un sillon.

De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait échappé. Le

capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: «Tirez!

mais tirez donc!» Villiot rampait de l'un à l'autre, et, avec un petit

instrument, que je reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner

les têtes mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. Malgré

ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour les derniers coups,

j'avais eu toutes les peines du monde à refermer le tonnerre. Les armes

étaient trop échauffées, trop encrassées. Il fallait de toute nécessité

les laisser se refroidir et les nettoyer. La place était incommode pour

pratiquer cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se

résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf à la reprendre

avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'à s'en aller, chose

malaisée pour moi. Ma jambe était plus endolorie que mon bras. Une fois

mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut

faire appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil.

Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires

redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un

véritable ouragan, dont mon soutien était péniblement impressionné. «Mon

Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne

pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de

nous!»

Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnâmes les

jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, le capitaine se hâta de

rallier la seconde section. Au moment où, comme nous l'avions fait trois

quarts d'heure plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le

champ que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon sang,

je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un entrain qui me réjouit

et un instant effaça l'impression des tristes détails de la veille, il

criait: «Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la République!»

Comme je poursuivais mon chemin vers l'intérieur du village, le

capitaine demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le

fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance

tout nouveau pour moi. Il est grièvement blessé.--C'est bien!» ajouta M.

Eynard en se disposant à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major

Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.

«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave Villiot en guise

d'adieu. M'étant retourné à la question du capitaine, j'allais répondre;

mais, au même instant, un léger émoi se produisit parmi ceux qui

couraient en avant. A la vue d'un obus fonçant sur eux, le lieutenant

leur jeta l'avertissement des tranchées de Crimée: «Gare la bombe!

Couchez-vous!» Toute la section s'abattit ensemble, pendant que

l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un

éclatement, aussitôt suivi de la voix du lieutenant Barta: «Debout!

en avant!» Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas

gymnastique.

Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de

la première section s'avancèrent pour l'aider à se relever: j'attendis

leur retour avec angoisse. Après avoir soulevé le malheureux et l'avoir

reposé à terre, ils revinrent, très pâles. «Le sergent Nareval», dit

l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta;

«Tué. Il a le crâne ouvert.»

Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi

les railleries que parfois les sceptiques ne me ménagent pas. En allant

au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais été préoccupé, à

l'excès, de la pensée de la mort, tout en mesurant assez froidement le

danger. Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait mon

beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille de mon départ,

je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne

volonté que moi, avait tremblé, le 8 décembre, parce que le spectre

invisible, mais obsédant quand même, lui avait donné pour le lendemain

le rendez-vous inévitable, le rendez-vous fatal.

Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore intacte, deux

heures plus tôt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en

soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de

pierre, près d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon

coeur était navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je

regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De communes misères,

surtout endurées pour une noble cause, nouent des liens solides. Par là

se justifie l'assimilation faite entre le régiment et la famille, car la

parenté s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.

Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient

meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions

manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des

ravages dans un bataillon qui était massé là, en réserve. Les cacolets

venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa

bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha

néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf,

dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais

marcher, afin de me faire soigner plus tôt.

Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans

mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle,

presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout

était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre.

Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et

désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras,

comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne

voilà-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même,

le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des

projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me

faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la

vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu

tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un

point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court,

impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi

et derrière moi.

A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été

frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement

douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se

battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie

étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité

son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir

jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé,

si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours.

Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils

suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure.

Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils

voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que

fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me

donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un

cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait

fort sur mes épaules affaiblies.

Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous

parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse,

je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des

événements; mais il paraît que toute une division prussienne était

venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division,

violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement

ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le

1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes

camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux

échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du

48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs,

firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût

dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10

décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée,

à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment,

elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de

nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas:

dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants

Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués

ou blessés.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 25 / 35 题