IV

Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un

moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général

en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se

masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs

algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur

les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de

ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les

cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs

blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite

du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un

sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des

yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions

qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre.

Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint,

au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt

violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous

fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme

s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de

l'attente, cette même pensée--la pensée du passage possible, immédiat,

pour soi-même, de l'état de santé à trépas--hante les plus braves. Il

est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous

trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes après tout,

attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme

et enfants--pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec

netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de

se porter de préférence sur tel ou tel point?

Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce

spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et

de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch

flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre

qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir

sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant

Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se

dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez

de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits

où venait d'éclater un obus.

Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme

un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait

d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il

avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à

peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la

sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre

du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la

part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec

même une pointe d'humour.

Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente.

Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a

ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse

du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne

serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent

d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule,

au petit trot, la double file des _Gros Frères_, qui vont attendre une

occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un

instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils

disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou

évanouis dans la brume.

Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter

avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter

en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait

à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été

transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait

occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin

serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli,

notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,--la main

qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui,

tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart

des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le

village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre

gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant,

à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les

raillent sans pitié.

Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se

jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y

pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du

bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les

mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute

brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court

écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils

en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les

écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit

sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne

montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre

et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au

contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un

acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours

ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que

debout:

«A droite et en avant, pour les soutenir!»

Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec,

semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un

homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a

le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres

roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos

oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a

pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de

s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus

large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de

Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.

Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les

volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent

se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées

du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche.

Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants,

couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier,

hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un

autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé

s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La

batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite,

mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride

abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu

fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique,

aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au

pétillement inégal de la fusillade.

Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les

fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle

qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel

sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective

d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance,

est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de

leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se

garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.

S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon

oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple

soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât

constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce

nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se

laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits

périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les

villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances

volantes.

Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec

un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il

craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa

légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux;

le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait

le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où

travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait

plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu

par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême

de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on

se souvînt de lui après sa mort.

«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi

l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur.

Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi

de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du

crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard

dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos

calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.

Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e,

le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout

prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs

tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis

et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord

de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal

franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant

de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e

corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le

général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg

de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste

une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au

rapport de nos ennemis:

«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre

les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert

avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de

Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches

débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu

déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus

en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont,

suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient

inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»

V

Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu

cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était

noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de

chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans

les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un

côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait

pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs

environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une

invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux

gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous

parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze

heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement,

comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers?

ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain?

Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le

silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le

village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres.

Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de

chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:

nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en

terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler

son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De

la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés

bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de

ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long

sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées,

lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En

revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables

attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la

cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous

reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au

nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme

flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands

avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils

prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis

inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu

sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient

la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante

besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée

allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le

piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul

doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers

notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.

La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir.

Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier,

sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires,

car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se

développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée

s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide

ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort,

perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous

des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer

les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous

enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées,

apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance

chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée

nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante

organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette

armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui

retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses

membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement,

quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper

à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps

désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint

endroit.

Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un

malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails

à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès

incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même

rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur

un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et

découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le

général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans

combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois

avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont

et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en

force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous

retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé

leurs derniers obus.

Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout

cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une

grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la

faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de

la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle

enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste

cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête

posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,

quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle

à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que

la chaleur du foyer. Comme Don César, dans _Ruy Blas_, j'espérais me

nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à

jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit,

mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent

défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir

de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me

tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le

voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès

était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en

souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était

écrit que nous ne le ferions plus ensemble.

L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et

de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la

flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine,

quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la

porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans

la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul

homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après,

chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis

toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins

qui l'entourent.

Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui

s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà

brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et,

tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les

hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il

restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer.

Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il

reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu

pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage

était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée,

sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme

accomplissement du devoir.

Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres

environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme

sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se

mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous

permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros,

et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces

ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des

tranchées.

«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance

indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies

en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque

la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?...

L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce

champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore,

et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et

cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y

sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement

que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se

sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui

vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même.

Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de

l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une

netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant

ces courts instants.»

Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre:

hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues

étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang

était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout

prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je

revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de

givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui,

un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes

valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts,

sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la

zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête

paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le

retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.

Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre

et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je

ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais

essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq

cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir

pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine

m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai

une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.

Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais

avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans

intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans

relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui

étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes.

Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...

Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne

heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le

vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de

Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui

fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît

pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes

brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et,

comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les

projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se

faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de

nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna

à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le

saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.

Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à

l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de

Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du

caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,

donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous

montrant le chemin: «En avant!--La première section, en tirailleurs!»

Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient encore de frêles

abris, cent hommes s'élancèrent de bon coeur, préparant leurs

cartouches dans la gibecière, apprêtant le tonnerre du chassepot. Le

sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous étions les

seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.

Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de même toute la

chaîne humaine dont il était le moteur. «A sept cents mètres, dit-il,

commencez le feu!»

Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eûmes pas le temps

d'en perdre beaucoup. Presque immédiatement, stimulé d'ailleurs par une

compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre

droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau commandé en

avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchîmes ainsi cinq cents

mètres. «Tout le monde par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres.

Aux artilleurs, et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui,

pour mieux apprécier la justesse de notre tir.

Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et rapide au coeur,

comme un trémolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donné, il n'y

avait plus ni hésitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais

toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la

cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à établir

entre l'impression de ce moment et le tressaillement pénible qu'avait

provoqué le premier bruit des balles, à la nuit tombante. Occupé

d'exécuter méthodiquement la charge, je ne songeais pas à trembler,

quoique le sifflement fût autrement intense et soutenu que la veille.

L'appréhension vague--on ne peut trop le répéter--est pire que le danger

réel, défini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le

regarde en face.

Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumée qui se

renouvelait, s'épaississait sans cesse, il était impossible de les viser

individuellement; mais, les uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un

genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir,

nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant,

jaillissaient de cette nuée blanche.

A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: nos balles firent

du ravage. «Les huit pièces qui avaient pris position au début sur la

droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientôt

plus à l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois

batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie parvenue

à petite portée, elles subissent des pertes très sérieuses, qui les

obligent à rétrograder momentanément pour se remettre en état de

combattre.»

Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En revanche, dans

le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions sans relâche, nous

étions à la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout.

Complètement dissimulés dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les

tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée du ciel,

des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, à gauche, de tous les

côtés à la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincée de

terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eût produit le champ

que nous occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de coups

perdus!

Il y avait là comme un encouragement à ne pas se préoccuper des

fantassins et à destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils

s'agitaient perpétuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond

blanc de la fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée,

faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle droit, où

la croix de ses ailes immobiles semblait fixée comme sur un énorme

catafalque.

Peu après que la batterie eut repris position sous cet abri, je

constatai que la provision de ma cartouchière était épuisée. Il fallut

recourir à la réserve du sac, opération qui paraissait longue dans

l'endroit où nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant à l'exécuter

sans hâte exagérée, de peur de maladresses qui eussent allongé le temps

perdu. En rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de moi,

couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa

canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige

tombée l'avant-dernière nuit. Un impérieux besoin vous prend, dans les

situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute

veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales

soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique

pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon

fusil, j'adressai ces mots à mon peu sympathique officier: «La fin des

munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est

dommage!»

Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte

commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche.

Toujours dans la position du tireur à genou, je chargeais; ma main

glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang

l'inonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la

jambe sur laquelle avait reposé mon bras.

Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin,

sur mille coups peut-être, touché au moins une fois. Une balle m'avait

fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma

cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très supportable cependant,

je fis à part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte

d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de

hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de

terre, car une autre balle venait de la pulvériser. Philosophiquement,

je me bornai à lui dire: «Allons! j'ai mon compte!»

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 24 / 35 题