Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous
pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre
un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux
improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et
la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se
heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir
qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité
de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de
Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des
troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent
seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps
d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e
division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.
Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division
Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se
dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se
porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de
vergers.
En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine
David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute
stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule
d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs
étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant,
lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.
Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une
trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,
jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous
allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,
ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie
d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma
situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre
capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher
chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au
sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas
homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des
récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie
se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en
colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de
bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres
environ.
Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers
des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous
la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes
supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment
le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de
Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le
décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol
était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là
pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans
le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des
fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux
que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours
silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme
l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres
vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur
des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne
tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable
des instruments de mort.
Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village
d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le
mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans
des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny
et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance,
l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien
gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà
le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient
de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut
un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de
ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste
besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses
qu'ils avaient aidé à creuser la veille.
Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux
camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un
roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs
précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon
se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe
irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue
nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.
Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de
l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il
montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous
avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la
force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine,
aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce
dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale
respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les
engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande
conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout
ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à
la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui
occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.
Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes
responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué
des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles
émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage
austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche
blonde.
Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre
bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de
tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui,
calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de
bataille.
Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier
d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il
nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons,
en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs
manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs
allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et
Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez
loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à
gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le
colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les
cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres,
qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec
leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou
bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.
Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le
coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant
nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de
la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des
mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement
ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles.
A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de
feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre
droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient
bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq
batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite
de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie
française et des chassepots.»