III

Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous

pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre

un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux

improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et

la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se

heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir

qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité

de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de

Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des

troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent

seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps

d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e

division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.

Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division

Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se

dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se

porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de

vergers.

En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine

David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute

stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule

d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs

étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant,

lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.

Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une

trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,

jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous

allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,

ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie

d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma

situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre

capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher

chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au

sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas

homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des

récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie

se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en

colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de

bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres

environ.

Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers

des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous

la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes

supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment

le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de

Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le

décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol

était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là

pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans

le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des

fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux

que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours

silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme

l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres

vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur

des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne

tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable

des instruments de mort.

Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village

d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le

mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans

des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny

et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance,

l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien

gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà

le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient

de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut

un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de

ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste

besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses

qu'ils avaient aidé à creuser la veille.

Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux

camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un

roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs

précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon

se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe

irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils

s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue

nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.

Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de

l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il

montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous

avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la

force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine,

aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce

dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale

respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les

engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande

conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout

ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à

la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui

occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.

Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes

responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué

des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles

émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage

austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche

blonde.

Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre

bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de

tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui,

calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de

bataille.

Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier

d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il

nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons,

en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs

manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs

allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et

Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez

loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à

gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le

colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les

cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres,

qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec

leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou

bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.

Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le

coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant

nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de

la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des

mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement

ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles.

A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de

feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre

droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient

bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq

batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite

de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie

française et des chassepots.»

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 23 / 35 题