Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de
nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner
encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre
devoir; mais--règle sans exception--le courage se décuple au sortir de
table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le
paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.
Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,
Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à
Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il
est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,
au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture
charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous
nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de
fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en
attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.
Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au
camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère
Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement
du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les
angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon
coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je
me sentis attendri, mais non pas amolli:--«Comme il faut tout prévoir,
si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous
prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour
te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»
Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En
revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son
poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé
par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de
ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les
hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour,
les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le
régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.
Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé
la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous
étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De
beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,
nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours
pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre
dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier
monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux
leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un
millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des
chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans
parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.
Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant
à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était
pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher
sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement
dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut
distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.
Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux
prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues
distributions de vivres.
Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême
droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la
première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions
sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre
gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières,
devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A
notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se
battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,
pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re
division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions
bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de
Beaumont.
Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à
la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de
sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi
administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les
distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les
flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de
taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le
cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme
des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de
convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait
une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne
nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer
que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas
pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse
légende de la retraite de Russie.