II

Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de

nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner

encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre

devoir; mais--règle sans exception--le courage se décuple au sortir de

table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le

paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.

Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,

Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à

Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il

est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,

au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture

charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les

arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous

nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de

fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en

attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.

Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au

camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère

Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement

du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les

angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon

coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je

me sentis attendri, mais non pas amolli:--«Comme il faut tout prévoir,

si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous

prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour

te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»

Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En

revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son

poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé

par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de

ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les

hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour,

les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le

régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.

Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé

la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous

étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De

beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,

nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours

pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre

dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier

monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux

leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un

millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des

chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans

parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.

Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant

à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était

pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher

sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement

dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut

distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.

Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux

prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues

distributions de vivres.

Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême

droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la

première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions

sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre

gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières,

devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A

notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se

battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,

pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re

division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions

bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de

Beaumont.

Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à

la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de

sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi

administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les

distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les

flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de

taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le

cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme

des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de

convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait

une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne

nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer

que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas

pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs

fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse

légende de la retraite de Russie.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 22 / 35 题