Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous
indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le
canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers
efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté
l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles,
il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le
vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à
fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et
le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres.
En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,
enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein
des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement
s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de
bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants
sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette
lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que
l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.
Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de
mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au
carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée
nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait
avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant
d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une
défaite.
Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé
leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le
roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par
les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où
ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine
dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les
silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur
le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.
A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du
désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de
sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme
l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force,
le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus
grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de
diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il
employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons
dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut
conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si
l'ennemi se montrait entreprenant.
Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de
Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans
le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,
allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général
d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant
un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands
n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à
glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui
arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du
village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le
sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions
été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre
d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues,
notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille,
nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,
alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de
Loigny.
Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite
naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser
les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu
près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux
environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du
nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au
pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous
couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller
et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous
garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein
fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du
verre.
Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en
avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par
le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient
endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna
pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de
l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée
de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures,
nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,
l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance
envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de
doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas
succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation
imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement,
lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla
les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.
Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts
et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout.
Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait
nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers
l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre
compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes
vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.
Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride.
Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la
veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton
fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses
instructions.
La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous
retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,
de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de
sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque
village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des
murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre
redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses
blessures.
Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à
Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du
17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées
et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par
bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement
en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux
Allemands, en cas de poursuite.
A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière,
sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du
commandement de l'arrière-garde.
Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme
au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en
première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du
moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la
garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village
des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette
curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de
l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les
regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de
moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence
du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce
dernier?