III

Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous

indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le

canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers

efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté

l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles,

il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le

vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à

fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et

le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres.

En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,

enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein

des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement

s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de

bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants

sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette

lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que

l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.

Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de

mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au

carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée

nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait

avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant

d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une

défaite.

Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé

leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le

roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par

les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où

ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine

dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les

silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur

le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.

A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du

désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de

sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme

l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force,

le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus

grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de

diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il

employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons

dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut

conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si

l'ennemi se montrait entreprenant.

Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de

Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans

le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,

allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général

d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant

un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands

n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à

glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui

arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du

village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le

sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions

été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre

d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues,

notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille,

nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,

alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de

Loigny.

Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite

naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser

les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu

près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux

environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du

nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au

pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous

couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller

et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous

garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein

fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du

verre.

Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en

avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par

le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient

endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna

pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de

l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée

de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures,

nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,

l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance

envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de

doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas

succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation

imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement,

lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla

les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.

Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts

et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout.

Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait

nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers

l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre

compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes

vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.

Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride.

Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la

veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton

fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses

instructions.

La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous

retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,

de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de

sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque

village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des

murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre

redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses

blessures.

Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à

Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du

17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées

et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par

bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque

intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement

en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux

Allemands, en cas de poursuite.

A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière,

sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du

commandement de l'arrière-garde.

Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme

au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en

première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du

moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la

garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village

des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette

curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de

l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les

regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de

moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence

du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce

dernier?

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 19 / 35 题