IV

Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre

épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul

traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont

je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations,

souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches

forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture

insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de

pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans

regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous

l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir

brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui

et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut

l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et,

tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire,

il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit

sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance

physique.

Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous

avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous

pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite

parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles

refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient

repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le

général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division

Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle

qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec

un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger

sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.

Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e

corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un

hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition

du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle

inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller

attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva

dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur

la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant

ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt

fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux

de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de

labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de

mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur

une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un

aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux

tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager

à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur

nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de

la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse

population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais

ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au

bien-être de leurs foyers envahis.

Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il

nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions

impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune.

Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des

cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul

doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi

que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous

était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous

n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la

retraite.

Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut

d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes,

dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des

voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi

nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne

volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète

démoralisation.

Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible

auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous

désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments

qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à

cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de

retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»

Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes,

nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus

s'égrener.

Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des forêts. La marche à

travers bois est toujours lente, pénible, incertaine. Chaque chemin qui

s'ouvre fait naître une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le

rideau sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait craindre

à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumière

du jour vous éclaire, on se sent plus sûr de soi, plus hardi et plus

fort, grâce à la vaste étendue de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à

la facilité de s'orienter.

D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à d'assez grandes

distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, convergeant tous vers le

même point. Il y avait déjà là un indice qu'une pensée unique présidait

à cette marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage

nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre

espoir.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 20 / 35 题