Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général
de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne
devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux
batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi
à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche.
Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en
batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si
énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps
allemand dut se replier.
Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une
activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car
il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des
plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun
pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis,
lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de
former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son
procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle
pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la
perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il
croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur
poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les
troupes du 16e corps.
Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit
arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de
canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me
portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche
d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un
d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines,
tout le monde fuyait.»
En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de
fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la
position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un
drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours
des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné
d'attendre là: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et,
dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang.
Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand
cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant
Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même
aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
paraissait inexplicable et qui l'était en effet.
Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine
Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de
Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à
entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il
n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers
généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant
à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche
au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être
assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était
hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes,
d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne
connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef
direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.
Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le
général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général
de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers
bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville.
Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils
parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le
corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête
exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du
tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée.
D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le
général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait
essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible
manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune
préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la
mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants,
rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en
touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en
vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles.
«Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.
--Non, il passe.
--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.
--Imbécile, c'est là qu'ils tombent.--Bien visé, cette fois.--Misère
et horreur!--Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.--Qui
est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y
resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
Que ne nous commande-t-on de tirer!»
Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette
terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un
soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant.
Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du
sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous
ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de
Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la
lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui
cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut
emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui
avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises:
elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie
prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois.
D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le
général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici
doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir
aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être
vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit.
A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un
officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment,
tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne
ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une
effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son
cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre,
blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut
aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le
sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de
l'état-major.
Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi
d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne,
les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même,
ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés
du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir
les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées,
donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les
ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves
conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande
crise psychologique.
«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des
troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient
commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver
le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se
débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses
hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il
y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui
occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand
espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je
l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé.
Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et
prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me
serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette
qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce
crime.»
Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les
anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau
Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves,
espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne
de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une
avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés
dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e
bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients
de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne
confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le
temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a
dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher
d'exemple?
De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny,
séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il
était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir
l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur
d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés
en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme
irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves
pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était
emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de
vertige. Telle est la vérité.
Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu,
son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il
avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus
fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa
confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et
un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général
commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il
leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un
geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche
commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.»
Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant
manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du
51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette
opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves.
Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il
n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le
17e corps.
Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il
s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major,
à la tête d'un petit groupe de zouaves.
Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux
projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les
cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce
moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis
nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très
courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans
pouvoir atteindre son adversaire.
Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé
son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais
le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus.
Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la
transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient
suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des
Bavarois et des Prussiens.
Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de
marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le
cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là, contre dix mille, et ne
laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus
surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait
à former le village en flammes.