I
La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et
du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être
appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle;
mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à
établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant
quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité
immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en
effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le
général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Première Armée de
la Loire_, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er
décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition
du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais,
lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux
que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations,
il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être
regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur;
c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon
possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir
promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées.
Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous
avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous
satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être
surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances
qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me
passer de vous».
Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon,
ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et
fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais
personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne
pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une
confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation
profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé
silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par
devoir, par amour pour mon pays.
A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme
toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la
18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement,
regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant
Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide,
m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en
aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de
sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un
coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de
somme.
M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva.
Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer
pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas,
et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise
si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait justice à tous.
Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à
Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires.
Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre,
à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de
l'ignominie acceptée sans protestation.
Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions
dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler
moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement
la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée
s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions
distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par
éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps,
les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille,
arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la
ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers
champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi.
En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains
artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou
horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant
l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame
qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou
répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère
tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité
menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant.
Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt
fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de
l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer
leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés
sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à
chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie.
Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles
ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu
pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que
de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les
membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de
fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées
mouvementées de fusils.
Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres
uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un
mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour
se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves
arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs
à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai,
un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les
veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir
la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est,
vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne.
Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait
à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement,
ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches
et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le
mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.
Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre
nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le
régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le
flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction
que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même
temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie.
Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés
en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain
de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un
caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous
nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue
d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous
diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd
grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un
autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi
les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans
relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui
rasaient la terre.
Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e
fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait
désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre
chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la
fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les
mouvements de ses troupes sur Loigny.
Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de
Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par
l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la
veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères,
il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller
ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles
pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le
général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères,
en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières
viendrait lui donner la main.
Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny.
Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui,
comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son
frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse.
La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si
brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même
temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite
l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.
Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers
l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance
opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer
ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante,
acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à
la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position,
envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses
premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en
soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche,
aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de
Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par
erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait
avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon,
tout près de Loigny, une défense héroïque.
«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation
devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps
étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle
qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en
position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de
beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire
appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du
matin.--«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté
celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire
avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les
zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la
direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.»