Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé
comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera
plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui,
à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis
vingt jours contre la mort.
A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil
de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança,
soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il
voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut
impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche.
Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement,
qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se
soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et
des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé.
Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de
squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.
A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons
sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et
plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous
porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un
double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour
reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille
au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses
sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet
étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de
faire bonne contenance.
L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin,
prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon,
allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et
la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les
conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à
exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême
du feu.
Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement,
scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait
quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier
se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille
se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards
dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux
seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour
m'empêcher de trembler et de paraître ému.
Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin
de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si
l'action s'engageait ce jour-là, un bon moteur allait nous manquer,
l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille
d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta.
Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un
bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef.
Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se
laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues
jambes.
Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de
remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les
coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez
pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au
désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger.
Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait
poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer
leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de
cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait
plus la bise.
A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un
pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et
son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un
front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses
lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la
rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait
chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter.
Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres lointaines
n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient
reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous
avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes
qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de
Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le
colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du
déploiement de tout un corps d'armée.
Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait.
Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à
tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers
l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps,
que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait
les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous
cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de
défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres
par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes
de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées
de corbeaux.
Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à
Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion
bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla
dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près
de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du
beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que
pour servir de points de repère dans de tristes étapes.
V
Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois
voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des
branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille
fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien
remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en
avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de
ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà.
Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur.
Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous
fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout
contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus
rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient
que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins
le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal
Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun.
Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du
froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait
derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres
des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds,
accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade,
des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous
parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir
de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y
voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du
bois.
Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une
assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été
fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le
poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme
avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il
y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu
recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante
par son indécision: «Disparu!»
La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous
arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique!
Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous
fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des
nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande
sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A
nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la
première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre
Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille».
Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la
nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à
Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec
le général de Sonis.
Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres--et aussi dans le
silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui,
déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir
averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort».
Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles
puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans
doute un champ de bataille.
En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la
cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non
sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions
conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il
se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à
Terminiers.
Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la
ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en
grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de
bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain,
nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées
par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la
congélation des membres ou la mort.
Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous
conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans
escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa
silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le
croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son
cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand
silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la
lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait
de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et
fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des
reflets argentés.
Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la
plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des
bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air
pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des
lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était
tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères,
dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit
calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces
traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification
inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois
elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.
Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous
sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre
et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais,
quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le
temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité
militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat
s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui
s'exécuta sous nos yeux.