«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de
précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui
ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en
prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de
s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de
ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun
employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire
sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire,
que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point.
Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations
minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un
ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient
aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup
rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons,
tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau
de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon
vêtement rouge, en impertinents zigzags.
Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous
se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent
notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient
l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair
humaine.
Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la
garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des
Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au
moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont
on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en
somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un
képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil
est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les
culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière
choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A
la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat
de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer
leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point
cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas
leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus
par les plus nobles sentiments.
Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent
une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine
et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies.
Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à
l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une
grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une
fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._
Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la
muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun
témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que
reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais
quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents:
l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.
Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son
officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements
complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et
sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre
un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est
donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se
trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes
désormais indignes de figurer dans la noble légion.
Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette
tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y
sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant
il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un
mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est
réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment
et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,
l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse
errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible
sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.
Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de
Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme
imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance
vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer
d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de
bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel
s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.
Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à
quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui
galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière
lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui
permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,
nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine.
Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas
à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de
la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis
à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre
parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle
fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général
d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se
diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.»
De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les
efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à
Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef.
Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée
nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant
l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village;
il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité,
paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e
corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à
l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir.
Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou,
et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,
sauraient marcher de nouveau.
En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança
méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine
distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les
convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs.
De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient
sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce
long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour
à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent
se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de
l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval.
Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna
presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait
reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues
à trois kilomètres.
Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche,
d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement
désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une
température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le
paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait
le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des
armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les
bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en
rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,
nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de
la capote, en marchant l'arme au bras.
Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était
bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de
tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,
nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat.
Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis
longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était,
non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur
les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée
que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
propice.
Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants.
Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et
de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours
l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le
monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs
des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime
et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles,
le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin;
l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a
véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères.
Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une
vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade
résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous
les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures
sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne
permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient
été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs
anciens galons contre les lourdes broderies d'or.
Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il
prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais
par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,
et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux
des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il
s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,
disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre
chef suprême.