III

«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de

précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui

ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en

prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de

s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de

ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun

employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire

sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire,

que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point.

Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations

minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un

ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient

aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup

rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons,

tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau

de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon

vêtement rouge, en impertinents zigzags.

Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous

se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent

notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient

l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair

humaine.

Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la

garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des

Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au

moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont

on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en

somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un

képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil

est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les

culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière

choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A

la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat

de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer

leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point

cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas

leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus

par les plus nobles sentiments.

Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent

une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine

et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies.

Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à

l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une

grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une

fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._

Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la

muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun

témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que

reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais

quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents:

l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.

Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son

officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements

complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et

sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre

un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est

donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se

trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes

désormais indignes de figurer dans la noble légion.

Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette

tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y

sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant

il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un

mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est

réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment

et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,

l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse

errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible

sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.

Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de

Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme

imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance

vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer

d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de

bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel

s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.

Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à

quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui

galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière

lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui

permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,

nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine.

Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas

à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de

la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis

à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre

parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle

fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général

d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se

diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.»

De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les

efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à

Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef.

Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée

nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant

l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village;

il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité,

paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e

corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à

l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il

parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir.

Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou,

et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,

sauraient marcher de nouveau.

En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança

méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine

distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les

convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs.

De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient

sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce

long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour

à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent

se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de

l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval.

Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna

presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait

reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues

à trois kilomètres.

Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche,

d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement

désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une

température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le

paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait

le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des

armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les

bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en

rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,

nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de

la capote, en marchant l'arme au bras.

Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était

bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de

tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,

nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat.

Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis

longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était,

non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur

les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée

que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu

propice.

Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants.

Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et

de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours

l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le

monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs

des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime

et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles,

le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin;

l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a

véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères.

Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une

vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade

résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous

les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures

sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne

permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient

été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs

anciens galons contre les lourdes broderies d'or.

Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il

prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais

par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,

et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement

de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux

des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il

s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,

disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre

chef suprême.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 15 / 35 题