Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu
près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un
trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du
coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à
peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines.
Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes,
l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient,
mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis
et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie
publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et
dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains
de géant.
Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là
s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore
les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves.
Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant ses tentes
contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques
écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre
du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les
teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un
aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le
moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la
sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs
longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le
casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens,
au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une
nouvelle invasion.
Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière
cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous
dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque
arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et,
successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se
retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous
entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en
sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels
marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants,
que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte,
roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi,
sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils
passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la
direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres.
Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui
aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes
j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non
sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le
pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller
chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon
retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot
m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien
ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant
garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
rétablir tout à fait.
Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits
parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un
cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste
avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et
en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade
pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier
emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie
dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter.
Mauvaise nuit pour un fiévreux.
La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs,
bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les
chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon,
le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant
était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre
les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison
brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne
jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent
distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait
sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes.
Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir?
En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la
veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre.
Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est
vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait
plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros
pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en
soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres,
n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un
succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.
Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie,
entouré--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses
lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant
en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir
renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de
modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure
d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de
se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres
fractions de l'armée de la Loire.
Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers
du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les
vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes
chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait
décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos
armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval.
A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre,
j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais
est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes
de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le
droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour
était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me
paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre
d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et
d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi
cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous
emmener aussitôt?
Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait
une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air
ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant
aussitôt,--je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos
denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et
Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à
propos envoyé.
Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les
ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue
l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me
faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir
froid.
Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans
incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas
à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures
d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on
lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres
allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à
travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous
risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment.
Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute
énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le
lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je
restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le
suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là,
retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette,
et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin
de traverse.
La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de
distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait
détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait,
comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur,
en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du
lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la
guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi,
de sourds gémissements.
Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le
cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards
nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce
qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?
Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous,
comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit
de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le
repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment,
puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques
renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne
répondions qu'en haussant les épaules.
Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler
les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant
de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas,
persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de
toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma
place sur les vivres.
J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route,
lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il
à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de
traînards: ils seraient pris.»
Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes,
est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre
à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre
cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un
poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le
devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?
Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval.
Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit
espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais
couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que
je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche,
j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces
d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je
rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé,
j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de
Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce
qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun
dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais
un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il
l'espace qu'il dévore?
Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi
le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal.
Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait
été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir
Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait
seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout
d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.
Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à
marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était
fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait
à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres.
Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce.
Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins
larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à
piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait
naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler
de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y
avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il
peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à
cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer
à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme
il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré
par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la
charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan
supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce
fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître
s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage
jusqu'au soir.
A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de
la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes
blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le
terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à
Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre
char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas,
car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne.
Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle
m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la
perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il
feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de
telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous
nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son
calme et son air primitif de placide ahurissement.