EN CAMPAGNE

I

Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était

sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la

pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage

était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne

manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une

heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un

interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,

nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine

exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous

ordonnèrent cruellement de repartir.

Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de

l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin,

et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que

les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les

miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du

havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent

tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de

carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour

subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids

de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras,

m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et

se fût réellement appesanti.

Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon

corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or,

si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une

carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes

élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc

inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de

solides jarrets?

A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon

sonna, mes jambes étaient rouillées, inertes. Je voulus me lever.

Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres où je m'étais

échoué, au bord de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis

défiler tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême effort,

je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain

perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et

mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne,

j'en étais honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me

demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser auprès de mes

officiers d'être un traînard.

La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à droite et le

51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers Beaugency. La nuit tombait

quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner

à chacun sa place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine

dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon retard ou

feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible de me rappeler si la

soupe fut bonne, ni même si j'en mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir,

voilà ce qu'il me fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême

fatigue de la marche avec un chargement de bête de somme, pour vous

faire goûter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et à même la

terre humide.

Au redoublement de froid qui coïncide avec l'aube, je me réveillai

pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa

à m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que

j'espérai mieux résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus

l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les mauvais côtés,

j'avais, comme Achille, le talon entamé.

Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville,

qui compte normalement 4 000 âmes, était alors entourée et farcie de 12

000 hommes de troupes de toutes catégories et de toutes couleurs.

Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un

régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement le

spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en

effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant

chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du

marché. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout

s'ébrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et

quelques-uns stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands

yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matériel de

l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, hardie, caissons

lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragères,

enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armée.

Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire authentique,

graine d'épinards rare à ce moment-là, le corps d'armée s'agglomérait

graduellement, sans précipitation, sans hâte exagérée. Cette prudence

semblait s'imposer avec des formations improvisées, comptant--j'en

fournissais la preuve--des volontés meilleures que les jambes.

A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de

Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier,

depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron

Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre.

Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis,

pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments

de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger.

Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer

vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut

décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même capitaine, répondit à mes

remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je

continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse

envié, le double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!

En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu

le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça malgré eux. Ils me boudèrent

pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde.

Quant à mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi.

Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant.

Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la même faveur? En vérité,

le beau Laurier attendait l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette

attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les

punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!

Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, et, pour

compléter notre cadre, il nous fut donné un lieutenant. M. Barta, comme

M. Houssine, était sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait

la mine d'un grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie,

et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, longue

barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eût été

parfait, sans son goût prononcé pour la dive bouteille; mais, à l'armée

de la Loire, il n'y avait guère à boire que de la neige fondue. M.

Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du 3

achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter l'épreuve du

feu.

D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier répit accordé par

le général en chef, pour faire manoeuvrer le régiment à travers champs.

J'eusse pris plaisir à cette préparation aux combats prochains; mais mon

quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables

distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade

étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée

successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien

disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération,

quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.

Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots,

toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard

salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant

tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée!

Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvée, moins

irrité encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer

les jambes dans le corps, que du soupçon d'avoir été victime d'une

grossière erreur. Quelque raillerie qu'excitent les règlements

militaires, ils sont généralement bons, quand ils sont strictement

appliqués. Mais ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il

y manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit peu à son

devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance

avait trop à faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que même

les officiers d'administration fussent présents partout: le soin des

distributions était forcément abandonné à des subalternes, recrues que,

en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience du devoir

ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées dans les services

auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargés de la

conduite des fourriers d'être vigilants. Ce jour-là--il faut

l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatienté

d'attendre si longtemps, ne prêta aucune attention à la protestation que

je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la

part du sergent qui nous servait, d'une démonstration embarrassée au

moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile à fausser, et

j'étais parti convaincu que nous avions été trompés.

Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie qui se

trouvait sur notre chemin. Vérification faite, mes soupçons se

changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se

trouver privés de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible

d'en douter, les soldats de corvée en étant témoins comme moi.

En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies de mort, je ne me

croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par

maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues,

pendant les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, sur mon

rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'était pas au camp,

et, quelques minutes après, je n'avais plus le loisir de me plaindre

efficacement.

Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville,

les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient à nos sonneries.

Puis il s'éleva au-dessus et autour de la ville un bruissement

intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pavé

par le fer des chevaux, du roulement des affûts et des avant-trains,

d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.

La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses

habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord

suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par

esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps

d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la

Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions

autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au

centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans

les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général

Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.

Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, mais monté, je

n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosité de la

route nous avait permis de découvrir à distance sans détourner la tête,

s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. Le pays

était plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait étouffer

la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'était le souvenir

de ma première étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait d'autant

plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par

une sensation de brûlure, ma vulnérabilité.

Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas à fournir ce

jour-là une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint à la

nuit le bourg de Lorges, nous établîmes nos bivouacs dans des champs que

bornait à notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.

Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la

forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de

fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que

nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins

de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers

fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se

ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne

s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose

grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée.

Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du

bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser

bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face

de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance

était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses

jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de

tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint

trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé.

Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues:

grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé

aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent

la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques

buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche.

L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement

d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et

un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se

pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au

coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait

là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se

faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la

défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans

le secret des bois: il contribua à modérer notre allure.

La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée

à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre

division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient

activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes

pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement

des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches

successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les

obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la

forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique

vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais

pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve.

Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres

dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la

plaine, un castel à tourelles.

La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers,

condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les

devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître

l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette

avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.

Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper

nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage

sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin!

Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce

premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour

ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait

aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de

mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours

où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres

de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances:

le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à

quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape,

s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en

serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de

Châteaudun le lendemain à pareille heure.

La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par

les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route.

Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les

arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures

fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches

noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que

la pluie rayait de ses lignes obliques.

Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un

coup--un repli de terrain franchi--à deux kilomètres environ. Bâtie sur

un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du

château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits

de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes

éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous

réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte

enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il

fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre

cours.

En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous

avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade

qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait

se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un

bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride

abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher

au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.

Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent aussitôt

la route des petites croix blanches dont sont formés les étuis de

cartouches. Cela témoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande

inexpérience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de

carton, et il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.

C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, à plusieurs

lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur

Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis

s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les

fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des

chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas

nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer

après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre

ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les

emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un

train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les

saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 13 / 35 题