VI

Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,

par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous

eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur

nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,

jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres

pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes

tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il

n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer

comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la

terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le

caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans

gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce

que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule

destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort

qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste

aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?

Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un

opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène.

Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait

délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.

Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant

fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi.

Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur

le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population

vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais

sûre et non sans attrait.

Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la

gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles

flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il

domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques

arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux

premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre

délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints

de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de

gueules.

En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le

portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief.

Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes

torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large

escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre

visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les

salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou

plutôt ordre de la Faculté.

A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres

de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp

inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit

hospitaliser.

Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de

boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet

malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons

camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner

jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.

Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma

fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la

discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu.

L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de

petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges

flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient

beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on

marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à

moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute

manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de

véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le

mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course,

et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite

constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par

intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les

malheureux vaincus pataugeaient toujours.

Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à

la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa

de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait

gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,

pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout

mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un

nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le

spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.

Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures

religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils

de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut

reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une

neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours

frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres

du plafond.

Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis,

paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune

femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses

aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à

ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la

dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme

de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.

L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon,

reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier,

presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés

en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits

étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques

mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation

parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la

paix bienfaisante et féconde.

Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner

une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le

tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi?

L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas

de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait

enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce

que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?

Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son

aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari

nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche

et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil

réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous

nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes,

mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous

détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous

glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!

A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et

bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine

de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait

s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien

colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 12 / 35 题