Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,
par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous
eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur
nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,
jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres
pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes
tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il
n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer
comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la
terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le
caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans
gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce
que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule
destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort
qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste
aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?
Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un
opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène.
Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait
délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.
Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant
fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi.
Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur
le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population
vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais
sûre et non sans attrait.
Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la
gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles
flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il
domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques
arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux
premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre
délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints
de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de
gueules.
En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le
portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief.
Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes
torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large
escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre
visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les
salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou
plutôt ordre de la Faculté.
A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres
de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp
inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit
hospitaliser.
Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de
boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet
malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons
camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner
jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.
Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma
fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la
discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu.
L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de
petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges
flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient
beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on
marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à
moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute
manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de
véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le
mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course,
et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite
constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par
intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les
malheureux vaincus pataugeaient toujours.
Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à
la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa
de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait
gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,
pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout
mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un
nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le
spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.
Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures
religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils
de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut
reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une
neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours
frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres
du plafond.
Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis,
paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune
femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses
aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à
ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la
dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme
de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.
L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon,
reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier,
presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés
en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits
étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques
mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation
parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la
paix bienfaisante et féconde.
Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner
une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le
tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi?
L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas
de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait
enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?
Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son
aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari
nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche
et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil
réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous
nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes,
mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous
détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous
glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!
A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et
bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine
de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait
s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien
colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.