Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans
nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger
sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons
s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être
embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain
matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle
destination.
Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés
lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement
cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre
ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se
dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente
semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à
l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent
au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de
terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une
innombrable foule de géants.
Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de
plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément
reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou
des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque.
Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant
et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des
sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs
bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal
graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là
bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac
et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment,
toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et
sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel.
Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des
arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où
tombaient pourtant, çà et là, par instants, dans la buée matinale,
quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui
semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné
de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait
la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait
une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine
et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes.
Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous
éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive,
quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une
partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement.
Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son
repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du
Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met
sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche
gaiement.
Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés,
pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil
d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment
magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient,
deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu
le train régimentaire et les voitures d'ambulances.
Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les
capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé,
une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par
la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les
gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,
entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des
armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des
écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants
qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet
merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos?
parut-il plus alerte et plus fier?
A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre
ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là, sur la
droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence
d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie,
bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans
leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes,
recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un
pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous
toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,
nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.
L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée.
Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes
s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames
miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se
creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite
veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes
qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.
Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les
turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres
visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de
leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine
Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces
demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant
jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain.
Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets
courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans
notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était
en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.
Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons,
et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt
s'endormirent.
Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse
prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser
une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la
situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes
blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés,
avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première
plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.
Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un
grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier
critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir
boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,
lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y
trouver une stalagmite le lendemain.
Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler
mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je
fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais
pu collaborer à l'édification de la tente.--En vérité, j'avais le
cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle
paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.
Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus
bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et
chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité.
La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais
je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les
tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient,
allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se relâcher.
J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir
d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute
heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les
escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre,
le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!
Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu,
sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient
avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se
dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval
visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait
à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de
course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment
doit se trouver à la gare de Nevers.
En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie
s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,
une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine.
Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt
se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous
la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_.
Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de
choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne,
laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de
paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de
fumier, sur un cloaque.
A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été
si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp
lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à
temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin
de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice
m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement.
Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée
vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus
graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du
2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés.
L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en
voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir,
avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son
chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le
caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en
arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré
sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun,
grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait
jamais être éclairci.
Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même,
y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait
l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés
à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer.
Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur.
Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire
des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père
de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé
volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier
mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa
vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible
instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable.
Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons.
J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque
portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et
celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre
d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me
jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter
en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la
portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul
avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était
délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je
l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.
Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur
rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le
même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences
possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de
guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même
plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une
justice sommaire, celle des _cours martiales_.
Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle
destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué
après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il
fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à
tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit
l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.
V
A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,
au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue
boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient
la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce
voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les
troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux
regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs
du matin.
La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus
agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un
instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des
bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait
pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans
une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées
à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les
recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le
havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité.
Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup
d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non
pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son
épilogue, logique, fatal et prompt.
L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de
bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont
la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée.
Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi
se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une
bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des
lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens
détestés!
Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque
simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin
d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question
d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués.
Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges,
qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en
réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car,
entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place
pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.
Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de
grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu
l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de
son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait
eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie
paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les
journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute
sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui
lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait
contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du
condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre.
Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car,
quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui
doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de
passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne
peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son
camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser
au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice
militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui
avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre
la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la
dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement
la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point
était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit:
«Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant
sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris
à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel
appartenait le condamné.»
Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,
n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans
une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous,
nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal
peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!
Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos
appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie
ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le
peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les
armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant
du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs
à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la
casquette?»
Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure.
Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,
plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était
un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,
sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des
chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre
tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de
cette première réunion de notre brigade.
A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais
ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à
mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous
étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement
leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe
disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui
s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande
route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé,
défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous
une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche
et à côté du 10e bataillon.
Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait
entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans
les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères
qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le
condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte
du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.
Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses
galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir,
comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières
consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement
contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible,
mais non pas hésitante.
Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques
mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint
enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses
compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.
A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les
points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours,
ouvrez le ban...!»
A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre
encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on
entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné.
A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que
terminaient ces mots:
_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine
de mort.»_
La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de
la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup
isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de
fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le
caporal Tillot avait achevé de souffrir.
M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop
s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté
que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et
sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau
pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé,
nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la
plus cruelle.»
«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel.
Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps
du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de
ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les
uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa
veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui
l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait
terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.