IV

Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans

nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger

sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons

s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être

embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain

matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle

destination.

Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés

lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement

cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre

ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches

identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se

dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente

semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à

l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent

au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de

terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une

innombrable foule de géants.

Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de

plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément

reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou

des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque.

Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant

et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des

sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs

bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal

graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là

bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac

et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux

rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment,

toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et

sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel.

Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des

arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où

tombaient pourtant, çà et là, par instants, dans la buée matinale,

quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui

semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné

de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait

la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait

une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine

et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes.

Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous

éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive,

quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une

partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement.

Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son

repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du

Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met

sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche

gaiement.

Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés,

pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil

d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment

magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient,

deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu

le train régimentaire et les voitures d'ambulances.

Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les

capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé,

une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par

la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les

gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,

entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des

armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des

écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants

qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet

merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos?

parut-il plus alerte et plus fier?

A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre

ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là, sur la

droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence

d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie,

bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans

leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes,

recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un

pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous

toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,

nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.

L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée.

Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes

s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames

miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se

creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite

veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes

qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.

Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les

turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres

visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de

leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine

Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces

demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant

jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain.

Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets

courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans

notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était

en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.

Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons,

et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt

s'endormirent.

Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse

prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser

une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la

situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes

blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés,

avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première

plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.

Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un

grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier

critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir

boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,

lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y

trouver une stalagmite le lendemain.

Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler

mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je

fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais

pu collaborer à l'édification de la tente.--En vérité, j'avais le

cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle

paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.

Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus

bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et

chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité.

La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais

je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les

tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient,

allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.

La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se relâcher.

J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir

d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute

heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les

escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre,

le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!

Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu,

sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient

avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se

dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval

visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait

à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de

course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment

doit se trouver à la gare de Nevers.

En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie

s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,

une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine.

Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt

se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous

la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_.

Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de

choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne,

laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de

paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de

fumier, sur un cloaque.

A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été

si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp

lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à

temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne

le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin

de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice

m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement.

Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée

vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus

graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du

2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés.

L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en

voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir,

avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son

chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le

caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en

arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré

sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun,

grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait

jamais être éclairci.

Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même,

y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait

l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés

à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer.

Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur.

Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire

des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père

de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé

volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier

mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa

vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible

instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable.

Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons.

J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque

portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et

celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre

d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me

jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter

en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la

portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul

avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était

délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je

l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.

Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur

rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le

même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences

possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de

guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même

plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une

justice sommaire, celle des _cours martiales_.

Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle

destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué

après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il

fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à

tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit

l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.

V

A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,

au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue

boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient

la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce

voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les

troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux

regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs

du matin.

La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus

agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un

instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des

bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait

pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans

une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées

à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les

recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le

havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité.

Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup

d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non

pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son

épilogue, logique, fatal et prompt.

L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de

bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont

la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée.

Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi

se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une

bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des

lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens

détestés!

Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque

simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin

d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question

d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués.

Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges,

qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en

réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car,

entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place

pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.

Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de

grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu

l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de

son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait

eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie

paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les

journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute

sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui

lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait

contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du

condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre.

Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car,

quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui

doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de

passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne

peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son

camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser

au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice

militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui

avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre

la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la

dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement

la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point

était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit:

«Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant

sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris

à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel

appartenait le condamné.»

Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,

n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans

une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous,

nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal

peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!

Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos

appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie

ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le

peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les

armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant

du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs

à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la

casquette?»

Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure.

Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,

plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était

un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,

sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des

chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre

tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de

cette première réunion de notre brigade.

A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais

ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à

mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous

étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement

leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe

disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui

s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande

route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé,

défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous

une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche

et à côté du 10e bataillon.

Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait

entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans

les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères

qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le

condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte

du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.

Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses

galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir,

comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières

consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement

contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible,

mais non pas hésitante.

Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques

mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint

enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses

compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.

A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les

points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours,

ouvrez le ban...!»

A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre

encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on

entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné.

A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant

Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que

terminaient ces mots:

_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine

de mort.»_

La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de

la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup

isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de

fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le

caporal Tillot avait achevé de souffrir.

M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop

s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté

que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et

sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau

pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé,

nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la

plus cruelle.»

«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel.

Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps

du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de

ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les

uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa

veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui

l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait

terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 11 / 35 题