III

A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout

là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les

jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes

pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif

de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se

fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes

de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé.

Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des

plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas

élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant

d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un

élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une

noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au

blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait

rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation

perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus

vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant,

non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.

M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait

reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à

distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était

issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très

dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un

rouge éclatant, ce qui nous guidait.

Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit en moins d'un

quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes

s'espacèrent sur l'étendue du Champ de Mars. Sous la direction du

lieutenant-colonel Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies

furent réparties en trois bataillons, dont le commandement fut confié au

commandant Bourrel, naguère major de place à Perpignan, au commandant

Chambeau, tiré des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengagé

David, intrépide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas

d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e régiment

d'infanterie de marche était constitué.

En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de Sedan et de

Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un

provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait

l'enthousiasme: pas de tambour-major à voir parader en tête de la

colonne; point de drapeau, hélas! à entendre frissonner glorieusement au

milieu des rangs!

Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les derniers

détails de son organisation, pour assurer la soudure de ses éléments,

épars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin à

l'état-major de tâter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes

et de lui donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser l'esprit

de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et

apprend à braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille,

c'était peu, et il fallut s'en contenter.

Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre commune de

fusion et d'entraînement, en se montrant exact aux rassemblements,

attentif et docile durant les exercices, scrupuleux à établir les

situations, les bons, les feuilles de journées, etc., tous, le devoir

rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier répit qui nous était

accordé. Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus

de place pour l'impatience et l'énervement: à brève échéance, nous

combattrions, nous aussi; il nous serait donné de tenir la campagne, de

dormir à la belle étoile, de peiner et de souffrir pour la défense du

pays. Pour le moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une

ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix heureuse, en

songeant aux tristes étapes en pays dévastés; nous savourions le plaisir

de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle,

en prévoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de

biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des

lits chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines

nuitées sur la terre humide ou gelée.

Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations

malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. Le cadre

subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'à certaines

heures rassemblent le service ou les nécessités matérielles, et que

l'habitude maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot,

c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y

jalouse, on y médit les uns des autres, la charité servant rarement de

lien aux réunions humaines.

A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait

été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef

étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal,

malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je

crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses

yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et

semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des

regards d'une portée trop lointaine.

Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, simple,

brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, supérieur affable,

subordonné digne. Ayant éprouvé son courage à ses propres yeux dans

la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la

capitulation, il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité

d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien à

craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilité

n'en avaient que plus de prix; elles ne se démentaient jamais.

Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout au moral.

Moins grand, mais de traits plus réguliers, grassouillet, il offrait le

type combiné du joli sergent et du vrai Marseillais. La face réjouie

d'un gourmand, toujours propret, pommadé, reluisant, il était aussi

glorieux que son nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe

autant qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres plus

blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un pied mieux cambré.

Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur

que les bouts aiguisés et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils

annonçaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que

l'accent _aïolé_ semblait du reste légitimer!

Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il avait beaucoup

plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez déjà bourgeonnant,

il grelottait avant d'avoir passé une nuit dehors et se plaignait de

rhumatismes sans avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des

Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs volets, plutôt

que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades.

D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il était un peu

vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un

des plus anciens gradés, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il

rappelait par son jeune âge et sa longue taille dégingandée. Il avait,

comme Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.

Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus

circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son

ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers

degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi

mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de

Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine.

Là, comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait

fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à

chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des

sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant

ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des

conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en

retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que

Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel,

pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité,

confiée à mon inexpérience, n'avançait guère.

Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que

je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais

complètement les fonctions. De là, s'il faut l'avouer, les troubles qui

agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au

grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier

et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.

A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major,

avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de

sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier,

avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur

déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais

pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes

droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me

traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un

fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers.

Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au

dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la

dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses

deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au

contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui

était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit,

ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade

m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant

à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de

sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la

porte.

Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie

de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le

potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au

milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable

de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à

coups de dents, il se vengea sur le dîner.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 10 / 35 题