II

Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés

provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après

quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous

distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant

chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général--excepté pour

moi.

Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le

lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder,

ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il

fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la

cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours

édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi

René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier

central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très

pittoresque, mais bien fatigant.

Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à

la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la

montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me

reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour

ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je

manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie

du voisinage.

Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long

voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés

de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant

le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices

dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que

les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille!

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 9 / 35 题