Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes,
les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues
brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du
service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement
sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en
arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la
discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son
coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires
passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur
froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut
longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de
véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis
les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter
lui-même.
Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux
compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que
nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu
des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte
de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées
à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers
le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance
inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans
un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère.
Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue
de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère
terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur
variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique,
parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de
la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?
De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains
endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la
mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,
d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs
étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit
la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur
la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette
immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque
goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher.
La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le
milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment
attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui
restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,
pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit
veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux
portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en
gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais
je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une
terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint,
veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas,
devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,
ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux
moment, mais qu'il fut court!
Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que
le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois
d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux
brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers
le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,
elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles
attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en
causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir
même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir
en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors
de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors
n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!--Quoi! déjà? Le clairon
rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé
quelques paroles!
Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti
silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme
d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;
j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au
passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le
reverrez pas!»
Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos
wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la
campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en
deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient
nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus
petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits
s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un
chant patriotique.