LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE

Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes,

les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues

brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du

service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement

sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,

sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en

arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la

discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son

coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires

passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons

d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur

froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut

longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de

véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis

les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter

lui-même.

Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux

compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que

nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu

des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte

de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées

à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers

le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance

inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans

un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère.

Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue

de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère

terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur

variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique,

parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de

la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?

De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains

endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la

mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,

d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs

étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit

la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur

la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette

immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque

goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher.

La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le

milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment

attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui

restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais

oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,

pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit

veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux

portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en

gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais

je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une

terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint,

veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas,

devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,

ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux

moment, mais qu'il fut court!

Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que

le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois

d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux

brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers

le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,

elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles

attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en

causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir

même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir

en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors

de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors

n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!--Quoi! déjà? Le clairon

rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé

quelques paroles!

Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti

silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme

d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;

j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au

passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le

reverrez pas!»

Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos

wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la

campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en

deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient

nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus

petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits

s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres

pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un

chant patriotique.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 8 / 35 题