III

Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportée le

lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles.

Le désastre surpassait tous les précédents. La honte nous semblait

monter démesurément, comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une

préoccupation enfantine: je me demandais avec inquiétude si la guerre

n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans peser les chances

favorables et les chances contraires, j'applaudis aux résolutions du

gouvernement de la Défense nationale qui répondaient à mes aspirations

et aux sentiments généreux du pays.

Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je m'imaginais

que, trois ou quatre jours après mon engagement, je serais habillé,

équipé, armé et dirigé vers l'armée. Il me fallut plus de patience. La

plupart de mes chefs, peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme

philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro matricule

qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang

serait appelé.

Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir que cet

appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un désordre inexprimable.

Dans la hâte de former et d'organiser l'armée du Rhin, aucune mesure

n'avait été prise pour encadrer les réserves au fur et à mesure de

leur arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, qui

comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et

son fourrier, ils ne pouvaient, malgré un travail forcené et des veilles

prolongées, y voir clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef

de bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à une revue

sérieuse.

Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer à cette

cohue, se trouva dès six heures du matin dans la cour du quartier, et

l'appel commença:

«Présent.... Présent.... Présent....»

Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en fausset,

tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. Parfois l'appelé était

tout proche, plus souvent il était perdu dans la foule ou à l'autre

extrémité de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'étaient

pas toujours intelligiblement prononcés et plus d'un avait besoin d'être

répété pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes

pour ajouter un rang à la double file qui, à la longue, s'allongeait

cependant, s'allongeait comme un ver annelé. Mais le groupe compact des

non-appelés paraissait à peine entamé, et midi approchait. La lassitude

était générale, pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer

cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, faute de

savoir à qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!

Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien

avant d'avoir achevé la lecture du contrôle général. Cette tentative

avortée tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une

surveillance relative s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et

beaucoup en profitèrent pour déserter à peu près complètement la

caserne.

Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le même sérieux

qu'un bambin montant la garde armé d'un fusil de bois, j'étais d'une

exactitude scrupuleuse à remplir des devoirs fort mal définis. A l'heure

où le quartier était régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma

famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était

pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de

bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à une halle ouverte la

nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre

disposition de toutes les chambrées laissées vides par le régiment; mais

deux cents ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il

nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long

des murs, matelas et paillasses avaient été juxtaposés par terre, afin

d'accroître la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on

rejoignait à tâtons le coin dont on avait pris possession la veille,

il n'était pas rare de le trouver occupé par un ronfleur inconnu,

déguenillé et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir

une planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que d'aller

s'étendre sur la brique nue.

Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos chefs était

concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un détachement de deux cents

hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'être compté. Leur

départ effectué, la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats

rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une allure

militaire. Les hommes une fois recensés, il fut assigné à chacun une

place dans les chambrées: qu'il y eût des lits ou non, il fallait s'y

trouver. Appels réguliers matin et soir, punitions sévères au moindre

manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des

vêtements dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide

et lustré.

L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie de ma

mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à celle que j'éprouvai

en sortant à mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais dû me

croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais

presque un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui s'étaient

sacrifiés héroïquement.

Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon rouge semblait être

né de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eût pu servir

de corsage à une plantureuse nourrice--pardonnez à un troupier cette

comparaison--et la visière de mon képi était si longue, que l'ombre

en était projetée sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, à dire

vrai, comme c'était la mode alors. Au contraire, je m'efforçais de

la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas

confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro

blanc.

Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne à la

maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dût me valoir l'attention

générale, presque des égards universels. Loin de là, personne ne me

regardait. Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me

reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils s'esclaffèrent,

en me regardant de face, de profil et de dos.

Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère.

Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance

avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa

tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement,

témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une

séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse

devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que

j'allais être emmené loin d'eux.

Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche.

Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir

d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui

s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand

Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal

le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la

Haute-Garonne.

Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau

préfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose.

Pour couper court au différend, le ministre de la guerre ordonna par le

télégraphe notre départ immédiat à destination de Perpignan.

Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit

heures, le stock des magasins fut à moitié réparti entre nous. Chaque

objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous

fallut bâcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude

à faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue

le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y

réserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas à perdre

l'épaisseur d'une épingle. Tout bien aménagé en dedans, il reste

à édifier l'extérieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et

couverture doivent être roulées ensemble, dans des proportions fixes.

Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une répartition égale

et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur

le tout, enfin, il faut, par un miracle d'équilibre, fixer la gamelle

qui, à l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera élever

au-dessus du képi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût

cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais l'affirmer.

Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et qu'il parut abréger

encore le court délai qui nous avait été accordé.

Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission

de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous

était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate

attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis

qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en

face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général

de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à-vis

de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa

physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de

Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste

issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble

tristesse,--à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle

effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement

échoir à l'autre héros du Mexique?

Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement

remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes

préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une

légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à

l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de

me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa

cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait

rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était

pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!

Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts

de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le

verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un

de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter

un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et

sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous

seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je

réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la

chance d'une riposte heureuse.

Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le

café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée,

et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment

de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère,

je vais partir.»

Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si

une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un

torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai....

Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant

pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui

promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.

Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur.

Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant

peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide;

retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été

joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de

courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les

vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement

en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et

n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour.

S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde

meilleur.»

Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale

continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.

Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant

enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte,

une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours

peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui

sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau

et la contemplai longuement.

Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant

l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste

et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants,

ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus

au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces

lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne

s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes

paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La

patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?

Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et

pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me

précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon

coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun

regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte

fortifiante.

Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient

à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages

affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la

veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète.

Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla.

Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la

basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le

champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra

plus.

Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes

de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec

mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit

dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un

jour.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 5 / 35 题