La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de
soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette
existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa
famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement
parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité.
Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les
honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi
à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire
et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais
tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La
Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se
développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts.
L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion
inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret
intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire.
Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait
au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits
d'origine et d'éducation bien diverses.
Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par
des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue
paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné
l'étude du code pour le maniement du chassepot.
Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès
les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené
à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa
mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé
sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de
gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et
de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté
de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par
trop de prétention à éblouir tout le monde.
Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de
dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge,
bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé
d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière
espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse
indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou
faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire,
il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait
que l'on respectât les galons auxquels il aspirait.
Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal
tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment.
Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique
encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus
boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile,
les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire
en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit
facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait.
Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un
compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.
Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi,
à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune
prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon
coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères.
La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne
s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le
coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre
garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre
Bacannes pendant une heure sans se dérider?
Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la
gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et
s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir
une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain.
Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité
étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux
couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire.
Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du
visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même
pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses
camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de
leur humeur.
Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux
lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très
soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de
glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé
sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son
enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les
provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette
refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que
moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les
autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère
se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents
une rondelle de saucisson, murmura:
Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.
Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec
quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette
tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis
qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans
d'ailleurs l'émouvoir:
«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!»
Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut
comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres,
sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres.
Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de
sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que
figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore
sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine.
Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que
mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était
loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon
sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à
chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble,
ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes
nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs
étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur
paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les
bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé
l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité
civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards
curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments
peu sympathiques.
Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la
capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle
n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et
tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect
de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée:
comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer.
Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier
pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de
trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.
La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule inoffensif. De près,
elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa
les épaules, peut-être pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il
commençait à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre
tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue
des chaînes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal
de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du
rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en
sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide,
mais pénible, que me fit, à cet instant précis, dans la nuit tombante,
la voix cynique du gavroche déguisé en soldat.
La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est formée par de hauts
bâtiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dépôt du 22e de
ligne en occupait une partie au midi, près du donjon, qui date de six
siècles. Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui
règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second étage, nous
découvrîmes toute une plaine verdoyante bordée par une ligne d'un bleu
vif que piquaient de tout petits points blancs. C'était la Méditerranée.
A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la
monotonie était rompue par la variété des corvées. Il fallut d'abord
s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun
s'en revint avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un
matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et jusqu'à la grande
peinture à fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier
sans études préalables!
Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour
tout le régiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents
hommes se préparait dans une seule cuisine; il était réparti au petit
bonheur dans les gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage
très sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; mais,
pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil
indifférent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de
véritables pugilats. Ces combats à l'eau graisseuse me faisaient
reculer. Déjeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous,
dîner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la
ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, les dix
compagnons de route.
Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous les vétérans
ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'égayer
les heures où le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de
Nareval, il les exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la
gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le complaisant
étalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naïfs
jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en des définitions minutieuses,
en des détails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de
sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de
pantomimes folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en
caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait
sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveuglé par
l'amour-propre, Nareval s'exécutait indéfiniment, en toute conscience.
Il se persuadait que nous avions recours à lui parce qu'il était
naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin
notre chef.
Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant
dîné en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait
peut-être alourdi, et il éprouvait le besoin de dormir. Il déchaîna le
fou rire que nous étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus
belle période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»
Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond
du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la crainte d'augmenter le
ridicule. Une scène d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au
drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.
Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses
yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits réguliers
paraissaient s'affiner. Sa réserve, ne se démentant jamais, ressemblait
à de la fierté; elle finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait
d'égoïsme qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir
par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le
révéla tout entier.
Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand sa voix presque
inconnue s'éleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait
vidé sur son lit, il hurlait, se déclarant volé. Il lui manquait, je
crois, une paire de chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et
que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessée
ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne fut regretté comme
ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensité de la fureur
de leur ci-devant propriétaire.
Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. Un
brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un,
à ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se déclara innocent;
mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.
Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure
que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son
sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent
infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le
réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait
qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses
draps et son matelas, pleurant de désespoir.
Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui
demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!»
Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous
l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet,
Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à
l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout
ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et
tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été
mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à
visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le
ventre!»
Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers
chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair
de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle
de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut
mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant,
la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du
reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était
chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier
que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
cinq francs par mois à l'argent de son prêt.
V
Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi
un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de
Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant.
Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit
Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part;
il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient
quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de
s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.
Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était
reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès
du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient
tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes
ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous
paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment,
Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous
échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle
franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école.
Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils.
C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à
l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des
clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de
la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu
comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà
imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les
pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée
nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que
pour nous promener.
La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu
s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y
a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent
sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un _Castillet_ d'aspect
romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique,
trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y
habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de
prison militaire.
Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, près de
laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans borner nos promenades
à ces endroits fréquentés, nous parcourions tous les recoins du paysage
que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat
désoeuvré me furent alors révélées. Combien de fois ne nous
attardâmes-nous pas à choisir, tailler et éplucher des gaules dans les
saussaies, pour les jeter une heure après? Quel intérêt à voir courir au
fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetées en amont d'un
petit pont et guettées à l'aval?
Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une
végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de
rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux
avant-coureurs des Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder
scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés
à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en
oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au
parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se
mouvait sur le champ d'azur infini.
Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne troublait la
calme nature, sinon, tout près de nous, le vol de mouches obstinées
ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sèche, parfois le
cri-cri solitaire d'une cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air
était si sonore, que, de temps en temps, les notes perlées des clairons
nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie militaire
nous faisait songer aux camarades étendus, comme nous, non pas sur un
lit de mousse, mais à même la terre froide des provinces envahies.
A cette pensée, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance
des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions
de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran
de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous
forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la
chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous
tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à
pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés
de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la
lueur orangée du crépuscule.
Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais
voulu chercher des réactifs dans des exercices et des devoirs pénibles.
Déjouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas
que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire
enrôler dans le piquet de garde.
Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se dirige d'un pas
cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant les armes devant le
poste de police, en entendant mon pied faire résonner le pont-levis,
et mon bidon cliqueter contre la poignée de mon sabre-baïonnette,
j'éprouvais une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté
patriotique: Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.
Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois
le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de la porte Notre-Dame.
Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligée de la
guérite. Jamais je n'avais fait grande attention à cet ornement animé.
Or, devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon
fusil bien en main, baïonnette au canon, je me sentais la Force, au
service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribué l'honneur de
l'ordre dans lequel s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux
Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.
Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à la vue, aussi
nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de
l'ex-garde impériale. Il venait constituer, à Perpignan, le noyau d'un
nouveau régiment.
Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient dans les rues
étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus de deux à la fois; mais,
avant d'atteindre la voûte un peu sombre à l'autre extrémité de laquelle
je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au
soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long voyage,
caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des
casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet,
avec ses deux petits bastions crénelés, ce groupe de ballade figurait
assez un retour de croisade en quelque manoir féodal.
A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin pour voir des
héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir récent du dévouement
tragique de leurs frères d'armes, à Reichshofen, à Mouzon, les
rajeunissait, sans les rapetisser.
De grands changements s'étaient produits à la caserne pendant mes
vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires
de dépôt, on en avait créé quatre autres, que l'on avait honorées de
l'épithète d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait
gravi le premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à
la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux à la
4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans les deux autres. De ceux
qui avaient composé notre joyeuse chambrée, Royle et Dariès, les deux
natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne
me recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore galonné, je
ne tarderais pas à l'être.
Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne marchandai-je
plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, digne troupier qui,
bien qu'il n'eût plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait
aller à l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut
d'être aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas,
il faut en convenir, une besogne toujours facile.
L'exemple de la patience m'était cependant donné par l'officier qui nous
dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours présent sur tous les points
du terrain de manoeuvres, il ne se départait jamais de son calme; mais
il était sombre et triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à
ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins lui créer
des adversaires redoutables, sans que rien parût lui faire oublier le
titre injurieux de _capitulard_ que la population ne mâchait guère aux
revenants de nos premiers désastres.
En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment instruit,
j'étais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La
compagnie de Toubet reçut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prête
à partir: j'allai demander au commandant lui-même à y être versé. Mais
il repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, parce que
j'étais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton
sévère, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.
Point mécontent d'être proposé pour le double galon de laine, tant
les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la
compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, à
Montlouis.
Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur camarade. Lui
parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux énervements. Le
doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma
classe arrivèrent, j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas
dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens avant l'heure,
puisque j'étais encore là, impuissant et découragé!
Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur
les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur des nuits, la
température était clémente, et ce campement n'était pas sans charme:
mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me
perdais en contemplations devant le même paysage, où il ne m'était plus
loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu s'estomper dans la
dégradation crépusculaire et disparaître dans la nuit, je me glissais
hors de la tente avant le réveil, pour le voir encore renaître au lever
du soleil.
Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à mon corps
défendant. Je m'étais engagé pour agir, non pour rêver. Ce _far
niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu
que j'avais quitté. Je redoutais d'en arriver à aimer trop la vie et
craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter
d'aller éprouver au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité:
le ciel n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les jours.