AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.

La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir la

foule. Malgré ce concours empressé, un silence saisissant planait

au-dessus de ces mille fronts penchés comme sous la pensée d'un deuil

personnel. Des larmes même coulaient; mais, dans la sincérité de mon

âme, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me

semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis que la honte

atteignait les survivants inactifs.

Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement remué, en

entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon

dans les guêtres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons

reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la

parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, d'un

pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas donné plus

d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, je les suivis; mais

presque aussitôt je m'arrêtai court, comme saisi de honte, car, à la

gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le

droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au

bout.

Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne

dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonté.

Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé par les propos de mon ami, il

avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touché moi-même à la

réflexion. Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas

s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour même de mon

vingtième anniversaire, il consentit à me laisser partir avant. Il fixa

mon engagement à une date facile à retenir, me dit-il: _le 1er septembre

1870_.

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 4 / 35 题