Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de
mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un
fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de
sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger
immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le
jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude
tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était
certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses
larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent
silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa
surprise, se contenta de me faire une réponse évasive.
Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné
ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et
le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain,
au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un
tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de
ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et
coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.
«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.
--Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.»
Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de
table, au commissariat de police.
Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme
s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me
posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume
agile.
«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt
ans?»
La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, il me
dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un juge. Pour
conclure, il m'invita à aller chercher mon père. Vainement j'insistai,
lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me
confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dûment
signé. Il déposa sa plume et me congédia poliment.
Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai irrite une passion
sincère, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;
mais, après tout, ce n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion,
je me réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le premier
acte solennel de ma vie.
Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin de sa pensée,
qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de ses droits. Néanmoins
il éprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorité pouvait
prévaloir sur ma résolution. Il ne se dédit point toutefois, et se
disposa à m'accompagner sur-le-champ.
Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades qui, peu de jours
auparavant, m'avait précisément exposé de belles théories sur l'impôt
direct du sang. Mon père lui ayant dit le but de notre course, quelle
ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland développa,
pour me détourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingénieux
intérêt personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un coup trop
meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait
nécessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...
N'avais-je pas tort, du reste, de me croire déjà bon à faire un soldat?
L'habileté à manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à
supposer que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à
l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»
A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque sorte malgré
moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand les pleurs de ma mère ne
m'avaient pas ébranlé? Mon père aussi gardait le silence; mais il
écoutait, lui, pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix
mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,
remerciant mon ami, je cédai le pas à mon père. Il connaissait un peu
le commissaire. S'asseyant à la table où mon certificat était resté
inachevé, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,
j'attendais le petit grincement que j'avais remarqué naguère.
«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en se levant, je ne
peux pas signer!»
Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son coeur. Mon
affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hésitation, mais
je fus moins résigné jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtième année
était proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....
Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
j'étais agité, troublé, comme par un remords.
Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait
constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la
poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les
réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour
des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la
formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient,
luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à
bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie.
Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la coquetterie
militaire était la parure juvénile de prochains sacrifices, le curé de
notre paroisse, septuagénaire au coeur chaud, organisa le premier un
service funèbre en mémoire des victimes des batailles perdues. Au milieu
de l'église froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une
des chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un catafalque
élevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux
angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumée des cierges dont
les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux
d'armes. Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche à
demi caché sous une palme verte, cette seule inscription: