II

Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de

mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un

fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de

sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger

immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le

jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude

tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était

certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses

larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent

silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa

surprise, se contenta de me faire une réponse évasive.

Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné

ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et

le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain,

au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un

tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de

ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et

coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.

«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.

--Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.»

Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de

table, au commissariat de police.

Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme

s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me

posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume

agile.

«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt

ans?»

La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, il me

dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un juge. Pour

conclure, il m'invita à aller chercher mon père. Vainement j'insistai,

lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me

confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dûment

signé. Il déposa sa plume et me congédia poliment.

Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai irrite une passion

sincère, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;

mais, après tout, ce n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion,

je me réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le premier

acte solennel de ma vie.

Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin de sa pensée,

qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de ses droits. Néanmoins

il éprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorité pouvait

prévaloir sur ma résolution. Il ne se dédit point toutefois, et se

disposa à m'accompagner sur-le-champ.

Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades qui, peu de jours

auparavant, m'avait précisément exposé de belles théories sur l'impôt

direct du sang. Mon père lui ayant dit le but de notre course, quelle

ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland développa,

pour me détourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingénieux

intérêt personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un coup trop

meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait

nécessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...

N'avais-je pas tort, du reste, de me croire déjà bon à faire un soldat?

L'habileté à manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à

supposer que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à

l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»

A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque sorte malgré

moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand les pleurs de ma mère ne

m'avaient pas ébranlé? Mon père aussi gardait le silence; mais il

écoutait, lui, pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix

mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,

remerciant mon ami, je cédai le pas à mon père. Il connaissait un peu

le commissaire. S'asseyant à la table où mon certificat était resté

inachevé, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,

j'attendais le petit grincement que j'avais remarqué naguère.

«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en se levant, je ne

peux pas signer!»

Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son coeur. Mon

affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hésitation, mais

je fus moins résigné jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtième année

était proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....

Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et

j'étais agité, troublé, comme par un remords.

Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait

constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la

poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les

réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour

des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la

formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient,

luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à

bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie.

Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la coquetterie

militaire était la parure juvénile de prochains sacrifices, le curé de

notre paroisse, septuagénaire au coeur chaud, organisa le premier un

service funèbre en mémoire des victimes des batailles perdues. Au milieu

de l'église froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une

des chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un catafalque

élevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux

angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumée des cierges dont

les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux

d'armes. Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche à

demi caché sous une palme verte, cette seule inscription:

Journal d'un sous-officier, 1870 · 第 3 / 35 题