La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure du premier

monastère d’Annecy. Elle morte, il fallut la remplacer. En vain la mère

de Chantal supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle

charge: elle fut élue une fois encore. Elle pleura: mais, se

ressaisissant bien vite, elle se soumit avec son habituelle docilité à

la divine volonté. On nous a conservé le texte des paroles qu’elle

adressa à ses filles en cette mémorable circonstance; elle s’y peint

tout entière:

«Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin particulier de

vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser

en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que

c’est Dieu qui m’a donné cette charge; car j’ai grandement prié en

cette occasion; sa bonté sait que ce n’était pas par inclination, et

que je n’y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères

sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, _ce sera

mon dernier triennal_, pendant lequel, Dieu aidant, _je me consacrerai

à votre service_; je vous consacre mon âme à cet effet, et

j’emploierai les forces de mon corps et le peu d’esprit que Dieu m’a

donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendais de tant vivre,

ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas; personne ne le

croyait; mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je fasse

encore ce triennal, _je mettrai ma dernière main à cette vigne_ et

consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne

sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant

tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine; mais

soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou à la fin, cela

m’est du tout indifférent: soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera

bon. Toutefois, sa bonté me donne espérance qu’après ce triennal il

m’accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu’il

lui plaira, _pour penser à moi. Car, hélas! mes sœurs, il y a

vingt-sept ans que je pense aux autres, et n’ai presque pas le loisir

de penser à moi._ Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort

selon sa sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine; mais je vous

dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez _plus veillante

sur vous que jamais_; car j’ai ce sentiment au cœur _qu’il faut que ce

triennal porte coup_, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce

consentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur

vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié.»

On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire ces paroles si

virilement chrétiennes, et en même temps si profondément humaines, si

féminines même. On devine comment elles furent accueillies par celles

qui les entendirent et quelle ferveur de piété et d’émulation elles

provoquèrent dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé la mère

de Chantal, ce dernier triennal a «porté coup».

Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses tâches. La reine Anne

d’Autriche, enceinte du futur Louis XIV, lui demandait de faire prier

tout l’institut pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne

Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De nouveaux couvents

se fondaient, et chaque fois, l’on s’adressait à elle pour tous les

détails d’organisation que comportait toujours une fondation nouvelle;

elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa prudence

habituelles; et, si surchargée et pressée qu’elle fût, elle ne manquait

pas de joindre à ses conseils et à ses directions un mot de piété et

d’affection; sa correspondance allait croissant, et ce n’était pas trop

de ses trois secrétaires pour l’aider à en venir à bout. En un mot, elle

était l’âme vivante de cette vaste famille religieuse dont les membres,

dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et italien,

recevaient d’elle l’impulsion première et la pensée directrice.

Depuis longtemps, il était question de fonder un monastère de la

Visitation à Turin; mais les circonstances jusqu’alors ne s’y étaient

point prêtées. Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient

vivement que la mère de Chantal en personne vînt faire cette fondation.

En 1638, leur insistance fut telle que l’évêque de Genève consentit à

laisser partir la vieille religieuse pour ce long et difficile voyage.

Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au val d’Aoste, et arriva enfin à

Turin le 30 septembre. Sur sa route, elle était l’objet de la vénération

universelle. On sonnait les cloches, on ornait les églises, on tirait le

canon; le peuple en foule allait au-devant d’elle et, s’agenouillant sur

son passage, lui demandait sa bénédiction; évêques et archevêques lui

rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient conseil, lui

soumettaient leur conscience. A Turin, il fallut sept mois pour aplanir

les difficultés qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation

projetée et pour mettre sur pied le nouveau monastère. Avec son habileté

et sa fermeté coutumières la mère de Chantal y parvint, et quand, au

mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant surgi, elle dut, pour

obéir aux ordres de l’évêque de Genève, quitter Turin et regagner

Annecy, elle laissait un couvent de visitandines bien constitué, tout

fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très profondément pénétré de

l’esprit de l’ordre. Turin, Pignerol furent pris par les Français

luttant contre les Espagnols; la mère de Chantal tremblait fort pour ses

filles: elle apprit avec grande joie que les deux monastères avaient été

épargnés. Revenue à Annecy en passant par Embrun où elle laissa le

souvenir d’une âme perpétuellement en contact avec le divin, elle

s’occupa très activement d’établir dans la petite ville une maison de

lazaristes. C’était là un de ses rêves; et elle eût été parfaitement

heureuse de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris la fin

très chrétienne de son frère l’archevêque de Bourges. Elle le pleura

amèrement, en se disant qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre,

ainsi que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans son cœur.

C’est le triste lot des vies qui se prolongent de voir se multiplier les

tombes autour d’elles.

Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant les devants, elle

supplia l’évêque de Genève d’intervenir pour que plus jamais on ne

l’élût supérieure. On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641,--elle

avait soixante-neuf ans,--elle réunit le chapitre, déposa pour toujours

le pouvoir dont on l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur

de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes les fautes

qu’elle avait commises à l’égard des unes et des autres. Puis, se

relevant, ce qu’elle n’avait jamais fait, elle vint embrasser

maternellement toutes les religieuses l’une après l’autre, leur disant

un dernier adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant de

prononcer la moindre parole d’attendrissement. Elle ne cesserait jamais

de les aimer, ajoutait-elle, car elle éprouvait pour elles «l’affection

tendre des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants».

Enfin elle leur recommanda, en termes brefs, substantiels et chaleureux,

la mère de Blonay, que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.

Quelques jours après, la mère de Blonay était élue supérieure à la

presque unanimité. Profondément heureuse de ce choix, la mère de Chantal

remercia avec effusion les sœurs du témoignage de confiance qu’elles lui

avaient donné. Enfin elle allait pouvoir penser à elle-même et se

préparer à la mort sous la direction d’une religieuse très aimée, qui

avait été l’une de ses premières collaboratrices, et qui allait lui

remplacer ses trois vieilles amies disparues. Femme supérieure, «la

crème de la Visitation», au dire de saint François de Sales, qui, de

bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay était supérieure à

Bourg. «Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de

Chantal, régir notre chère maison, et _en particulier ma pauvre âme_. Je

vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera

faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les

ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront

chassés par cette bénite et tant attendue venue.» A cette perspective

elle ne se sentait pas d’aise; elle instruisait les sœurs de leurs

devoirs à l’égard des supérieures nouvellement élues, leur disait tout

le bien possible de leur future supérieure, dont elle leur avait peu

parlé auparavant, pour ne pas exercer de pression sur elles; elle

faisait préparer elle-même son lit et sa chambre; elle ne se lassait

point de recommander aux religieuses, «aux récréations et ailleurs», de

bien aimer leur nouvelle Mère et de lui obéir; de s’aimer bien

tendrement les unes les autres; et quand elle les rencontrait, elle leur

disait «avec un visage enflammé»: «Mes chères Sœurs, amour, amour,

amour!»

A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à la porte «avec une

allégresse et vitesse incroyables»; et se jetant à genoux devant elle,

elle l’embrassa tendrement, disant: «Voici ma Mère, ma fille, ma sœur,

mon propre cœur et mon âme.» Sa «chère cadette» était tombée à genoux

elle aussi. Elles se relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la

mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à Notre-Seigneur et à

saint François de Sales. Se tournant en souriant vers l’une de ses

filles, elle lui dit: «Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon

cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je la désirais?» Et à la

mère de Blonay: «Ma très chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais

envie de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf mois entiers

que je vous demande à Dieu.»

La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la mère de Chantal, dans sa

passion d’humilité et d’obéissance, se ravalât au dernier rang des

religieuses. A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, et

il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le différend. Prévenus

par Mme de Chantal, l’évêque de Genève et le Père spirituel du couvent

lui donnèrent raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction,

s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle ne voulut plus s’occuper

d’aucune affaire temporelle, les choses de la terre lui étant à charge:

la seule liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui lui

étaient adressées des divers monastères et d’y répondre ou d’y faire

répondre par ses secrétaires. Elle ne vivait plus en ce monde; elle

était tout entière absorbée dans la contemplation des choses éternelles.

Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours été grandes, étaient

devenues merveilleuses. «Dans son dernier triennal, écrit la mère de

Chaugy, elle parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et

si ravissante qu’il semblait que cette divine qualité de bonté et de

douceur eût submergé la force éminente de son naturel.» Il y avait dans

la sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection qu’on en

frémissait autour d’elle, et qu’on craignait que ce ne fût le dernier

éclat d’un flambeau qui allait s’éteindre.

Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots ravissants que ses

filles recueillaient et qui alimentaient leur piété. «Elle nous disait,

raconte l’une d’elles, que, dans les premières années de l’institut, les

fondations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes de

peine, au temps de la moisson. Le père de famille leur dit: «Venez ici,

allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre.» Mais quand ces

pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne peuvent plus que

filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants du

père de famille, auquel elles ont survécu: «Votre père ne faisait pas

ainsi, votre père voulait que l’on fît de telle et telle sorte»; puis,

s’appliquant à elle-même sa comparaison: «Au commencement, disait-elle,

comme la servante de l’institut, notre bienheureux Père me disait:

«Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à

Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez à Dijon.» Ainsi

j’ai été plusieurs années que je ne faisais qu’aller et venir, tantôt en

l’un des champs, tantôt en un autre, de ce cher père de famille;

maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq ans

(c’était l’âge qu’elle avait alors); il me semble que je ne sers plus de

rien du tout dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions du

Père.» Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu de pensées qui lui

agréassent plus que celle-là.»

Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de 1636, nous la rendent

telle qu’elle était à cette époque: l’un qui se trouve au second

monastère de la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la

Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs préfèrent.

Sous l’austérité du costume monastique la physionomie a gardé bien du

charme et même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est large, les

pommettes saillantes, le nez finement aquilin, la bouche menue, le

menton énergique et décidé. Le regard est franc, direct, profond, un peu

douloureux et comme chargé d’expérience et de bonté. Le sourire est

exquis de vivacité spirituelle et en même temps d’indulgence et

d’infinie douceur. Ce délicieux sourire où les plus rares qualités d’une

âme de femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait

longtemps à le contempler: à lui tout seul, il nous fait comprendre que

sa grâce était la plus forte, et qu’on ne résistait pas à Mme de

Chantal.

A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. Mme de Montmorency

voulait recevoir le voile de sa main. La sainte remettait toutes choses

entre les mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de Moulins

l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle refusa, «renonçant à toute

supériorité». «Ma très chère Mère, lui écrivait Mme de Montmorency, tous

ces refus ne me rebutent point: vous viendrez, et Dieu fera pour moi ce

que les hommes ne veulent pas faire.» Les magistrats d’Annecy

s’opposaient à tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant que,

si elle venait à mourir en France, on ne pût avoir son corps. Enfin

l’évêque de Genève lui ayant demandé si elle jugeait ce voyage

nécessaire, sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation de

partir. «Brûlant du désir d’aller faire un dernier effort pour le bien

de son institut», heureuse peut-être, tout au fond d’elle-même, de

revoir sa patrie, elle se prépara à ce voyage «avec une allégresse

admirable», assurant que «vive ou morte, elle reviendrait». Mais, contre

son habitude, elle envoyait chercher les amis et amies du monastère pour

les entretenir une fois encore et prendre congé d’eux. Elle faisait

écrire à presque toutes les maisons de l’ordre pour leur demander des

prières et leur dire adieu. Elle disait «que jamais elle n’avait fait

voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait certains biens fort

grands pour quelques maisons, et pour son âme en particulier, ayant

grande envie de conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque

de Sens et M. Vincent; que cette maison était en si bon train et avait

une si bonne Mère, qu’il fallait qu’elle allât travailler ailleurs, et

qu’elle n’avait point de plus grande suavité que de penser qu’elle

laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy».

Enfin le jour du départ arriva. Après avoir «parlé à toutes les sœurs en

particulier», elle voulut encore «parler en général». «Mes très chères

filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en la dilection

de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu’il soit

lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez-vous les unes les

autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps de Dieu; et

si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine.

Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes

unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur et qu’une âme en

Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; _je vous aime toutes; je

vous connais toutes_. Il me semble que je vous laisse en la grâce de

Dieu; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa

bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. _Adieu,

mes chères filles, adieu, encore un coup, mes chères filles._ Je ne sais

si nous nous verrons encore dans cette vie; il faut tout laisser à la

divine Providence. Si ce n’est en ce monde, ce sera en la sainte

éternité. _Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort

présentes._ Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connais toutes

si bien...»

Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, faisant ranger toutes

les sœurs le long de la chambre des assemblées, sans vouloir qu’elles se

missent à genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant à

chacune un mot à l’oreille «selon leur besoin intérieur». Puis, elle

leur donna sa bénédiction à toutes. La mère de Blonay n’était pas là;

elle accourut, fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent quelques

instants ensemble: la mère de Chantal demanda à «sa chère cadette»

quelques conseils pour son intérieur et lui confia que depuis trois

jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. On s’étonnait

qu’elle ne pleurât pas comme à son ordinaire. «Ma Mère, lui dit une des

sœurs, nous ne nous reverrons plus.--Si ferons, ma fille, lui

dit-elle gaiement.--Mais, lui dit la sœur, demandez-le donc à

Notre-Seigneur.--Non, pas cela, dit-elle, sa volonté soit faite; nous

nous reverrons en cette vie ou en l’autre.»

Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet 1641. Une foule

immense l’attendait à la porte. On se pressait dans les rues pour lui

dire adieu. Les malades se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir

passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une chose qu’elle

n’avait jamais faite: faisant relever sa litière de tous les côtés, elle

tendait les mains à qui voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si

bien portante que les médecins lui donnaient encore pour quinze ans de

vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, à Montluel et à Lyon, faisant

partout admirer la sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on

l’accueillit avec des transports de joie indicibles. Entre Mme de

Montmorency et elle l’intimité spirituelle était si parfaite qu’au

témoignage de la mère de Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient

toutes deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre à la place de

la supérieure, et en «gardant partout jalousement son dernier rang»,

elle s’employa de toute son activité au service de la communauté,

préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts des diverses

maisons les aptitudes individuelles.

Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir. La reine écrivit à

l’évêque de Genève, et, la sainte ayant reçu licence de partir, elle lui

envoya une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à Saint-Germain,

où se trouvait la cour. Elle alla à sa rencontre avec ses deux fils, le

Dauphin et le duc d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la

plus grande vénération, l’entretint pendant deux heures, et, lui

présentant ses enfants, les fit mettre à genoux, et lui demanda avec

instance de les bénir. A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le

monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher. Elle se prêtait à

tout avec une bonté, une modestie, une douceur admirables: de ses

paroles, de ses attitudes, de son visage enflammé, de toute sa personne

enfin, il émanait une telle impression de sainteté qu’on ne se lassait

pas de la regarder. Pour satisfaire tous ceux qui s’adressaient à elle,

elle se levait à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun de

ses exercices de piété, mais ne refusant aucun travail, et, malgré la

fatigue, écoutant et parlant toute la journée. Elle disait que

«Notre-Seigneur lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter

de tant parler, ce qui lui était pénible et nuisible». On attribua à son

intervention deux guérisons miraculeuses qui signalèrent son séjour à

Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement M. Vincent: et

l’on imagine aisément les suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes,

pleines de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles planait, sans

nul doute, le souvenir attendri de l’âme élue de saint François de

Sales.

Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put voir aussi l’archevêque

de Sens, Mgr de Bellegarde, avec qui «elle conféra amplement de son

intérieur»: elle fit devant lui «une revue générale de toute sa vie et

de toute son âme», et l’interrogea longuement sur la meilleure manière

de se préparer à la mort. A la suite de ces entretiens, le long «martyre

d’amour» dont elle souffrait depuis neuf ans cessa enfin, et elle put

désormais goûter «une paix amoureuse et victorieuse», prélude manifeste

du bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin prochaine se

multipliaient. Dans une visite qu’elle fit aux Carmélites de Paris, elle

apprit de la bouche de la fille de Mme Acarie, la sœur Marguerite du

Saint-Sacrement, que sa mort était proche. «Que dites-vous, ma mère?

s’écria-t-elle. O Dieu! la bonne nouvelle!» Et toute joyeuse, elle ne

parlait que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal, auprès de

la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre, elle quittait Paris pour

retourner à Moulins. En prenant congé des sœurs, elle leur dit: «Adieu,

mes filles, jusqu’à l’éternité.» Elle s’arrêta à Melun, à Montargis, où

elle retrouva l’archevêque de Sens, qui, une fois de plus, admira

l’extraordinaire pureté de cette âme de cristal. En le quittant, elle le

prit à part pour lui demander: «Dites-moi encore, mon père, en quel état

et en quelle disposition je dois mourir, car je ne le veux pas oublier.»

A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui inquiéta les médecins,

elle ne voulut prendre aucun repos et n’en persista pas moins à se lever

à cinq heures et demie du matin; elle se dérobait aux prévenances qu’on

avait pour elle. «Non, non, laissez cela, disait-elle: pauvreté,

humilité, simplicité, voilà nos règles.» Elle blâma fort les

raffinements qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et la

construction d’un portail qu’elle jugeait trop beau et dont elle eût

souhaité la vente. La règle, l’observance, l’amour mutuel, l’humilité,

la soumission absolue à la volonté de Dieu, le «dépouillement sans

bornes», elle n’avait que ces mots-là à la bouche; et rien n’égalait son

ardeur à prêcher le complet détachement qu’elle pratiquait.

Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore. A son arrivée, on la

trouva très changée; elle-même sentait bien que la mort n’était pas

loin. Le samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception, bien que

plus souffrante, elle se rendit au réfectoire, et là, pendant la

collation des Sœurs, à genoux et les bras en croix, elle pria la Sainte

Vierge «de l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de sa mort».

A la récréation du soir, elle s’entretint comme de coutume avec Mme de

Montmorency. Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant une grande

cour froide, aller à l’infirmerie consoler une sœur malade qui redoutait

la mort: on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à cinq

heures, elle descendit au chœur pour son oraison: le froid de la fièvre

la prit; elle n’en continua pas moins ses prières et alla réconforter la

sœur malade. La fièvre augmentait: on voulait la faire coucher, ou, tout

au moins, la faire communier avant toutes les autres. Elle s’y refusa,

demandant en grâce qu’on la laissât communier avec la communauté, car,

disait-elle, «ce jour m’est bien particulier: il y a aujourd’hui trente

et un ans accomplis que, par le commandement de notre bienheureux Père,

je communie tous les jours, indigne que je suis de cette grâce.» Après

la messe, il fallut l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de Mme de

Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt «une fièvre dangereuse avec

inflammation de poitrine».

Sainte Jeanne de Chantal · 第 11 / 12 段