monastère d’Annecy. Elle morte, il fallut la remplacer. En vain la mère
de Chantal supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle
charge: elle fut élue une fois encore. Elle pleura: mais, se
ressaisissant bien vite, elle se soumit avec son habituelle docilité à
la divine volonté. On nous a conservé le texte des paroles qu’elle
adressa à ses filles en cette mémorable circonstance; elle s’y peint
tout entière:
«Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin particulier de
vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser
en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que
c’est Dieu qui m’a donné cette charge; car j’ai grandement prié en
cette occasion; sa bonté sait que ce n’était pas par inclination, et
que je n’y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères
sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, _ce sera
mon dernier triennal_, pendant lequel, Dieu aidant, _je me consacrerai
à votre service_; je vous consacre mon âme à cet effet, et
j’emploierai les forces de mon corps et le peu d’esprit que Dieu m’a
donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendais de tant vivre,
ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas; personne ne le
croyait; mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je fasse
encore ce triennal, _je mettrai ma dernière main à cette vigne_ et
consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne
sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant
tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine; mais
soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou à la fin, cela
m’est du tout indifférent: soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera
bon. Toutefois, sa bonté me donne espérance qu’après ce triennal il
m’accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu’il
lui plaira, _pour penser à moi. Car, hélas! mes sœurs, il y a
vingt-sept ans que je pense aux autres, et n’ai presque pas le loisir
de penser à moi._ Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort
selon sa sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine; mais je vous
dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez _plus veillante
sur vous que jamais_; car j’ai ce sentiment au cœur _qu’il faut que ce
triennal porte coup_, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce
consentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur
vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié.»
On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire ces paroles si
virilement chrétiennes, et en même temps si profondément humaines, si
féminines même. On devine comment elles furent accueillies par celles
qui les entendirent et quelle ferveur de piété et d’émulation elles
provoquèrent dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé la mère
de Chantal, ce dernier triennal a «porté coup».
Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses tâches. La reine Anne
d’Autriche, enceinte du futur Louis XIV, lui demandait de faire prier
tout l’institut pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne
Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De nouveaux couvents
se fondaient, et chaque fois, l’on s’adressait à elle pour tous les
détails d’organisation que comportait toujours une fondation nouvelle;
elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa prudence
habituelles; et, si surchargée et pressée qu’elle fût, elle ne manquait
pas de joindre à ses conseils et à ses directions un mot de piété et
d’affection; sa correspondance allait croissant, et ce n’était pas trop
de ses trois secrétaires pour l’aider à en venir à bout. En un mot, elle
était l’âme vivante de cette vaste famille religieuse dont les membres,
dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et italien,
recevaient d’elle l’impulsion première et la pensée directrice.
Depuis longtemps, il était question de fonder un monastère de la
Visitation à Turin; mais les circonstances jusqu’alors ne s’y étaient
point prêtées. Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient
vivement que la mère de Chantal en personne vînt faire cette fondation.
En 1638, leur insistance fut telle que l’évêque de Genève consentit à
laisser partir la vieille religieuse pour ce long et difficile voyage.
Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au val d’Aoste, et arriva enfin à
Turin le 30 septembre. Sur sa route, elle était l’objet de la vénération
universelle. On sonnait les cloches, on ornait les églises, on tirait le
canon; le peuple en foule allait au-devant d’elle et, s’agenouillant sur
son passage, lui demandait sa bénédiction; évêques et archevêques lui
rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient conseil, lui
soumettaient leur conscience. A Turin, il fallut sept mois pour aplanir
les difficultés qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation
projetée et pour mettre sur pied le nouveau monastère. Avec son habileté
et sa fermeté coutumières la mère de Chantal y parvint, et quand, au
mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant surgi, elle dut, pour
obéir aux ordres de l’évêque de Genève, quitter Turin et regagner
Annecy, elle laissait un couvent de visitandines bien constitué, tout
fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très profondément pénétré de
l’esprit de l’ordre. Turin, Pignerol furent pris par les Français
luttant contre les Espagnols; la mère de Chantal tremblait fort pour ses
filles: elle apprit avec grande joie que les deux monastères avaient été
épargnés. Revenue à Annecy en passant par Embrun où elle laissa le
souvenir d’une âme perpétuellement en contact avec le divin, elle
s’occupa très activement d’établir dans la petite ville une maison de
lazaristes. C’était là un de ses rêves; et elle eût été parfaitement
heureuse de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris la fin
très chrétienne de son frère l’archevêque de Bourges. Elle le pleura
amèrement, en se disant qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre,
ainsi que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans son cœur.
C’est le triste lot des vies qui se prolongent de voir se multiplier les
tombes autour d’elles.
Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant les devants, elle
supplia l’évêque de Genève d’intervenir pour que plus jamais on ne
l’élût supérieure. On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641,--elle
avait soixante-neuf ans,--elle réunit le chapitre, déposa pour toujours
le pouvoir dont on l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur
de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes les fautes
qu’elle avait commises à l’égard des unes et des autres. Puis, se
relevant, ce qu’elle n’avait jamais fait, elle vint embrasser
maternellement toutes les religieuses l’une après l’autre, leur disant
un dernier adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant de
prononcer la moindre parole d’attendrissement. Elle ne cesserait jamais
de les aimer, ajoutait-elle, car elle éprouvait pour elles «l’affection
tendre des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants».
Enfin elle leur recommanda, en termes brefs, substantiels et chaleureux,
la mère de Blonay, que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.
Quelques jours après, la mère de Blonay était élue supérieure à la
presque unanimité. Profondément heureuse de ce choix, la mère de Chantal
remercia avec effusion les sœurs du témoignage de confiance qu’elles lui
avaient donné. Enfin elle allait pouvoir penser à elle-même et se
préparer à la mort sous la direction d’une religieuse très aimée, qui
avait été l’une de ses premières collaboratrices, et qui allait lui
remplacer ses trois vieilles amies disparues. Femme supérieure, «la
crème de la Visitation», au dire de saint François de Sales, qui, de
bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay était supérieure à
Bourg. «Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de
Chantal, régir notre chère maison, et _en particulier ma pauvre âme_. Je
vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera
faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les
ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront
chassés par cette bénite et tant attendue venue.» A cette perspective
elle ne se sentait pas d’aise; elle instruisait les sœurs de leurs
devoirs à l’égard des supérieures nouvellement élues, leur disait tout
le bien possible de leur future supérieure, dont elle leur avait peu
parlé auparavant, pour ne pas exercer de pression sur elles; elle
faisait préparer elle-même son lit et sa chambre; elle ne se lassait
point de recommander aux religieuses, «aux récréations et ailleurs», de
bien aimer leur nouvelle Mère et de lui obéir; de s’aimer bien
tendrement les unes les autres; et quand elle les rencontrait, elle leur
disait «avec un visage enflammé»: «Mes chères Sœurs, amour, amour,
amour!»
A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à la porte «avec une
allégresse et vitesse incroyables»; et se jetant à genoux devant elle,
elle l’embrassa tendrement, disant: «Voici ma Mère, ma fille, ma sœur,
mon propre cœur et mon âme.» Sa «chère cadette» était tombée à genoux
elle aussi. Elles se relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la
mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à Notre-Seigneur et à
saint François de Sales. Se tournant en souriant vers l’une de ses
filles, elle lui dit: «Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon
cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je la désirais?» Et à la
mère de Blonay: «Ma très chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais
envie de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf mois entiers
que je vous demande à Dieu.»
La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la mère de Chantal, dans sa
passion d’humilité et d’obéissance, se ravalât au dernier rang des
religieuses. A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, et
il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le différend. Prévenus
par Mme de Chantal, l’évêque de Genève et le Père spirituel du couvent
lui donnèrent raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction,
s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle ne voulut plus s’occuper
d’aucune affaire temporelle, les choses de la terre lui étant à charge:
la seule liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui lui
étaient adressées des divers monastères et d’y répondre ou d’y faire
répondre par ses secrétaires. Elle ne vivait plus en ce monde; elle
était tout entière absorbée dans la contemplation des choses éternelles.
Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours été grandes, étaient
devenues merveilleuses. «Dans son dernier triennal, écrit la mère de
Chaugy, elle parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et
si ravissante qu’il semblait que cette divine qualité de bonté et de
douceur eût submergé la force éminente de son naturel.» Il y avait dans
la sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection qu’on en
frémissait autour d’elle, et qu’on craignait que ce ne fût le dernier
éclat d’un flambeau qui allait s’éteindre.
Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots ravissants que ses
filles recueillaient et qui alimentaient leur piété. «Elle nous disait,
raconte l’une d’elles, que, dans les premières années de l’institut, les
fondations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes de
peine, au temps de la moisson. Le père de famille leur dit: «Venez ici,
allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre.» Mais quand ces
pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne peuvent plus que
filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants du
père de famille, auquel elles ont survécu: «Votre père ne faisait pas
ainsi, votre père voulait que l’on fît de telle et telle sorte»; puis,
s’appliquant à elle-même sa comparaison: «Au commencement, disait-elle,
comme la servante de l’institut, notre bienheureux Père me disait:
«Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à
Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez à Dijon.» Ainsi
j’ai été plusieurs années que je ne faisais qu’aller et venir, tantôt en
l’un des champs, tantôt en un autre, de ce cher père de famille;
maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq ans
(c’était l’âge qu’elle avait alors); il me semble que je ne sers plus de
rien du tout dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions du
Père.» Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu de pensées qui lui
agréassent plus que celle-là.»
Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de 1636, nous la rendent
telle qu’elle était à cette époque: l’un qui se trouve au second
monastère de la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la
Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs préfèrent.
Sous l’austérité du costume monastique la physionomie a gardé bien du
charme et même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est large, les
pommettes saillantes, le nez finement aquilin, la bouche menue, le
menton énergique et décidé. Le regard est franc, direct, profond, un peu
douloureux et comme chargé d’expérience et de bonté. Le sourire est
exquis de vivacité spirituelle et en même temps d’indulgence et
d’infinie douceur. Ce délicieux sourire où les plus rares qualités d’une
âme de femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait
longtemps à le contempler: à lui tout seul, il nous fait comprendre que
sa grâce était la plus forte, et qu’on ne résistait pas à Mme de
Chantal.
A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. Mme de Montmorency
voulait recevoir le voile de sa main. La sainte remettait toutes choses
entre les mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de Moulins
l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle refusa, «renonçant à toute
supériorité». «Ma très chère Mère, lui écrivait Mme de Montmorency, tous
ces refus ne me rebutent point: vous viendrez, et Dieu fera pour moi ce
que les hommes ne veulent pas faire.» Les magistrats d’Annecy
s’opposaient à tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant que,
si elle venait à mourir en France, on ne pût avoir son corps. Enfin
l’évêque de Genève lui ayant demandé si elle jugeait ce voyage
nécessaire, sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation de
partir. «Brûlant du désir d’aller faire un dernier effort pour le bien
de son institut», heureuse peut-être, tout au fond d’elle-même, de
revoir sa patrie, elle se prépara à ce voyage «avec une allégresse
admirable», assurant que «vive ou morte, elle reviendrait». Mais, contre
son habitude, elle envoyait chercher les amis et amies du monastère pour
les entretenir une fois encore et prendre congé d’eux. Elle faisait
écrire à presque toutes les maisons de l’ordre pour leur demander des
prières et leur dire adieu. Elle disait «que jamais elle n’avait fait
voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait certains biens fort
grands pour quelques maisons, et pour son âme en particulier, ayant
grande envie de conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque
de Sens et M. Vincent; que cette maison était en si bon train et avait
une si bonne Mère, qu’il fallait qu’elle allât travailler ailleurs, et
qu’elle n’avait point de plus grande suavité que de penser qu’elle
laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy».
Enfin le jour du départ arriva. Après avoir «parlé à toutes les sœurs en
particulier», elle voulut encore «parler en général». «Mes très chères
filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en la dilection
de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu’il soit
lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez-vous les unes les
autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps de Dieu; et
si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine.
Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes
unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur et qu’une âme en
Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; _je vous aime toutes; je
vous connais toutes_. Il me semble que je vous laisse en la grâce de
Dieu; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa
bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. _Adieu,
mes chères filles, adieu, encore un coup, mes chères filles._ Je ne sais
si nous nous verrons encore dans cette vie; il faut tout laisser à la
divine Providence. Si ce n’est en ce monde, ce sera en la sainte
éternité. _Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort
présentes._ Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connais toutes
si bien...»
Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, faisant ranger toutes
les sœurs le long de la chambre des assemblées, sans vouloir qu’elles se
missent à genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant à
chacune un mot à l’oreille «selon leur besoin intérieur». Puis, elle
leur donna sa bénédiction à toutes. La mère de Blonay n’était pas là;
elle accourut, fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent quelques
instants ensemble: la mère de Chantal demanda à «sa chère cadette»
quelques conseils pour son intérieur et lui confia que depuis trois
jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. On s’étonnait
qu’elle ne pleurât pas comme à son ordinaire. «Ma Mère, lui dit une des
sœurs, nous ne nous reverrons plus.--Si ferons, ma fille, lui
dit-elle gaiement.--Mais, lui dit la sœur, demandez-le donc à
Notre-Seigneur.--Non, pas cela, dit-elle, sa volonté soit faite; nous
nous reverrons en cette vie ou en l’autre.»
Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet 1641. Une foule
immense l’attendait à la porte. On se pressait dans les rues pour lui
dire adieu. Les malades se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir
passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une chose qu’elle
n’avait jamais faite: faisant relever sa litière de tous les côtés, elle
tendait les mains à qui voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si
bien portante que les médecins lui donnaient encore pour quinze ans de
vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, à Montluel et à Lyon, faisant
partout admirer la sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on
l’accueillit avec des transports de joie indicibles. Entre Mme de
Montmorency et elle l’intimité spirituelle était si parfaite qu’au
témoignage de la mère de Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient
toutes deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre à la place de
la supérieure, et en «gardant partout jalousement son dernier rang»,
elle s’employa de toute son activité au service de la communauté,
préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts des diverses
maisons les aptitudes individuelles.
Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir. La reine écrivit à
l’évêque de Genève, et, la sainte ayant reçu licence de partir, elle lui
envoya une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à Saint-Germain,
où se trouvait la cour. Elle alla à sa rencontre avec ses deux fils, le
Dauphin et le duc d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la
plus grande vénération, l’entretint pendant deux heures, et, lui
présentant ses enfants, les fit mettre à genoux, et lui demanda avec
instance de les bénir. A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le
monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher. Elle se prêtait à
tout avec une bonté, une modestie, une douceur admirables: de ses
paroles, de ses attitudes, de son visage enflammé, de toute sa personne
enfin, il émanait une telle impression de sainteté qu’on ne se lassait
pas de la regarder. Pour satisfaire tous ceux qui s’adressaient à elle,
elle se levait à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun de
ses exercices de piété, mais ne refusant aucun travail, et, malgré la
fatigue, écoutant et parlant toute la journée. Elle disait que
«Notre-Seigneur lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter
de tant parler, ce qui lui était pénible et nuisible». On attribua à son
intervention deux guérisons miraculeuses qui signalèrent son séjour à
Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement M. Vincent: et
l’on imagine aisément les suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes,
pleines de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles planait, sans
nul doute, le souvenir attendri de l’âme élue de saint François de
Sales.
Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put voir aussi l’archevêque
de Sens, Mgr de Bellegarde, avec qui «elle conféra amplement de son
intérieur»: elle fit devant lui «une revue générale de toute sa vie et
de toute son âme», et l’interrogea longuement sur la meilleure manière
de se préparer à la mort. A la suite de ces entretiens, le long «martyre
d’amour» dont elle souffrait depuis neuf ans cessa enfin, et elle put
désormais goûter «une paix amoureuse et victorieuse», prélude manifeste
du bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin prochaine se
multipliaient. Dans une visite qu’elle fit aux Carmélites de Paris, elle
apprit de la bouche de la fille de Mme Acarie, la sœur Marguerite du
Saint-Sacrement, que sa mort était proche. «Que dites-vous, ma mère?
s’écria-t-elle. O Dieu! la bonne nouvelle!» Et toute joyeuse, elle ne
parlait que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal, auprès de
la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre, elle quittait Paris pour
retourner à Moulins. En prenant congé des sœurs, elle leur dit: «Adieu,
mes filles, jusqu’à l’éternité.» Elle s’arrêta à Melun, à Montargis, où
elle retrouva l’archevêque de Sens, qui, une fois de plus, admira
l’extraordinaire pureté de cette âme de cristal. En le quittant, elle le
prit à part pour lui demander: «Dites-moi encore, mon père, en quel état
et en quelle disposition je dois mourir, car je ne le veux pas oublier.»
A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui inquiéta les médecins,
elle ne voulut prendre aucun repos et n’en persista pas moins à se lever
à cinq heures et demie du matin; elle se dérobait aux prévenances qu’on
avait pour elle. «Non, non, laissez cela, disait-elle: pauvreté,
humilité, simplicité, voilà nos règles.» Elle blâma fort les
raffinements qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et la
construction d’un portail qu’elle jugeait trop beau et dont elle eût
souhaité la vente. La règle, l’observance, l’amour mutuel, l’humilité,
la soumission absolue à la volonté de Dieu, le «dépouillement sans
bornes», elle n’avait que ces mots-là à la bouche; et rien n’égalait son
ardeur à prêcher le complet détachement qu’elle pratiquait.
Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore. A son arrivée, on la
trouva très changée; elle-même sentait bien que la mort n’était pas
loin. Le samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception, bien que
plus souffrante, elle se rendit au réfectoire, et là, pendant la
collation des Sœurs, à genoux et les bras en croix, elle pria la Sainte
Vierge «de l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de sa mort».
A la récréation du soir, elle s’entretint comme de coutume avec Mme de
Montmorency. Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant une grande
cour froide, aller à l’infirmerie consoler une sœur malade qui redoutait
la mort: on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à cinq
heures, elle descendit au chœur pour son oraison: le froid de la fièvre
la prit; elle n’en continua pas moins ses prières et alla réconforter la
sœur malade. La fièvre augmentait: on voulait la faire coucher, ou, tout
au moins, la faire communier avant toutes les autres. Elle s’y refusa,
demandant en grâce qu’on la laissât communier avec la communauté, car,
disait-elle, «ce jour m’est bien particulier: il y a aujourd’hui trente
et un ans accomplis que, par le commandement de notre bienheureux Père,
je communie tous les jours, indigne que je suis de cette grâce.» Après
la messe, il fallut l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de Mme de
Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt «une fièvre dangereuse avec
inflammation de poitrine».