Elle fut de retour à Annecy le 30 octobre 1628. Jusqu’alors, la peste

n’avait pas encore pénétré en Savoie. L’hiver terminé, elle fit son

apparition à Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy, peu après

Pâques. Quelques jours après, le 31 mai 1629, les visitandines d’Annecy

élisaient de nouveau comme supérieure la mère de Chantal. De tous côtés,

on aurait voulu soustraire cette dernière aux dangers qui la menaçaient,

et des interventions princières se produisirent pour lui faire quitter

«son petit Nessi». C’était bien mal la connaître! Elle se refusa

obstinément à «abandonner son troupeau». «Se voyant environnée de toutes

parts de la mort», elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui

exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen de conserver et de

perpétuer, après elle, le véritable esprit de l’institut: exacte

observance des règles; étroite union spirituelle avec le monastère

d’Annecy; pas de supérieure générale «sous l’autorité de laquelle l’on

met les maisons, _cela me serait_, déclare-t-elle, _en abomination d’y

penser_», mais «une Mère commune qui après moi fasse ce que Dieu a voulu

que j’aie fait». Ainsi rassurée sur l’avenir de son œuvre, de tout son

grand cœur elle se donne à son devoir présent. La misère était grande à

Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent, la sainte fait donner sans

compter tout ce qu’on lui a donné à elle-même; de l’argent, des remèdes,

du blé; les provisions épuisées se renouvellent comme par miracle. Pour

augmenter la part des malheureux, elle diminue celle des sœurs; elle

leur persuade aisément de se contenter de gros pain noir. Désolée de ne

pouvoir, comme autrefois, à cause de la clôture, elle et ses filles,

assister les malades, elle anime de son zèle, de son ardente charité, de

sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats qui viennent, au

parloir du couvent, se retremper auprès d’elle. Tous les matins,

l’évêque de Genève, dont la conduite fut admirable, «venait prendre

ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout le jour»: «O ma digne

Mère, lui disait-il avec des larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je

suis votre Josué; tandis que vous tenez vos mains élevées au ciel, je

bataille avec nos gens contre la calamité de mon cher peuple.» «Les

discours embrasés de cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès

de canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient

d’enthousiasme.» Et, par toute son attitude de courageuse résignation et

de religieuse confiance, elle maintenait les sœurs «dans leur

tranquillité ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans la communauté ni

effroi, ni trouble, ni crainte». Sous sa direction et à son exemple, les

religieuses s’imposaient des mortifications extraordinaires: jeûnes,

macérations, disciplines, processions autour du cloître pieds nus et la

corde au cou. Et c’était, nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir

la mère de Chantal, «le visage à la fois triste et enflammé, les yeux

baignés de larmes, se traînant à genoux nus, la corde au cou et criant:

«Grâce, grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs!»

Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs, un regret la

hantait toujours que la conception primitive de la Visitation, celle qui

associait la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative

de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle s’en soit souvent ouverte,

dans ses lettres et ses entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en

pouvons guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer saint François

de Sales, c’eût été M. Vincent, que, dans l’une des trop rares lettres

qui nous aient été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle

«mon très unique Père». Si M. Vincent n’avait pas été converti d’avance

aux vues de la mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des

misères sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait engendrées. Quatre

ans plus tard, l’Institut des Filles de la Charité était fondé, et, pour

bien marquer la part de la sainte dans cette fondation mémorable, saint

Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation nouvelle était

l’héritage de Mme de Chantal.

Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint François de Sales.

Devançant la décision pontificale, la voix populaire attribuait à ce

dernier une foule de miracles et réclamait une canonisation officielle.

Une première enquête autorisée par Rome avait eu lieu en 1627. Il

fallut, pour la poursuivre et l’achever, attendre que la peste eût cessé

ses ravages. Le 4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et

d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques firent ouvrir

le tombeau. Le corps était dans un parfait état de conservation et

dégageait une odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort, on

avait bien des fois respirée dans le monastère. Et pendant que sainte

Chantal, à genoux contre la grille, éperdue et comme en extase,

contemplait ces restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait

l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps du saint. Le

soir, quand tout le monde fut retiré, la mère de Chantal alla avec toute

la communauté «vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison

devant icelui, avec un visage si enflammé, et une façon et action si

rabaissées, que l’on n’eût su discerner ce qui la tirait hors

d’elle-même, ou l’amour ou l’humilité et anéantissement». Prenant pour

elle-même une défense faite par les commissaires, elle s’abstint de

baiser la main de son Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la

permission, «elle baissa la tête, et fit poser cette sainte main sur

icelle; et ce Bienheureux, comme s’il eût été en vie, étendit la main

sur la tête de son unique fille, et la lui serra, comme lui faisant une

paternelle caresse».

Leur œuvre commune allait prospérant chaque jour davantage. De 1630 à

1640, quarante-quatre couvents de la Visitation sont fondés un peu

partout: Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun, Angers, Poitiers,

Tours, Bordeaux, Amiens,--combien d’autres villes encore!--voient

successivement dans leurs murs les filles de sainte Chantal organiser

des foyers de vie spirituelle. L’ordre même commence à essaimer hors de

France: Nancy, Fribourg, Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour à

celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de tant de pieuses

maisons et dont la réputation devenait européenne. Et par elle l’esprit

de ferveur, d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était celui

de saint François de Sales se maintenait intact dans toutes les

communautés nouvelles. L’ordre se recrutait dans toutes les classes: il

accueillait des pauvres et des infirmes, même des filles repenties; il

ne se contentait pas de prier et d’expier pour les péchés du monde; il

ouvrait des pensionnats féminins. La mère de Chantal était à la fois

heureuse et inquiète de cette prodigieuse fructification; elle aurait

voulu que l’institut «s’étendît du côté de la racine plutôt que du côté

des branches»: mais elle était bien obligée de se prêter à son temps et

aux impérieux besoins des âmes; et toujours docile à la volonté divine,

elle trouvait le moyen, quelque absorbantes et diverses que fussent ses

occupations croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne rien

laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute «sa troupe», si

dispersée qu’elle fût dans l’espace, et de la pénétrer de sa pensée

profonde.

De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait à elle. Reines et

princesses, bourgeoises et nobles dames, religieuses et laïques, prêtres

même se soumettaient à sa direction, venaient la consulter sur «leur

intérieur». Au nombre de ses «dirigés», elle compta son propre frère,

Mgr André Frémyot, l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien

plus que grand chrétien, ne ressemblait guère à sa sœur. Il n’avait pas

hérité du stoïcisme de leur père. C’était un prélat aimable, lettré et

mondain, qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal et qui

préférait la résidence à la cour: il aimait la vie large et facile, les

réceptions, les compagnies élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme

n’étaient point son fait. Mme de Chantal lui aurait souhaité une vie

plus sainte et plus mortifiée. A la suite d’une maladie qui avait failli

l’emporter en 1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de

réformer son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur qui lui traça

tout un programme de vie spirituelle: il fit de son mieux pour le

suivre, et fort des conseils de la sainte femme, il y réussit quelque

temps; mais il était faible, et il se laissait reprendre à toutes les

sollicitations qui venaient «le distraire de la dévotion intérieure». Il

ne sut pas pratiquer le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on

lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût de l’autorité d’un

frère qu’elle appelait «son très honoré Seigneur», la mère de Chantal

devait trouver qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons.

Il en fut tout autrement d’un certain nombre d’âmes qui l’approchèrent,

et qui, pour la plupart, subirent profondément son généreux ascendant.

Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide Michel Favre,

qui fut le confesseur de saint François de Sales et de sainte Jeanne de

Chantal, douce âme innocente et simple qui comprenait et admirait

pleinement le génie et la vertu de sa pénitente; le commandeur de

Sillery, qui, frère d’un chancelier, avait été ambassadeur du Roi en

Espagne et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant mis à

l’école de saint François de Sales et de la mère de Chantal, travailla

très activement à la béatification et aux publications posthumes du

premier et rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers, les

plus grands, les plus signalés services. Elle les aimait très tendrement

tous les deux, et leur mort lui fit verser bien des larmes. Si détachée

qu’elle fût de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la perte

de ceux qui lui étaient chers.

Ses amitiés et ses directions féminines étaient innombrables. Elle a

aimé en Dieu toutes «ses filles», et en toutes elle a fait passer un peu

de son âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est naturel,

quelques-unes d’entre elles ont été plus près de son cœur que les

autres. D’abord, celles qui avaient été ses premières collaboratrices,

et auxquelles l’unissaient tant de communs souvenirs de difficultés

vaincues, d’épreuves saintement supportées, la mère Favre, la mère de

Châtel, la mère de Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour

«sa pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille», était comme

elle une âme ardente, héroïque et pure. Bourguignonnes toutes deux et un

peu parentes, elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient

compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée que la mère de

Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises déléguée pour fonder de

nouvelles maisons, la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle

réputation de vertu que son procès de canonisation a été commencé en

même temps que celui de sa grande amie. Huit ans après sa mort, son

corps a été trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant,

exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit entendre qu’elle

allait mourir, elle embrassa la supérieure qui lui annonçait cette

joyeuse nouvelle, infiniment heureuse d’«aller voir bientôt son Dieu».

Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre 1637: elle avait

cinquante-sept ans.--A son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande

joie d’être assistée par «sa mère, sa bonne mère» de Chantal. Rien ne

faisait prévoir sa fin; mais elle-même sentait qu’elle n’avait plus

beaucoup de jours à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle

mit très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement

interroger par la mère de Chaugy sur les origines et la fondatrice de la

Visitation, dont elle avait été la confidente et, à certains moments, la

tendre et sage directrice; puis elle s’alita et, après une longue agonie

dont la mère de Chantal nous a laissé l’édifiant détail dans une lettre

circulaire adressée aux supérieures de la Visitation, «cette bénite âme

s’envola hors de ce chétif monde, n’étant âgée que de cinquante et un

ans et quatre jours». Toute sa vie, elle avait été «gratifiée de grands

dons intérieurs et de hautes oraisons»; sa sincérité, sa droiture, sa

candeur étaient très aimées de saint François de Sales. «C’était, écrit

sainte Chantal, l’une de mes douces consolations de penser que je

laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère maison et dans

l’institut. Elle m’était plus chère que mes yeux et que ma propre

vie.»--Non moins chère au cœur de la mère de Chantal était la mère

Favre; son «grand cœur», sa «générosité royale», son admirable courage

et ses épreuves intérieures faisaient d’elle comme un double de la

sainte. Celle-ci lui confiait les plus délicates missions, et l’avait

employée à de nombreuses fondations. Quand sa santé la força de revenir

en Savoie, la mère de Chantal écrivait: «Mon Dieu! quelle consolation en

la pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait de l’aimable

présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement

chérie de mon cœur... _Tout m’en rit en cette espérance._» On lui avait

prescrit les eaux; elle se refusa énergiquement à rompre la clôture.

C’était choisir la mort: et, en effet, elle mourut à Chambéry dans

d’atroces crises de foie: elle n’avait que quarante-huit ans.

En six mois, la mère de Chantal venait de perdre coup sur coup ses trois

plus intimes amies, celles qui l’avaient le mieux aidée à supporter le

poids de l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle avait le

mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait vieille, seule et faible,

en proie aux plus grands troubles intérieurs. Elle écrivait en pleurant

à l’une des supérieures de son ordre «que sa chétive vieillesse était

bien dépouillée; que ses chères premières compagnes s’en allaient au

ciel, et la laissaient en terre pleine de misères, qu’elles étaient des

fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste; mais qu’elle

était demeurée sur la branche, parce qu’elle était encore toute verte,

ou peut-être pourrie ou vermoulue.» Touchante humilité de la part d’une

telle femme.

Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines ne pouvaient

manquer. Parmi celles qui vinrent ensoleiller la fin de cette noble vie,

il faut mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de Montmorency.

Jacqueline de Chaugy était la nièce d’Antoine de Toulonjon. Peu faite

pour vivre avec une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le

sera plus tard Mme de Sévigné, par une grand-mère et un oncle abbé, qui

lui apprit le latin. Très cultivée, vive et charmante, quand, en 1628,

Mme de Chantal la vit pour la première fois, elle était fort désemparée.

Une déception sentimentale l’avait jetée au cloître, mais elle n’avait

pas tardé à quitter le couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie

religieuse. Elle consentit à accompagner à Annecy, mais uniquement pour

se distraire, la mère de Chantal, dont la bonne grâce l’avait vite

séduite. Au bout de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer au

noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner un peu cette vive

et fière nature; et la mère de Chantal, qui «aimait son âme», et qui, je

crois, se reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, tout son

tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle affection. Elle fit

d’elle sa secrétaire préférée et la dépositaire de sa pensée. Sœur

Françoise-Madeleine de Chaugy devint ainsi l’historiographe de sainte

Chantal et des premiers temps de la Visitation; nommée supérieure du

monastère d’Annecy, ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification

de saint François de Sales. La prédilection de la mère de Chantal avait

été bien placée.

Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de Montmorency. Celle-ci,

d’origine italienne, avait épousé à quatorze ans Henri de Montmorency,

filleul de Henri IV, l’un des plus braves et des plus séduisants

seigneurs de la cour. Elle adorait son mari et lui passait toutes ses

folies. Impliqué dans la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité

toute-puissante de Richelieu, le duc paya de sa tête, en 1632, sa

téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut exilée à Moulins. Très

pieuse et, dans son désespoir, se sentant de plus en plus attirée vers

la vie religieuse, la duchesse désirait passionnément faire la

connaissance de la mère de Chantal. Après quelques lettres échangées,

les relations directes entre les deux femmes s’ébauchèrent en 1635.

Elles étaient admirablement faites pour se comprendre. «Entre toutes les

amitiés que Dieu m’a données, écrivait Mme de Chantal, il n’y en a point

que j’estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute

précieuse.» La duchesse aurait voulu recevoir le voile des visitandines

des mains de sa grande amie; elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle

qui ferma les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant aimée.

En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant tout le temps que la

peste a sévi, en qualité de supérieure du monastère d’Annecy, elle a

présidé aux destinées de la Visitation; elle a vu s’ouvrir le tombeau du

saint fondateur de son ordre et été témoin de quelques-uns de ses

miracles; elle a la ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son

«triennal» est achevé; elle croit que sa fin est proche, et elle

voudrait se préparer à la mort. Le 22 mai, en présence des sœurs réunies

dans le chœur, elle se met à genoux, «fait sa coulpe» de toutes les

fautes commises pendant son administration, et, déposant son pouvoir,

avec une merveilleuse humilité, elle va se mettre à la dernière place.

En vain elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune charge:

elle est réélue le 27 mai. «Voyez-vous, ma fille, déclarait-elle à une

religieuse, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent

à cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu;

car, hélas! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j’ai besoin de

penser à moi.» Elle n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles

années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement

active qu’elle avait toujours été: les deuils qui l’affligent

profondément,--celui de sa belle-fille Marie de Coulanges, celui de son

gendre Toulonjon, celui de M. Michel Favre,--et les préoccupations qui

en sont la suite assombrissent sa vie sans nuire aux multiples devoirs

quotidiens qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent

augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance: jamais elle ne

perd pied ni courage. Depuis longtemps il était question d’établir un

second monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la mère de Chantal

voit se conjurer contre elle toute sorte de difficultés, d’objections et

même de calomnies locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein et

surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai 1635, toute joyeuse d’être

enfin délivrée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa

le pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes qu’elle avait

commises pendant le temps de son administration, Mgr de Genève put lui

dire avec vérité que «grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il n’y

eût rien dans la maison qui n’allât bien».

Une grave question se posait, qui préoccupait beaucoup d’évêques et de

pieux ecclésiastiques, saint Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de

la Visitation s’étant développé au delà de toute espérance, n’était-il

pas à craindre que, la mère de Chantal une fois morte, l’union que sa

forte personnalité maintenait entre tous les monastères vînt à se

relâcher, et n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres ordres,

de les grouper sous l’autorité d’une supérieure générale? Il fut décidé

que la question serait discutée lors de l’assemblée générale du clergé

qui devait se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, Mgr

Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la mère de Chantal; et quand

celle-ci eut été déposée, l’évêque d’ailleurs étant mort dans

l’intervalle, elle se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un peu

à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.

Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu la conférence

projetée. Humble et les yeux baissés, la mère de Chantal laissa parler

tout le monde; puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté

expresse de saint François de Sales, docile interprète de la volonté

divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure générale, que, pour

conserver l’esprit de la Visitation et l’union entre les divers

monastères, il avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et que

donc «il fallait demeurer comme l’on était». Il y avait dans sa parole

un tel accent, une netteté si persuasive, que chacun se rallia à son

opinion: il fut simplement décidé «que le monastère d’Annecy serait

toujours reconnu pour l’origine des autres, et que, par une charitable

révérence et dépendance, les autres s’adresseraient toujours à lui pour

recevoir ses conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout

conformes aux observances qui s’y gardent».

Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à Paris et de faire une

visite générale des maisons de son ordre, qui toutes sollicitaient sa

venue, la mère de Chantal se mit en route au mois de septembre et se

rend successivement à Montargis, à Blois, à Orléans et à Tours. Elle

aurait voulu pousser jusqu’en Bretagne: la maladie et l’hiver la

contraignirent de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée de son

confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, elle reprend ses

voyages interrompus. A Troyes, où elle fut accueillie avec des

transports de joie extraordinaires, elle revit, au monastère du Carmel,

sa vieille amie, la mère Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux

saintes âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. De là elle

se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, à Lyon, à Valence, au

Pont-Saint-Esprit, à Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à

Montpellier, à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de l’évêque

de Genève qui, la sachant fatiguée par tous ces déplacements, la

rappelait à Annecy.

Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était reçue avec des

démonstrations d’allégresse et de vénération auxquelles son humilité ne

pouvait se dérober. Les religieuses, le clergé, les autorités, le peuple

lui faisaient fête: on recueillait ses moindres paroles; on la suppliait

d’entrer dans les maisons où il y avait des malades; on conservait comme

des reliques les objets qu’elle avait touchés; on lui coupait des

fragments de son voile ou de ses vêtements. «Voici la sainte! voici la

sainte!» s’écriait-on sur son passage. Et aux beaux discours qu’on lui

adressait, elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant au

supplice d’entendre prononcer son éloge. Bien vite, elle courait

s’enfermer au monastère. Et là, sans négliger aucun de ses devoirs de

piété, elle se faisait toute à tous, prodiguant conseils,

encouragements, recueillant les confidences, redressant quelquefois,

examinant les questions d’organisation pratique, aussi bien que les plus

hautes questions de spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par

les discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la pauvreté,

répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit de la Visitation, et

laissant partout des traces fulgurantes et durables de son passage.

N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, elle en avait

convoqué les supérieures à Aix. Là, deux semaines durant, elle régla, de

concert avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, qui

étaient en suspens; surtout elle les anima toutes de son esprit, les

faisant bénéficier de son expérience, leur communiquant la flamme sacrée

qui brûlait en elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de

sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté un souvenir

impérissable. Quand il fallut se séparer, bien des larmes coulèrent: ces

quelques jours d’intimité avec leur sainte fondatrice avaient été pour

«ses filles» la révélation du parfait bonheur.

Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté cachaient de grands

troubles intimes et une agonie morale qui devait se prolonger neuf

longues années,--dernière et suprême épreuve infligée par Dieu à son

héroïque servante. On éprouve quelques scrupules à évoquer, même

brièvement et d’une plume incompétente, l’état d’une pareille

conscience. Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. C’est

vers 1632 que commença pour sainte Chantal ce «martyre d’amour» qui ne

devait cesser qu’un mois avant sa mort. Elle était assaillie de

tentations terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas

d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent à son

esprit, et qu’elle ne parvenait pas à repousser. Tous les péchés dont on

l’entretenait, il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. Elle

prenait en dégoût tous ses exercices religieux et les devoirs de sa

charge. Elle avait horreur d’elle-même et du lamentable état de son âme.

Elle se sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. De loin en loin

de douloureux aveux lui échappaient sur ses intimes angoisses, et ses

larmes, ses profonds soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait

éperdûment à la mort. Elle ne retrouvait un peu de tranquillité qu’en

s’abandonnant humblement aux directions et aux sages conseils de la mère

de Châtel. Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et la

mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois plus intimes amies, allait

redoubler sa peine et aggraver sa solitude morale. Chose singulière, il

se faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. A

l’ordinaire, rien ne transparaissait au dehors de ses tourments

intérieurs, du secret désespoir qui l’étreignait, et sa sérénité, sa

gaîté même, la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient

inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la parfaite santé morale

de cette conductrice d’âmes sans se douter de l’inquiétude, du trouble

et des sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.

Sainte Jeanne de Chantal · 第 10 / 12 段