n’avait pas encore pénétré en Savoie. L’hiver terminé, elle fit son
apparition à Belley, à Chambéry, à Rumilly, et enfin à Annecy, peu après
Pâques. Quelques jours après, le 31 mai 1629, les visitandines d’Annecy
élisaient de nouveau comme supérieure la mère de Chantal. De tous côtés,
on aurait voulu soustraire cette dernière aux dangers qui la menaçaient,
et des interventions princières se produisirent pour lui faire quitter
«son petit Nessi». C’était bien mal la connaître! Elle se refusa
obstinément à «abandonner son troupeau». «Se voyant environnée de toutes
parts de la mort», elle écrit à la mère de Blonay une lettre où elle lui
exprime sa pensée suprême sur le meilleur moyen de conserver et de
perpétuer, après elle, le véritable esprit de l’institut: exacte
observance des règles; étroite union spirituelle avec le monastère
d’Annecy; pas de supérieure générale «sous l’autorité de laquelle l’on
met les maisons, _cela me serait_, déclare-t-elle, _en abomination d’y
penser_», mais «une Mère commune qui après moi fasse ce que Dieu a voulu
que j’aie fait». Ainsi rassurée sur l’avenir de son œuvre, de tout son
grand cœur elle se donne à son devoir présent. La misère était grande à
Annecy. Aux pauvres qui assiègent le couvent, la sainte fait donner sans
compter tout ce qu’on lui a donné à elle-même; de l’argent, des remèdes,
du blé; les provisions épuisées se renouvellent comme par miracle. Pour
augmenter la part des malheureux, elle diminue celle des sœurs; elle
leur persuade aisément de se contenter de gros pain noir. Désolée de ne
pouvoir, comme autrefois, à cause de la clôture, elle et ses filles,
assister les malades, elle anime de son zèle, de son ardente charité, de
sa vibrante parole tous ceux, prêtres ou magistrats qui viennent, au
parloir du couvent, se retremper auprès d’elle. Tous les matins,
l’évêque de Genève, dont la conduite fut admirable, «venait prendre
ordre vers elle de ce qu’il avait à faire tout le jour»: «O ma digne
Mère, lui disait-il avec des larmes de joie, vous êtes mon Moïse, je
suis votre Josué; tandis que vous tenez vos mains élevées au ciel, je
bataille avec nos gens contre la calamité de mon cher peuple.» «Les
discours embrasés de cette grande sainte, déclarait plus tard, au procès
de canonisation, le premier syndic de la ville, me remplissaient
d’enthousiasme.» Et, par toute son attitude de courageuse résignation et
de religieuse confiance, elle maintenait les sœurs «dans leur
tranquillité ordinaire, sans qu’il ait jamais paru dans la communauté ni
effroi, ni trouble, ni crainte». Sous sa direction et à son exemple, les
religieuses s’imposaient des mortifications extraordinaires: jeûnes,
macérations, disciplines, processions autour du cloître pieds nus et la
corde au cou. Et c’était, nous dit-on, un émouvant spectacle que de voir
la mère de Chantal, «le visage à la fois triste et enflammé, les yeux
baignés de larmes, se traînant à genoux nus, la corde au cou et criant:
«Grâce, grâce, mon Dieu, pardonnez aux pécheurs!»
Si soumise qu’elle fût aux décisions de ses supérieurs, un regret la
hantait toujours que la conception primitive de la Visitation, celle qui
associait la vie active et charitable de Marthe à la vie contemplative
de Marie, n’eût pas été réalisée. Qu’elle s’en soit souvent ouverte,
dans ses lettres et ses entretiens, à saint Vincent de Paul, nous n’en
pouvons guère douter. Si quelqu’un avait pu lui remplacer saint François
de Sales, c’eût été M. Vincent, que, dans l’une des trop rares lettres
qui nous aient été conservées d’elle à ce saint personnage, elle appelle
«mon très unique Père». Si M. Vincent n’avait pas été converti d’avance
aux vues de la mère de Chantal, il l’eût été par le spectacle des
misères sans nom que, de 1628 à 1631, la peste avait engendrées. Quatre
ans plus tard, l’Institut des Filles de la Charité était fondé, et, pour
bien marquer la part de la sainte dans cette fondation mémorable, saint
Vincent de Paul aimait à dire que la congrégation nouvelle était
l’héritage de Mme de Chantal.
Ainsi s’accomplissait aussi un vœu secret de saint François de Sales.
Devançant la décision pontificale, la voix populaire attribuait à ce
dernier une foule de miracles et réclamait une canonisation officielle.
Une première enquête autorisée par Rome avait eu lieu en 1627. Il
fallut, pour la poursuivre et l’achever, attendre que la peste eût cessé
ses ravages. Le 4 août 1632, en présence des sœurs de la Visitation et
d’un certain nombre de notables, les juges ecclésiastiques firent ouvrir
le tombeau. Le corps était dans un parfait état de conservation et
dégageait une odeur délicieuse, celle-là même que, depuis la mort, on
avait bien des fois respirée dans le monastère. Et pendant que sainte
Chantal, à genoux contre la grille, éperdue et comme en extase,
contemplait ces restes sacrés, la foule, forçant les portes, envahissait
l’église et faisait toucher toute sorte d’objets au corps du saint. Le
soir, quand tout le monde fut retiré, la mère de Chantal alla avec toute
la communauté «vénérer ce saint corps, et fut longuement en oraison
devant icelui, avec un visage si enflammé, et une façon et action si
rabaissées, que l’on n’eût su discerner ce qui la tirait hors
d’elle-même, ou l’amour ou l’humilité et anéantissement». Prenant pour
elle-même une défense faite par les commissaires, elle s’abstint de
baiser la main de son Père. Mais le lendemain, en ayant obtenu la
permission, «elle baissa la tête, et fit poser cette sainte main sur
icelle; et ce Bienheureux, comme s’il eût été en vie, étendit la main
sur la tête de son unique fille, et la lui serra, comme lui faisant une
paternelle caresse».
Leur œuvre commune allait prospérant chaque jour davantage. De 1630 à
1640, quarante-quatre couvents de la Visitation sont fondés un peu
partout: Beaune, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Metz, Melun, Angers, Poitiers,
Tours, Bordeaux, Amiens,--combien d’autres villes encore!--voient
successivement dans leurs murs les filles de sainte Chantal organiser
des foyers de vie spirituelle. L’ordre même commence à essaimer hors de
France: Nancy, Fribourg, Pignerol, Nice, Turin font appel tour à tour à
celle qui se refusait à être appelée la fondatrice de tant de pieuses
maisons et dont la réputation devenait européenne. Et par elle l’esprit
de ferveur, d’humilité, d’obéissance et de détachement qui était celui
de saint François de Sales se maintenait intact dans toutes les
communautés nouvelles. L’ordre se recrutait dans toutes les classes: il
accueillait des pauvres et des infirmes, même des filles repenties; il
ne se contentait pas de prier et d’expier pour les péchés du monde; il
ouvrait des pensionnats féminins. La mère de Chantal était à la fois
heureuse et inquiète de cette prodigieuse fructification; elle aurait
voulu que l’institut «s’étendît du côté de la racine plutôt que du côté
des branches»: mais elle était bien obligée de se prêter à son temps et
aux impérieux besoins des âmes; et toujours docile à la volonté divine,
elle trouvait le moyen, quelque absorbantes et diverses que fussent ses
occupations croissantes, de suffire à toutes ses obligations, de ne rien
laisser en souffrance, d’avoir bien en main toute «sa troupe», si
dispersée qu’elle fût dans l’espace, et de la pénétrer de sa pensée
profonde.
De toutes parts, et de tous les mondes on s’adressait à elle. Reines et
princesses, bourgeoises et nobles dames, religieuses et laïques, prêtres
même se soumettaient à sa direction, venaient la consulter sur «leur
intérieur». Au nombre de ses «dirigés», elle compta son propre frère,
Mgr André Frémyot, l’archevêque de Bourges. Celui-ci, honnête chrétien
plus que grand chrétien, ne ressemblait guère à sa sœur. Il n’avait pas
hérité du stoïcisme de leur père. C’était un prélat aimable, lettré et
mondain, qui ne s’attardait guère dans son palais archiépiscopal et qui
préférait la résidence à la cour: il aimait la vie large et facile, les
réceptions, les compagnies élégantes, et les rigueurs de l’ascétisme
n’étaient point son fait. Mme de Chantal lui aurait souhaité une vie
plus sainte et plus mortifiée. A la suite d’une maladie qui avait failli
l’emporter en 1624, et où il avait fait vœu, s’il guérissait, de
réformer son genre d’existence, il s’adressa à sa sœur qui lui traça
tout un programme de vie spirituelle: il fit de son mieux pour le
suivre, et fort des conseils de la sainte femme, il y réussit quelque
temps; mais il était faible, et il se laissait reprendre à toutes les
sollicitations qui venaient «le distraire de la dévotion intérieure». Il
ne sut pas pratiquer le détachement absolu qu’on lui prêchait et dont on
lui donnait l’exemple. Si respectueuse qu’elle fût de l’autorité d’un
frère qu’elle appelait «son très honoré Seigneur», la mère de Chantal
devait trouver qu’il n’avait pas très bien profité de ses leçons.
Il en fut tout autrement d’un certain nombre d’âmes qui l’approchèrent,
et qui, pour la plupart, subirent profondément son généreux ascendant.
Telles furent, parmi les hommes, l’excellent et candide Michel Favre,
qui fut le confesseur de saint François de Sales et de sainte Jeanne de
Chantal, douce âme innocente et simple qui comprenait et admirait
pleinement le génie et la vertu de sa pénitente; le commandeur de
Sillery, qui, frère d’un chancelier, avait été ambassadeur du Roi en
Espagne et à Rome, et qui, disgracié par Richelieu, s’étant mis à
l’école de saint François de Sales et de la mère de Chantal, travailla
très activement à la béatification et aux publications posthumes du
premier et rendit à la seconde, dans les ordres les plus divers, les
plus grands, les plus signalés services. Elle les aimait très tendrement
tous les deux, et leur mort lui fit verser bien des larmes. Si détachée
qu’elle fût de la vie terrestre, elle ne pouvait se consoler de la perte
de ceux qui lui étaient chers.
Ses amitiés et ses directions féminines étaient innombrables. Elle a
aimé en Dieu toutes «ses filles», et en toutes elle a fait passer un peu
de son âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est naturel,
quelques-unes d’entre elles ont été plus près de son cœur que les
autres. D’abord, celles qui avaient été ses premières collaboratrices,
et auxquelles l’unissaient tant de communs souvenirs de difficultés
vaincues, d’épreuves saintement supportées, la mère Favre, la mère de
Châtel, la mère de Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour
«sa pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille», était comme
elle une âme ardente, héroïque et pure. Bourguignonnes toutes deux et un
peu parentes, elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient
compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée que la mère de
Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises déléguée pour fonder de
nouvelles maisons, la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle
réputation de vertu que son procès de canonisation a été commencé en
même temps que celui de sa grande amie. Huit ans après sa mort, son
corps a été trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant,
exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit entendre qu’elle
allait mourir, elle embrassa la supérieure qui lui annonçait cette
joyeuse nouvelle, infiniment heureuse d’«aller voir bientôt son Dieu».
Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre 1637: elle avait
cinquante-sept ans.--A son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande
joie d’être assistée par «sa mère, sa bonne mère» de Chantal. Rien ne
faisait prévoir sa fin; mais elle-même sentait qu’elle n’avait plus
beaucoup de jours à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle
mit très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement
interroger par la mère de Chaugy sur les origines et la fondatrice de la
Visitation, dont elle avait été la confidente et, à certains moments, la
tendre et sage directrice; puis elle s’alita et, après une longue agonie
dont la mère de Chantal nous a laissé l’édifiant détail dans une lettre
circulaire adressée aux supérieures de la Visitation, «cette bénite âme
s’envola hors de ce chétif monde, n’étant âgée que de cinquante et un
ans et quatre jours». Toute sa vie, elle avait été «gratifiée de grands
dons intérieurs et de hautes oraisons»; sa sincérité, sa droiture, sa
candeur étaient très aimées de saint François de Sales. «C’était, écrit
sainte Chantal, l’une de mes douces consolations de penser que je
laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère maison et dans
l’institut. Elle m’était plus chère que mes yeux et que ma propre
vie.»--Non moins chère au cœur de la mère de Chantal était la mère
Favre; son «grand cœur», sa «générosité royale», son admirable courage
et ses épreuves intérieures faisaient d’elle comme un double de la
sainte. Celle-ci lui confiait les plus délicates missions, et l’avait
employée à de nombreuses fondations. Quand sa santé la força de revenir
en Savoie, la mère de Chantal écrivait: «Mon Dieu! quelle consolation en
la pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait de l’aimable
présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement
chérie de mon cœur... _Tout m’en rit en cette espérance._» On lui avait
prescrit les eaux; elle se refusa énergiquement à rompre la clôture.
C’était choisir la mort: et, en effet, elle mourut à Chambéry dans
d’atroces crises de foie: elle n’avait que quarante-huit ans.
En six mois, la mère de Chantal venait de perdre coup sur coup ses trois
plus intimes amies, celles qui l’avaient le mieux aidée à supporter le
poids de l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle avait le
mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait vieille, seule et faible,
en proie aux plus grands troubles intérieurs. Elle écrivait en pleurant
à l’une des supérieures de son ordre «que sa chétive vieillesse était
bien dépouillée; que ses chères premières compagnes s’en allaient au
ciel, et la laissaient en terre pleine de misères, qu’elles étaient des
fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste; mais qu’elle
était demeurée sur la branche, parce qu’elle était encore toute verte,
ou peut-être pourrie ou vermoulue.» Touchante humilité de la part d’une
telle femme.
Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines ne pouvaient
manquer. Parmi celles qui vinrent ensoleiller la fin de cette noble vie,
il faut mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de Montmorency.
Jacqueline de Chaugy était la nièce d’Antoine de Toulonjon. Peu faite
pour vivre avec une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le
sera plus tard Mme de Sévigné, par une grand-mère et un oncle abbé, qui
lui apprit le latin. Très cultivée, vive et charmante, quand, en 1628,
Mme de Chantal la vit pour la première fois, elle était fort désemparée.
Une déception sentimentale l’avait jetée au cloître, mais elle n’avait
pas tardé à quitter le couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie
religieuse. Elle consentit à accompagner à Annecy, mais uniquement pour
se distraire, la mère de Chantal, dont la bonne grâce l’avait vite
séduite. Au bout de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer au
noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner un peu cette vive
et fière nature; et la mère de Chantal, qui «aimait son âme», et qui, je
crois, se reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, tout son
tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle affection. Elle fit
d’elle sa secrétaire préférée et la dépositaire de sa pensée. Sœur
Françoise-Madeleine de Chaugy devint ainsi l’historiographe de sainte
Chantal et des premiers temps de la Visitation; nommée supérieure du
monastère d’Annecy, ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification
de saint François de Sales. La prédilection de la mère de Chantal avait
été bien placée.
Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de Montmorency. Celle-ci,
d’origine italienne, avait épousé à quatorze ans Henri de Montmorency,
filleul de Henri IV, l’un des plus braves et des plus séduisants
seigneurs de la cour. Elle adorait son mari et lui passait toutes ses
folies. Impliqué dans la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité
toute-puissante de Richelieu, le duc paya de sa tête, en 1632, sa
téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut exilée à Moulins. Très
pieuse et, dans son désespoir, se sentant de plus en plus attirée vers
la vie religieuse, la duchesse désirait passionnément faire la
connaissance de la mère de Chantal. Après quelques lettres échangées,
les relations directes entre les deux femmes s’ébauchèrent en 1635.
Elles étaient admirablement faites pour se comprendre. «Entre toutes les
amitiés que Dieu m’a données, écrivait Mme de Chantal, il n’y en a point
que j’estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute
précieuse.» La duchesse aurait voulu recevoir le voile des visitandines
des mains de sa grande amie; elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle
qui ferma les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant aimée.
En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant tout le temps que la
peste a sévi, en qualité de supérieure du monastère d’Annecy, elle a
présidé aux destinées de la Visitation; elle a vu s’ouvrir le tombeau du
saint fondateur de son ordre et été témoin de quelques-uns de ses
miracles; elle a la ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son
«triennal» est achevé; elle croit que sa fin est proche, et elle
voudrait se préparer à la mort. Le 22 mai, en présence des sœurs réunies
dans le chœur, elle se met à genoux, «fait sa coulpe» de toutes les
fautes commises pendant son administration, et, déposant son pouvoir,
avec une merveilleuse humilité, elle va se mettre à la dernière place.
En vain elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune charge:
elle est réélue le 27 mai. «Voyez-vous, ma fille, déclarait-elle à une
religieuse, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent
à cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu;
car, hélas! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j’ai besoin de
penser à moi.» Elle n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles
années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement
active qu’elle avait toujours été: les deuils qui l’affligent
profondément,--celui de sa belle-fille Marie de Coulanges, celui de son
gendre Toulonjon, celui de M. Michel Favre,--et les préoccupations qui
en sont la suite assombrissent sa vie sans nuire aux multiples devoirs
quotidiens qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent
augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance: jamais elle ne
perd pied ni courage. Depuis longtemps il était question d’établir un
second monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la mère de Chantal
voit se conjurer contre elle toute sorte de difficultés, d’objections et
même de calomnies locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein et
surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai 1635, toute joyeuse d’être
enfin délivrée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa
le pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes qu’elle avait
commises pendant le temps de son administration, Mgr de Genève put lui
dire avec vérité que «grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il n’y
eût rien dans la maison qui n’allât bien».
Une grave question se posait, qui préoccupait beaucoup d’évêques et de
pieux ecclésiastiques, saint Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de
la Visitation s’étant développé au delà de toute espérance, n’était-il
pas à craindre que, la mère de Chantal une fois morte, l’union que sa
forte personnalité maintenait entre tous les monastères vînt à se
relâcher, et n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres ordres,
de les grouper sous l’autorité d’une supérieure générale? Il fut décidé
que la question serait discutée lors de l’assemblée générale du clergé
qui devait se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, Mgr
Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la mère de Chantal; et quand
celle-ci eut été déposée, l’évêque d’ailleurs étant mort dans
l’intervalle, elle se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un peu
à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.
Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu la conférence
projetée. Humble et les yeux baissés, la mère de Chantal laissa parler
tout le monde; puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté
expresse de saint François de Sales, docile interprète de la volonté
divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure générale, que, pour
conserver l’esprit de la Visitation et l’union entre les divers
monastères, il avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et que
donc «il fallait demeurer comme l’on était». Il y avait dans sa parole
un tel accent, une netteté si persuasive, que chacun se rallia à son
opinion: il fut simplement décidé «que le monastère d’Annecy serait
toujours reconnu pour l’origine des autres, et que, par une charitable
révérence et dépendance, les autres s’adresseraient toujours à lui pour
recevoir ses conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout
conformes aux observances qui s’y gardent».
Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à Paris et de faire une
visite générale des maisons de son ordre, qui toutes sollicitaient sa
venue, la mère de Chantal se mit en route au mois de septembre et se
rend successivement à Montargis, à Blois, à Orléans et à Tours. Elle
aurait voulu pousser jusqu’en Bretagne: la maladie et l’hiver la
contraignirent de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée de son
confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, elle reprend ses
voyages interrompus. A Troyes, où elle fut accueillie avec des
transports de joie extraordinaires, elle revit, au monastère du Carmel,
sa vieille amie, la mère Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux
saintes âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. De là elle
se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, à Lyon, à Valence, au
Pont-Saint-Esprit, à Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à
Montpellier, à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de l’évêque
de Genève qui, la sachant fatiguée par tous ces déplacements, la
rappelait à Annecy.
Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était reçue avec des
démonstrations d’allégresse et de vénération auxquelles son humilité ne
pouvait se dérober. Les religieuses, le clergé, les autorités, le peuple
lui faisaient fête: on recueillait ses moindres paroles; on la suppliait
d’entrer dans les maisons où il y avait des malades; on conservait comme
des reliques les objets qu’elle avait touchés; on lui coupait des
fragments de son voile ou de ses vêtements. «Voici la sainte! voici la
sainte!» s’écriait-on sur son passage. Et aux beaux discours qu’on lui
adressait, elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant au
supplice d’entendre prononcer son éloge. Bien vite, elle courait
s’enfermer au monastère. Et là, sans négliger aucun de ses devoirs de
piété, elle se faisait toute à tous, prodiguant conseils,
encouragements, recueillant les confidences, redressant quelquefois,
examinant les questions d’organisation pratique, aussi bien que les plus
hautes questions de spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par
les discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la pauvreté,
répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit de la Visitation, et
laissant partout des traces fulgurantes et durables de son passage.
N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, elle en avait
convoqué les supérieures à Aix. Là, deux semaines durant, elle régla, de
concert avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, qui
étaient en suspens; surtout elle les anima toutes de son esprit, les
faisant bénéficier de son expérience, leur communiquant la flamme sacrée
qui brûlait en elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de
sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté un souvenir
impérissable. Quand il fallut se séparer, bien des larmes coulèrent: ces
quelques jours d’intimité avec leur sainte fondatrice avaient été pour
«ses filles» la révélation du parfait bonheur.
Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté cachaient de grands
troubles intimes et une agonie morale qui devait se prolonger neuf
longues années,--dernière et suprême épreuve infligée par Dieu à son
héroïque servante. On éprouve quelques scrupules à évoquer, même
brièvement et d’une plume incompétente, l’état d’une pareille
conscience. Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. C’est
vers 1632 que commença pour sainte Chantal ce «martyre d’amour» qui ne
devait cesser qu’un mois avant sa mort. Elle était assaillie de
tentations terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas
d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent à son
esprit, et qu’elle ne parvenait pas à repousser. Tous les péchés dont on
l’entretenait, il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. Elle
prenait en dégoût tous ses exercices religieux et les devoirs de sa
charge. Elle avait horreur d’elle-même et du lamentable état de son âme.
Elle se sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. De loin en loin
de douloureux aveux lui échappaient sur ses intimes angoisses, et ses
larmes, ses profonds soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait
éperdûment à la mort. Elle ne retrouvait un peu de tranquillité qu’en
s’abandonnant humblement aux directions et aux sages conseils de la mère
de Châtel. Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et la
mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois plus intimes amies, allait
redoubler sa peine et aggraver sa solitude morale. Chose singulière, il
se faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. A
l’ordinaire, rien ne transparaissait au dehors de ses tourments
intérieurs, du secret désespoir qui l’étreignait, et sa sérénité, sa
gaîté même, la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient
inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la parfaite santé morale
de cette conductrice d’âmes sans se douter de l’inquiétude, du trouble
et des sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.