la supérieure et toutes les religieuses offrent aussitôt leur vie pour
sauver celle de la sainte. Le Saint-Sacrement est exposé dans la
chapelle. Tous les couvents de la ville se mettent en prières:
neuvaines, vœux, messes, aumônes, tout ce que la piété des fidèles peut
inventer pour conjurer le destin est mis en œuvre. Le quatrième jour, on
ne conservait plus aucun espoir: le médecin conseilla de donner le
viatique. Mme de Montmorency, qui ne quittait pas la malade, fondant en
larmes, la supplia de prendre des reliques de saint François de Sales.
Elle y consentit, par pure affection pour la duchesse: «Je ne crois pas,
disait-elle, qu’il me veuille guérir.» Elle fit appeler le père de
Lingendes, et à quatre heures du matin, ayant fait une revue de sa
conscience, elle se confessa à lui. Mais elle ne voulut pas qu’on lui
apportât le Saint-Sacrement avant le réveil de la communauté: elle
appela ses deux compagnons de voyage et les pria de transmettre ses
adieux et ses dernières recommandations à son cher monastère d’Annecy.
La cloche du réveil ayant sonné, elle se prépara à la communion en
demandant pardon aux sœurs des fautes qu’elle avait commises dans
l’observance des règles. Puis, le prêtre s’approchant, toute faible
qu’elle fût, elle se souleva sur son lit pour recevoir son Sauveur, et,
faisant effort sur elle-même, à haute et forte voix, elle affirma son
ardente foi «au très Saint Sacrement de l’autel», déclarant qu’«elle
donnerait de bon cœur sa vie pour cette créance». Après quoi, elle
supplia qu’on lui donnât les saintes huiles «quand il serait temps».
Cette même matinée du 12, elle conféra longuement avec le père de
Lingendes au sujet de la lettre qu’elle voulait écrire à toute la
congrégation: sa lucidité d’esprit était admirable.
Sur le soir, on lui proposa de lui donner la communion à minuit, car
ayant communié le matin en viatique, elle devait communier à jeun: elle
répondit «qu’il ne fallait pas faire ce remuement la nuit», et, pour ne
pas troubler «la tranquillité de la nuit et du silence monastique», elle
se priva de communier ce jour-là. Son mal augmentait; on lui demanda
s’il ne faudrait pas lui donner les saintes huiles: «Non, pas encore,
dit-elle, il n’y a rien qui presse, je suis assez forte pour attendre.»
Sur les deux heures après-midi, elle s’assit sur son lit, et d’un visage
serein, d’un œil ferme et d’une voix assez forte, elle dicta la lettre
testamentaire qu’elle voulait adresser à son ordre tout entier:
«Mes très chères et bien-aimées filles, disait-elle, me trouvant sur
le lit du trépas, nonobstant et avec un très grand désir de ne plus
penser à chose quelconque qu’à faire ce passage en la bonté et
miséricorde de Dieu, je vous conjure, mes très chères filles, que,
pour des affaires de l’Institut, l’on ne s’y précipite point, et que
personne ne prétende d’y présider, mais de suivre en cette occasion,
comme en toute autre, les intentions de notre Bienheureux Père, qui a
voulu que le monastère de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de
tout l’Institut.»
Elle leur recommandait instamment «l’union charitable entre les
monastères», la «très grande fidélité à leurs observances». «Gardez,
poursuivait-elle, la sincérité de cœur en son entier, la simplicité et
la pauvreté de vie, et la charité à ne dire et faire à vos sœurs, je dis
universellement, que ce que vous voudriez qu’elles disent et fassent
pour vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi dans l’extrémité
de mon mal.»
Elle ajoutait cependant, avec une délicatesse touchante, et qui prouve
toute la place que sa grande amie la duchesse de Montmorency tenait dans
son cœur:
«Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je vous supplie et
conjure d’avoir confiance pour Mme de Montmorency, qui est une âme
sainte que Dieu manie à son gré, et à qui tout l’Institut a des
obligations infinies pour les biens spirituels et temporels qu’elle y
fait. Je vous estime heureuses de l’inspiration que Dieu lui a donnée:
c’est une grâce très grande pour tout l’Ordre et pour cette maison en
particulier. Elle vit parmi nos sœurs avec plus d’humilité, bassesse,
simplicité et innocence que si c’était une petite paysanne. Rien ne me
touche à l’égal de la tendresse où elle est pour mon départ de cette
vie: _elle croit que vous la blâmerez de ma mort_. Mais, mes chères
filles, vous savez que la divine Providence a ordonné de nos jours, et
qu’ils n’en eussent pas été plus longs d’un quart d’heure. _Ce voyage
a été d’un grand bien pour les maisons où nous avons passé et pour
tout l’Institut._
«Ne soyez point en peine des lettres que vous m’aurez écrites depuis
mon départ de cette vie; elles seront toutes jetées au feu sans être
vues.
«Je me recommande de tout mon cœur à vos plus cordiales prières.
J’espère en l’infinie Bonté qu’elle m’assistera en ce passage, et
qu’elle me donnera part en ses infinies miséricordes et vérités; et si
je ne suis point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux de
vous obtenir l’esprit d’humilité et bassesse, qui seul vous fera
conserver cet Institut. C’est tout le bonheur que je vous souhaite, et
non point de plus grande perfection. Je demeure de tout mon cœur en la
vie et en la mort, mes très chères et bien-aimées sœurs, votre très
humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur,
«SŒUR JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT,
_de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni!_»
Quand la lettre eut été transcrite au net, elle la signa, «elle dit que
sa conscience était en extrême paix et qu’elle n’avait plus rien à
dire». Et la journée se passa, avec des alternatives d’assoupissement et
de pleine lucidité, où elle consolait la duchesse et les sœurs qui
pleuraient à son chevet.
La nuit qui suivit, la dernière, ne pouvant dormir, elle se fit lire le
récit de la mort de sainte Paule par saint Jérôme. «Qui sommes-nous,
nous autres! répétait-elle; nous ne sommes que des atomes auprès de ces
grandes et saintes religieuses.» Puis elle se fit lire le récit de la
mort de saint François de Sales, «pour se conformer à lui aussi bien à
la mort qu’à la vie», un chapitre du Traité de _l’Amour de Dieu_, et
dans les _Confessions_ de saint Augustin, le récit de la mort de sainte
Monique, entremêlant ces lectures d’affectueuses réflexions pour les
unes ou pour les autres.
Vers les quatre heures du matin, le vendredi 13, on lui demanda comment
elle se trouvait. «La nature rend son combat et l’esprit souffre»,
répondit-elle. Puis elle entretint longuement Mme de Montmorency. Vers
les huit heures, elle demanda le père de Lingendes, à qui elle exposa
toute sa vie, et, se sentant faiblir, elle le pria de lui donner les
saintes huiles. Elle reçut l’extrême-onction avec une merveilleuse
ferveur, répondant elle-même à toutes les prières. Le père lui demanda
alors sa bénédiction pour lui et pour toutes les sœurs présentes et
absentes. Elle s’en excusa d’abord humblement, demandant plutôt la
bénédiction du père; puis, joignant les mains et les yeux au ciel, elle
bénit les sœurs agenouillées, leur recommandant avec insistance «l’union
des cœurs». Elle était très émue; les sœurs fondaient en larmes. Le père
leur fit signe de se retirer. «Il est donc temps de se séparer, mes
filles, dit-elle, et de se dire le dernier adieu.» Toutes, rang par
rang, s’approchèrent d’elle pour lui baiser la main; elle les regardait
d’un œil tout maternel, «_leur disant à toutes, à l’oreille, un mot pour
leur perfection_». Sur la demande du père de Lingendes, elle en fit
autant pour lui.
Après quoi, tout entière en Dieu, les yeux fixés sur l’image du crucifix
et sur celle de la Vierge, écoutant avec une religieuse attention les
lectures pieuses qu’on lui faisait, elle s’associait à toutes les
prières. «Jésus, que ces oraisons sont belles!» disait-elle. «O mon
Père, s’écria-t-elle encore, que les jugements de Dieu sont
effroyables!» Le père lui demanda si elle avait peur. «Non pas,
dit-elle, mais je vous assure que les jugements de Dieu sont bien
effroyables!» Il lui demanda encore si elle n’espérait pas que saint
François de Sales, avec les mères et sœurs décédées, viendrait au-devant
d’elle. Elle répondit avec une grande assurance: «Oui, je m’y fie, il me
l’a ainsi promis.» Elle renouvela solennellement ses vœux. On lui
apporta à baiser une mitre du saint évêque de Genève. Il était cinq
heures du soir. La vie baissait. On fit rentrer la communauté pour faire
de nouveau les prières de la recommandation de l’âme. On lui mit dans la
main gauche le cierge bénit, dans la main droite le crucifix et le petit
sachet qu’elle portait au cou, et qui contenait sa profession de foi,
ses vœux écrits de son sang, et les derniers avis de saint François de
Sales, «pour aller, ainsi parée, au-devant de son Bien-aimé».--«Le voilà
qui vient, lui dit le Père. Ne voulez-vous pas aller au-devant de
lui?--Oui, mon Père, dit-elle, distinctement, je m’en vais. Jésus,
Jésus, Jésus!...» Et sur ces trois mots, elle expira.
En ce moment même, à Paris, saint Vincent de Paul était en prières. «Il
lui parut,--c’est lui qui l’atteste,--un petit globe comme du feu, qui
s’élevait de terre et s’alla joindre, en la supérieure région de l’air,
à un autre globe plus grand et plus lumineux que les autres; et il lui
fut dit intérieurement que ce globe était l’âme de notre digne mère, le
deuxième de notre bienheureux Père, et l’autre de l’essence divine; que
l’âme de notre digne mère s’était réunie à celle de notre bienheureux
Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe.»
Quand la mère de Chantal eut rendu le dernier soupir, Mme de Montmorency
lui ferma les yeux. Elle la fit embaumer et, de peur que la piété des
fidèles ne voulût confisquer ces restes sacrés, elle la fit transporter
secrètement à Annecy. Quand le corps pénétra dans le monastère, les
sœurs qui, depuis la nouvelle de la mort, ne pouvaient se regarder sans
pleurer furent soudain saisies d’une grande joie intérieure. Le tombeau
fut placé en face de celui de saint François de Sales. A Moulins, Mme de
Montmorency avait conservé le cœur de sa vieille amie et le lit où elle
était morte et où, disait-elle, «elle avait vu comment meurent les
saints».
* * * * *
Quelle belle vie, à ne la considérer même qu’à un point de vue purement
humain! Qu’on songe à tout le bien répandu, à tous les grands exemples
donnés, à toutes les vertus pratiquées, à toute cette prodigieuse
activité uniquement dépensée pour autrui. Qu’on songe aux innombrables
âmes meurtries par la vie ou détachées de la vie, auxquelles les
fondations et les initiatives de sainte Jeanne de Chantal ont donné la
paix et procuré, avec un refuge, de nouvelles raisons de vivre. De
telles vies, de telles âmes, qui ne se conçoivent pas en dehors du
christianisme, sont la meilleure des apologétiques. Dans ce XVIIe siècle
français qui, certes, a eu ses faiblesses et ses tares, mais qui, dans
son ensemble, a tant de gravité et de grandeur, supprimez par la pensée
un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, une sainte
Chantal, et essayez d’entrevoir ce qui lui manque. Épouse et mère, veuve
et religieuse, sainte Jeanne de Chantal a connu toutes les vicissitudes,
vécu toutes les variétés de la destinée féminine, et son œuvre a
largement bénéficié de la richesse, de la multiplicité de ses
expériences. Cette œuvre, qu’elle a marquée du sceau de son robuste
génie et surtout de son grand cœur, qui pourrait, à travers trois
siècles de notre histoire morale, en démêler la secrète, la douce et
profonde influence? Qu’elle ait puissamment contribué à perpétuer
l’idéal chrétien dans le monde, c’est ce qu’aucun esprit de bonne foi ne
saurait nier. Et parmi ceux qui ne croiraient ni au surnaturel, ni à
l’efficacité de la prière, ni à la communion des saints, en est-il
beaucoup qui, mis en présence d’une telle vie, transfigurée par le
christianisme, pourraient ne pas souscrire à ces lignes célèbres de
Taine: «Quand on s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer
l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu’il y
introduit de pudeur, de douceur et d’humanité, ce qu’il y maintient
d’honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni
la culture artistique et littéraire, ni même l’honneur féodal, militaire
et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement
ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y a que lui pour nous
retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible
par lequel incessamment, et de tout son poids originel, notre race
rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil Évangile, quelle que soit son
enveloppe présente, est encore aujourd’hui le meilleur auxiliaire de
l’instinct social.»
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I.--Jeune fille d’autrefois 7
-- II.--La châtelaine de Bourbilly 22
-- III.--Une veuve chrétienne 34
-- IV.--A l’école de la sainteté 44
-- V.--Le détachement de l’amour divin 99
-- VI.--L’héritage de saint François de Sales 160
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE TRENTE NOVEMBRE
MIL NEUF CENT
VINGT-NEUF SUR
LES PRESSES DE
EMMANUEL GREVIN
A LAGNY-S-MARNE.