«Il ne me reste en cette vie, déclarait-elle, que le désir ardent de

voir nos monastères en la parfaite et très amoureuse observance des

choses que ce très heureux et très saint Père nous a laissées.» Or saint

François de Sales n’avait laissé que des notes et des matériaux épars en

vue d’un règlement définitif qu’il n’avait pas eu le loisir d’élaborer.

En s’aidant de ses souvenirs personnels, des souvenirs et des avis des

Mères qui avaient le mieux connu l’évêque de Genève, enfin et surtout

des papiers de ce dernier, la mère de Chantal rédigea un _Coutumier_

qui, de l’avis de toutes les religieuses, exprimait dans la perfection

l’esprit et les directions de leur saint fondateur. Ce fut la charte

fondamentale de l’institut, et tous les monastères de l’ordre se firent

un devoir de l’adopter et d’en suivre scrupuleusement les dispositions.

Mais ce code ne pouvait pas prévoir tous les cas, fournir une solution à

toutes les difficultés qui se présentaient. Au fur et à mesure que des

questions nouvelles se posaient, les sœurs interrogeaient celle qui se

considérait simplement «comme la sœur aînée de la famille, qui a plus

pratiqué et communiqué avec le Père que les autres». Celle-ci se prêtait

avec plaisir à leurs demandes d’explications. «Mes filles, aimait-elle à

dire, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous savez; je ne sais

presque parler qu’en répondant.» Mais elle répondait fort bien, et son

bon sens, sa riche expérience de la vie et des âmes, son ardente piété,

sa longue et docile intimité avec saint François lui dictaient les

réponses appropriées. On recueillait à son insu ses propos et ses

conseils: à la fin, cela forma tout un _Commentaire des règles de la

Visitation_; on fit violence à son humilité; on la força à revoir, à

ordonner, à mettre en forme ces réponses un peu décousues. L’œuvre

législative des deux fondateurs de la Visitation était désormais

complète; et elle était si solide que, depuis trois siècles, elle n’a

pas eu besoin de retouches.

Ces règles qu’elle avait élaborées et formulées avec tant de soin et une

si scrupuleuse conscience, la mère de Chantal n’admettait pas, sous

quelque prétexte que ce fût, qu’on les transgressât. «J’ai tant dans mon

cœur, écrivait-elle, que l’on observe les règles ponctuellement, que je

donnerais de grande affection ma vie pour en obtenir la grâce à toutes

nos sœurs.» Et ses lettres sont pleines des plus vives objurgations à

cet égard. Elle, si douce, si bonne, si tendre, elle se révèle, toutes

les fois que l’intérêt de la règle est en jeu, la plus rigide, la plus

impérieusement sévère des directrices et fondatrices d’ordres. Ce n’est

pas seulement son œuvre qu’elle défend,--les préoccupations personnelles

sont depuis longtemps mortes en elle,--c’est celle du grand saint dont

elle a été la confidente; c’est la cause des innombrables âmes qui lui

doivent et lui devront leur salut; c’est la cause même de Dieu. Et, bien

entendu, elle prêchera d’exemple. Les règles de la Visitation veulent

que tous les trois ans la supérieure en titre soit solennellement

déposée; elle peut être réélue, mais elle ne peut conserver le pouvoir

que pendant six années consécutives. Jusqu’ici, conformément à

l’expresse volonté de saint François de Sales, on n’avait pas appliqué

la règle à la mère de Chantal, et sans déposition préalable, de trois

ans en trois ans, elle avait été constamment réélue. Avant même que le

_Coutumier_ fût rédigé, le 27 mai 1623, à la grande surprise générale,

en présence de toutes les sœurs assemblées et du prévôt de Sales, elle

se démit de ses fonctions et avec une résolution et une humilité

incomparables, elle alla se mettre au dernier rang. On dut accepter

cette déposition; la sœur assistante prit en mains le pouvoir, et

l’élection fut renvoyée au jeudi 1er juin. Mais les sœurs «tinrent

conseil entre elles, sans en rien dire» à l’intéressée, qui, le jour de

l’élection, fut toute surprise d’être élue à l’unanimité supérieure

perpétuelle. Elle refusa énergiquement cet honneur. En vain elle

s’évertua à convaincre les sœurs de la faute qu’elles avaient commise:

«il n’y eut pas moyen, avoue-t-elle, de leur persuader qu’il y en eût;

qu’au contraire elles étaient honteuses de ne pas s’être opposées

sur-le-champ; que je n’étais point comme les autres supérieures;

qu’elles me reconnaissaient pour ceci et pour cela: des belles

lanternes...» De guerre lasse, elle n’accepta la charge, «selon la

règle», que pour trois ans. Mais ces trois années devaient «faire coup»

dans l’histoire de l’ordre.

Un peu plus tard, à la Visitation de Grenoble, la mère de Châtel, qui

avait, six ans de suite, rempli les fonctions de supérieure, est réélue,

malgré elle, à l’unanimité, pour trois ans encore. A cette nouvelle, et

en dépit des supplications dont elle est l’objet, la mère de Chantal,

inflexible, exige l’annulation solennelle de l’élection et fait agir sur

l’évêque pour l’y décider. Celui-ci ne s’étant pas laissé convaincre,

elle part pour Grenoble, voit l’évêque, obtient de lui tout ce qu’elle

veut, fait casser l’élection et procéder à une élection nouvelle, et

aménage si bien toutes choses, qu’au bout de trois semaines elle peut

partir pour Chambéry, laissant tout le couvent pacifié et heureux. La

mère de Châtel qui, dans toute cette affaire, s’est montrée d’un

désintéressement et d’une humilité admirables et a constamment soutenu

sa sainte amie, a été envoyée à Aix pour présider à une fondation

nouvelle.

En deux autres circonstances, la mère de Chantal eut à déployer, pour

réformer d’évidents abus, une énergie inusitée. A Moulins, une

religieuse veut se prévaloir de la dot considérable qu’elle a apportée

au couvent pour y continuer sa vie mondaine; elle résiste à la

supérieure qu’elle calomnie sans vergogne, donne à tous le plus

déplorable exemple. D’Annecy, la mère de Chantal écrit à l’évêque

d’Autun pour éclairer sa religion, à la supérieure pour la réconforter,

la conseiller et la soutenir, à la religieuse coupable pour la

réprimander et la ramener dans le droit chemin: lettres admirables, où

la sévérité s’allie à la douleur et à la tendresse: «Ma très chère

fille, puisque vous avez fait passer vos imperfections et misères

jusqu’à la connaissance des sœurs, je ne puis plus me taire et

m’empêcher de vous plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux

dans la maison... Mais je vois bien que cette félonie veut être matée.

Croyez que, si j’étais auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce

de Dieu, je vous rangerais à la soumission et vous empêcherais bien de

tenir le dessus comme vous faites.» «Il faut que je vous avoue la

vérité, que vous me faites jeter bien des larmes... Je ne vous écris pas

davantage à cause de ma douleur de tête. Faites profit de ceci, ma

fille, et croyez que c’est d’un cœur de mère que je vous le dis. Je fais

beaucoup prier pour vous, et prie beaucoup moi-même, car j’ai pitié de

l’état où vous êtes.»

Une autre religieuse, supérieure celle-là d’un des monastères de

l’ordre, a rompu la clôture et s’est rendue «avec deux carrosses» aux

eaux de Bourbon où elle a «tenu maison ouverte». Malade et hors d’état

de voyager, la mère de Chantal écrit à la coupable pour se faire

exactement renseigner et pour la rappeler à l’ordre: «Au reste, ma chère

fille, je ne puis m’empêcher de vous dire, selon ma confiance ordinaire,

que je vous admire, vu que vous faites profession d’avoir une si

particulière confiance envers moi, comme quoi vous faites des coups si

importants à l’institut, sans m’en rien dire qu’après qu’ils sont

faits... Ce n’est pas que je veuille que vous vous assujettissiez à me

les communiquer; mais c’est pour vous faire voir que je ne suis pas

encore si grue que je ne connaisse bien que vous ne me demandez mon avis

qu’en de petites choses, pour m’entretenir, et qu’ès importantes où je

pourrais dire ce qui vous serait utile, vous les faites comme bon vous

semble, et après, vous me les demandez... Pardonnez-moi, ma chère fille,

si je vous parle ainsi, je ne puis pas m’empêcher de dire la vérité à

toutes celles de l’institut, tant que je vivrai. Qu’on le prenne bien ou

mal, je n’y saurais que faire.» Ces lettres «de bonne encre» n’ayant pas

été suffisantes pour rappeler à son devoir la supérieure égarée, la mère

de Chantal écrit sans se lasser à l’évêque pour le supplier de faire un

exemple. On lui donne enfin satisfaction: la supérieure insubordonnée

est canoniquement déposée, transférée dans un autre monastère, et les

religieuses qu’elle a séduites dispersées dans d’autres couvents. De

sincères et touchants repentirs furent d’ailleurs la suite de ces

exécutions énergiques.

Devons-nous penser là-dessus que la mère de Chantal fût une de ces

femmes que leur goût inné de commandement entraîne aisément à des coups

d’autorité? Une phrase assez énigmatique et peut-être un peu imprudente

de la mère de Chaugy pourrait nous le faire croire: «Comme

naturellement, écrit-elle, notre bienheureuse Mère avait un grand

courage et, comme dit notre Bienheureux, _l’humeur impérieuse plutôt que

tendante à l’impériosité_, il fallut que la grâce puissante abattît en

elle ce qui était de la nature, et, certes, _il lui coûta beaucoup_.»

Mais, d’autre part,--et l’abbé Bremond a eu grandement raison d’appuyer

sur ce trait,--il y a un mot d’elle à saint Vincent de Paul qui nous

éclaire sur les dispositions profondes et permanentes de son âme: «J’ai

un surcroît d’ennui pour ma charge, lui écrivait-elle un jour, _car mon

esprit hait grandement l’action_, et _me forçant pour agir dans la

nécessité_, mon corps et mon esprit en demeurent abattus.»--La mère de

Chantal haïr l’action, dira-t-on, elle dont la vie de fondatrice,--les

deux mille lettres que nous avons d’elle nous le prouvent assez,--a été

une action perpétuelle, une action comparable en somme à celle des plus

grands hommes d’État!--Mais oui! Et pourquoi pas? Résignons-nous donc,

une bonne fois, à ne pas trop simplifier--et mutiler--l’humaine réalité.

La vérité, ce me semble, est celle-ci. Dans cette riche et complexe

nature, admirablement équilibrée,--les médecins qui firent l’autopsie

déclarèrent «n’avoir jamais vu un cerveau si sain ni une tête si bien

faite, et qu’il ne fallait pas s’émerveiller si elle avait le jugement

si bon et l’esprit si bien composé»,--des tendances diverses et presque

contradictoires se faisaient jour, se combattaient peut-être et

finissaient par composer une souple et vivante harmonie. Elle était

certes armée pour l’action, la lutte, la prompte et ferme décision,

bref, pour le commandement. Mais, tout au fond d’elle-même, je crois

discerner surtout un infini besoin de tendresse, de paix intérieure,

d’humilité, de détachement intime, de contemplation mystique. C’est ce

besoin qui l’a inclinée à la vie religieuse, et que la vie religieuse

n’a fait qu’accroître et développer. Elle eût aspiré à n’être que la

plus humble moniale, perdue et abîmée en Dieu, dégagée de toute

responsabilité, uniquement vouée à la stricte obéissance, à la

méditation, à la prière. Seulement, elle avait un impérieux sentiment du

devoir. Destinée par saint François de Sales, et par son propre génie, à

diriger les autres, elle obéit docilement; elle «se força pour agir»;

pour ne pas tromper la confiance qu’on mettait en elle, pour être à la

hauteur de la tâche qui lui était imposée, elle fit appel aux facultés

d’action qu’elle eût volontiers laissé sommeiller éternellement en elle;

elle sacrifia à l’œuvre commune, à l’œuvre divine toute une partie

d’elle-même, ne se réservant que le minimum de vie intérieure qui lui

était strictement indispensable pour retremper ses forces et se préparer

à de nouveaux travaux.

Et ce fut, presque contre son gré, une admirable femme d’action, une

merveilleuse organisatrice et directrice d’âmes. Du fond de son couvent

d’Annecy, elle dirige, instruit, conseille, redresse, édifie toute son

armée, de plus en plus nombreuse, de visitandines: à la mort de saint

François de Sales, treize monastères étaient déjà fondés; vingt ans plus

tard, à la mort de sainte Jeanne de Chantal, on en compte

quatre-vingt-dix. Elle connaît, directement ou indirectement, toutes ses

religieuses, retient leurs noms, leur physionomie morale, et, non

contente de les envelopper toutes dans la même tendresse collective,

elle les aime individuellement, et, à l’occasion, ne manque jamais de

prononcer le mot qui convient, et qu’elles attendent, «à l’oreille de

leur cœur». Surchargée d’affaires, grandes et petites, de préoccupations

de toute sorte, souvent malade, ce dont elle bénit Dieu, qui lui fait

ainsi comprendre et accueillir les santés fragiles, assaillie de mille

peines intérieures, elle trouve le moyen d’entretenir, surtout avec ses

religieuses, mais avec bien d’autres personnages, une énorme

correspondance, que nous sommes très loin sans doute d’avoir tout

entière. N’y pouvant suffire toute seule, elle a de bonne heure recours

à des secrétaires. L’une d’elles, la plus intime, la mère de Chaugy, ne

se lasse pas d’admirer «ce grand don, pour toute sorte d’affaires,

quelles qu’elles fussent, et cela, avec une telle promptitude,

ajoute-t-elle, que quelquefois nous étions trois qu’elle faisait écrire,

en même temps, des choses diverses. Elle dictait des lettres très

importantes, avec autant de facilité qu’elle parlait d’autres choses; et

après, si la secrétaire y avait manqué tant soit peu ou ajouté du sien,

elle disait: «Ce n’est pas ici mon style, mais le vôtre est meilleur.»

D’autres fois, quand elle trouvait le style de sa secrétaire «trop sec»,

vite elle prenait la plume, et ajoutait un petit mot de gentillesse et

d’affection. Et chacune de ces lettres, dans leur brièveté précise,

lumineuse et allante, révèle un esprit clair, vigoureux, courant droit à

l’essentiel, une imagination robuste et drue qui se contient et s’arrête

aux faits concrets, aux détails positifs, mais qui, sans y tâcher, sans

se piquer de littérature, trouve aisément le mot juste et même

pittoresque, la formule saisissante et parlante, par-dessus tout un cœur

chaud, ardent, généreux, qui se donne inlassablement et ne réserve rien

de lui-même. On conçoit aisément, en lisant cette correspondance, la

prise extraordinaire qu’une pareille femme a dû avoir sur les âmes.

Écrire, d’ailleurs, ne lui suffit pas: elle sait fort bien que si

précise, détaillée, affectueuse que soit une lettre, on n’y saurait tout

dire, ni tout faire entendre; elle sait que, pour s’attacher des êtres

humains et leur insuffler un même esprit, rien ne vaut la présence

réelle, le contact personnel, la parole directe et vivante. Toutes les

fois qu’elle le peut, sans nuire à ses multiples obligations, elle monte

à cheval ou, quand, à cinquante-quatre ans, sentant qu’elle «s’affaiblit

trop», elle est obligée de renoncer à ce mode de voyage, elle part en

litière ou en carrosse, et elle va visiter tel ou tel de ses couvents où

l’on réclame sa présence, présider à une fondation nouvelle, régler sur

place des questions qui s’éternisent. Et partout où elle passe, elle

séduit, elle persuade, elle relève, elle apaise; elle laisse les cœurs

plus ardents au bien, les volontés plus fortes, les âmes plus saintes.

«Ce visage toujours enflammé, toujours doux, toujours recueilli» laisse

à tous ceux qui l’ont vu une impression ineffaçable.

Partout où elle passe aussi, précédée par sa réputation croissante de

sainteté, elle est reçue, à sa grande confusion, avec les plus grands

honneurs, et chacun s’empresse pour la voir, pour l’entendre, pour lui

demander une bénédiction, qu’elle se juge indigne de donner: princes,

princesses, seigneurs et grandes dames ne sont pas les derniers à lui

rendre visite, à la consulter sur leurs intérêts temporels et

spirituels. En 1626, elle est appelée par le duc et la duchesse de

Lorraine pour fonder à Pont-à-Mousson une de ses maisons. Elle s’arrête

quelques jours à Besançon où, en dépit d’innombrables difficultés, un

monastère sera définitivement établi quatre ans plus tard; et là, le

chapitre lui fait l’insigne faveur et la très grande joie de lui montrer

le Saint Suaire. De Pont-à-Mousson, les trois années de sa «supériorité»

venant à expiration, elle envoie à l’évêque de Genève sa déposition que

les sœurs d’Annecy, cette fois, sont bien obligées d’accepter: la mère

de Châtel est élue à sa place; et la mère de Chantal, tout heureuse

d’être enfin déposée et d’être remplacée par une religieuse dont elle

connaît les éminentes qualités et que «son cœur chérit comme lui-même»,

peut, en rentrant à Annecy, s’arrêter en diverses villes où sa présence

était très vivement souhaitée: elle ne s’est démise de sa charge que

pour mieux et plus librement agir.

Le monastère d’Orléans, apprenant qu’elle n’est plus supérieure

d’Annecy, l’a élue supérieure. Pour se conformer à la volonté de saint

François de Sales, elle refuse, mais par obéissance, elle ira, après un

court séjour à Annecy, passer trois mois à Orléans pour y faire l’office

de supérieure intérimaire. Sur sa route, elle s’arrête à Crémieux où

elle préside à une fondation nouvelle, à Paray-le-Monial, à Autun, où on

lui ménage une entrée triomphale: chacun voulait voir «la sainte» qui,

confuse et rougissante, essayait de se dérober à toutes ces

démonstrations mais qui, comme son divin Maître, laissait venir à elle

les petits enfants; elle levait son voile pour qu’ils pussent voir son

visage, et leur prodiguait caresses et douces paroles.

D’Orléans, la mère de Chantal se rendit à Paris. La mère Anne de

Beaumont y avait fondé un second monastère, au prix des plus grands

sacrifices: ses vertus, ses succès, ses hautes relations avaient excité

contre elle mille jalousies. Pour tout apaiser la mère de Chantal lui

donna l’ordre de partir pour Annecy: cet ordre lui «brisa le cœur»; mais

c’était «une âme vertueuse», elle obéit avec une extrême humilité et une

«très grande promptitude». La mère Favre la remplaça, et tout rentra

dans l’ordre.

Cette année 1628 devait être employée par sainte Chantal à visiter ses

divers monastères: on en comptait déjà trente. La peste qui désola la

France l’empêcha de réaliser tout son dessein. Les ravages du terrible

fléau furent effroyables. A Lyon, il fit, assure-t-on, 80.000 victimes.

On fuyait les villes contaminées; on laissait les malades sans secours,

les morts sans sépulture; les rues étaient encombrées de cadavres. L’air

était empoisonné et propageait la contagion. Partout des scènes de

deuil, d’abattement, de panique et de désolation: on abandonnait les

travaux des champs et la famine venait joindre ses habituelles misères à

celles de la sinistre maladie. Derrière leurs clôtures, qu’elles se

refusaient le plus souvent à quitter, les pauvres sœurs de la

Visitation, délaissées de tous, sans secours, souffraient du froid, de

la faim et payaient largement leur tribut au fléau. A Lyon, au monastère

de l’Antiquaille, dès les premiers jours, la moitié des sœurs

succombèrent. Le monastère de Bellecour avait été épargné: la supérieure

demanda qu’on lui envoyât les pestiférées, qui seraient soignées jusqu’à

la mort: on refusa. Enfin, le mal empirant, il fallut bien se rendre aux

instantes prières de la mère de Blonay: les religieuses survivantes

partirent pour Bellecour, traversant à pied la ville déserte, le voile

baissé, heurtant des cadavres. Les sœurs de Bellecour les accueillirent

avec un tendre empressement, sans se préoccuper de la contagion, et tant

que les deux communautés furent réunies, elles n’eurent pas une seule

mort à déplorer.

A Autun, à Moulins, à Paray, à Montferrand, à Valence, à Grenoble, à

Nevers, à Crémieux, à Crest, la peste aussi fit rage. Partout, dans tous

les couvents de la Visitation se multipliaient les beaux exemples de la

plus chrétienne résignation, du plus noble dévouement, de la plus

héroïque charité. Mais partout la misère était grande, et la mort

frappait à coups redoublés. Atteinte au cœur par toutes ces nouvelles,

la mère de Chantal aurait voulu être partout à la fois. «Nos pauvres

sœurs sont en de telles nécessités, écrit-elle, que, quand je vois cela,

je me voudrais vendre, si je pouvais, pour les aider.» Elle leur écrit

lettres sur lettres pour les réconforter, les encourager, les consoler.

Elle organise les secours. De Paris, elle envoie du blé, des souliers,

des robes, des remèdes, et jusqu’à du bétail. Elle demande des

consultations de médecins, rédige des circulaires indiquant les

meilleurs moyens de se préserver de la contagion ou d’y remédier. Elle

se prodigue sans compter, se lamente de ne pouvoir mieux faire, met tout

en œuvre pour venir en aide à ses pauvres filles si cruellement

éprouvées. Que n’eût-elle pas fait, si on l’eût laissée entièrement

libre de suivre l’inspiration de son cœur?

Mais voici qu’elle reçoit à Paris de l’évêque de Genève l’ordre de

revenir à Annecy par le plus court chemin, avec défense de s’arrêter

dans aucune ville atteinte du fléau. Elle obéit à contre-cœur, «bien

marrie de ne pouvoir aller soigner ses filles», quêtant sur sa route

«pour les pauvres Visitations pestiférées», leur écrivant de longues

lettres pour relever leur courage et leur exprimer la «mortification»

qu’elle ressent de ne pas les voir. A son passage près d’Autun, la mère

de Chastelluz obtient la permission d’aller lui parler de loin en pleine

campagne. Ce que voyant, la mère de Chantal «invoqua le secours de

Notre-Seigneur, demeura un peu en oraison, puis, faisant le signe de

croix: «Assemblons-nous, dit-elle, au nom de Dieu, il sera au milieu de

nous, et nous défendra du mal.» Cela dit, elle va à grands pas vers la

chère supérieure, qui n’osait s’approcher, l’embrassa tendrement et la

fit monter en carrosse et s’asseoir proche d’elle.» Mme de Toulonjon,

qui redoutait la contagion pour sa fille de six ans, disait:

«Véritablement, si je n’étais assurée en mon âme que ma mère est une

sainte, je transirais d’appréhension.»

Elle n’était pas la seule à croire à la sainteté de la mère de Chantal.

A Châlon, où elle séjourna quelques jours chez l’évêque, son neveu, les

Ursulines «lui coupèrent une partie de la queue de son voile», et son

humilité était telle que le soir, en se déshabillant, «elle pleura

tendrement», confuse d’«une chose si déraisonnable». De toutes parts on

venait la consulter: «elle se tenait si proche contre une muraille,

qu’on ne pouvait passer derrière elle pour couper ses habits, et malgré

cela, elle ne put empêcher que, tant de la robe que du voile, on ne lui

en coupât tous les jours quelque pièce».

Sainte Jeanne de Chantal · 第 9 / 12 段