Les fondations se multipliaient: à Montferrand, à Nevers, à Valence, à

Orléans; et chaque fondation nouvelle était, pour la mère de Chantal, un

nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on s’adresse à elle

pour les détails d’organisation pratique, pour la conduite à suivre en

telle ou telle délicate conjoncture, pour la direction spirituelle:

toujours d’accord avec saint François de Sales, elle veille à tout, et

elle a réponse à tout. Et ses conseils, ses prescriptions même les plus

rapides sont toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus tendre

affection. Elle veut que chaque supérieure «se rende communicative,

attrayante et gracieuse envers ses filles»; «il faut, ajoute-t-elle,

qu’elles retrouvent en nous ce qu’elles ont laissé, que nous leur soyons

mère, amie, sœur, toutes choses; car si elles n’ont de l’amitié et

cordialité de nous, et les unes avec les autres, elles seront sans

soutien extérieur.» Elle-même prêche d’exemple: toute «tracassée»

qu’elle soit, «accablée d’affaires et d’écritures», elle n’oublie

personne, et les plus humbles de ses religieuses ont leur part dans les

salutations, affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son

cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le nombre de ses

enfants.

Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris qu’ailleurs, elle

songe à quitter la maison dont la fondation lui a coûté tant de peine.

Une maladie la retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait

procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit des instances dont

elle est l’objet de la part des trente-quatre religieuses qu’elle

laisse, en dépit du froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut

une scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. La mère de Chantal

prononça de fortes, tendres et pieuses paroles qui nous ont été

conservées. «Adieu, mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous

laisse sans vous laisser; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction,

au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» Et elle embrassa toutes les

sœurs qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses

l’attendaient.

Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait la mère

Angélique. Celle-ci, après avoir réformé le monastère de Port-Royal,

dont elle était abbesse, entreprenait la réforme du couvent de

Maubuisson. Elle s’était profondément attachée à saint François de Sales

et à la mère de Chantal, qu’elle vénérait comme de saints personnages.

L’évêque de Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très belles

lettres, disait d’elle «qu’elle n’avait point le cœur, l’esprit ni le

courage de son sexe, tellement il lui trouvait une âme généreuse et

relevée au service de Dieu». Elle aurait voulu quitter son abbaye et

entrer à la Visitation. Mme de Chantal, qui avait pour elle une vive

affection, appuyait fort ce dessein. Saint François de Sales hésitait

beaucoup; finalement, il proposa d’en référer à Rome; mais comme il

mourut sur ces entrefaites, l’affaire en resta là. La mère Angélique

demeura la grande abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à saint

François de Sales dans la direction de cette «âme d’insigne et

extraordinaire vertu».

En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et ses cinq compagnes

allèrent en pèlerinage à Pontoise, sur le tombeau de la bienheureuse

Marie de l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, puis à

Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la sainte passait, elle usait

de son autorité temporelle et spirituelle pour réformer les abus ou les

imperfections qui s’étaient glissés dans la vie matérielle ou religieuse

des divers monastères, pour rappeler à la stricte observance de la

règle, pour ranimer la piété, exalter les courages. A tout le monde elle

communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à Alone, auprès de sa

fille Françoise, où elle attendit les sœurs que saint François de Sales

devait lui envoyer d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une maison

à Dijon.

A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très partagés touchant

l’opportunité d’accueillir les filles de la Visitation. Tandis que, dans

les milieux populaires, où le nom et la réputation de la fille du

président Frémyot étaient très répandus, on souhaitait passionnément

leur venue, le Parlement et, en tête, son premier président Brûlart,

faisait une sourde et parfois violente opposition. Deux humbles filles,

Marie Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le roi,

obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées par une riche

veuve, la présidente Le Grand, firent lever les derniers obstacles. Au

mois d’avril 1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal arriva

dans la vieille ville où, cinquante ans plus tôt, elle était née, le

menu peuple lui fit une réception triomphale. Marchands et artisans

avaient d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus dans les

rues, manifestant une joie extraordinaire. «On n’entendait ni l’on ne

sentait rouler le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le

portassent à bras; aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire bien peu

de chemin, n’étant pas possible de fendre la presse.» Enfin, l’on arriva

dans la petite maison louée qui devait servir de monastère: «Ce nouveau

monastère, dit Jeanne en y entrant, est destiné à honorer la vie cachée

de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth.» Nombre de

personnes de la ville vinrent lui rendre leurs devoirs. Sur le soir,

plus de deux cents villageois et villageoises des environs vinrent lui

souhaiter la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche qu’elle

fit venir les sœurs dans une grande cour et,--geste charmant qui la

peint tout entière,--elle les fit dévoiler pour accueillir plus

cordialement ces rustiques visiteurs. Elle les «caressa fort», leur

adressa quelques pieuses paroles, et dut leur donner sa bénédiction,

«car ils se mirent à genoux et ne voulurent point se lever qu’elle ne la

leur eût baillée». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, évêque

de Langres, vint faire l’établissement. La mère de Chantal venait de

réaliser l’un de ses plus chers désirs.

Bientôt les novices se présentèrent: Claire Parise, qui avait si bien su

déjouer les manœuvres hostiles du Parlement; la présidente Le Grand,

dont les soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et

d’humiliations; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une riche parente de la

mère de Chantal. Celle-ci n’était arrivée à Dijon qu’avec quatorze

livres, fruit de ses économies; elle avait refusé l’argent que lui avait

offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent: au bout de six

mois, elle avait acheté et meublé une maison spacieuse, bâti l’église,

le chœur et la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, pleines

de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, saint François de

Sales, qui comptait se rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon.

Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la mère Favre, et le 28

octobre 1622, elle partait pour Lyon.

La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à l’évêque de Genève n’avait

subi aucune éclipse, et l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés

terrestres, n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes les

vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté des aspirations

morales, mais, plus encore peut-être, sur des oppositions de tempérament

et de caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient par

leurs contrastes mêmes. L’un, doux, calme, lent, circonspect, très

volontaire, énergique et ferme sous ses apparences ondoyantes; l’autre,

vive, ardente, franche et directe, très tendrement et finement femme

sous ses apparences viriles. La psychologie de cette amitié, c’est

peut-être saint François de Sales qui en a donné la plus juste formule

dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal vers la fin de sa

vie: «Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, lui disait-il, qui

chérissent plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la

bonne foi, plus amoureusement que moi; car il a plu à Dieu de faire mon

cœur ainsi. Mais néanmoins, _j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses

et qui ne sont pas femelles_; car cette si grande tendreté brouille le

cœur, l’inquiète et le distrait de l’oraison amoureuse envers Dieu,

empêche l’entière résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. Ce

qui n’est point Dieu n’est rien pour nous. Comme se peut-il faire que je

sente ces choses, _moi qui suis le plus affectif du monde_, comme vous

savez, ma très chère Mère? En vérité, je le sens pourtant; mais _c’est

merveille comme j’accommode tout cela ensemble_, car il m’est avis que

_je n’aime rien du tout que Dieu_ et toutes les âmes pour Dieu.» Sainte

Chantal réalisait pleinement tout son idéal d’amitié.

«N’aimer rien du tout que Dieu»: saint François de Sales n’en était pas

arrivé là du premier coup; mais de très bonne heure il avait conçu que

tel devait être l’objet de la vie chrétienne; et ce détachement complet

de soi-même et des créatures, ce parfait dépouillement intérieur, cette

«nudité» de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de prêcher dans

ses lettres de direction et ce qu’il a pratiqué lui-même avec une

admirable constance. Au prix de quels sacrifices intimes? Il nous l’a

soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer qu’une âme

profondément «affective» comme la sienne ne s’est pas détachée en un

jour, ni sans douleur, de certaines créatures. «Je le veux bien,

Seigneur, s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout ce qui revêt

mon cœur. _O Seigneur, non, je n’excepte rien, arrachez-moi à moi-même._

O moi-même, je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur me

commande de te reprendre.»

Dans cette «voie royale», guidée par lui, sainte Chantal l’avait

scrupuleusement suivi. «Je suis bien aise, lui écrivait-elle en 1616, de

ce que vous garderez votre solitude, parce qu’elle sera encore employée

au service de votre cher esprit. Je n’ai pu dire _notre_, car il me

semble n’y avoir plus de part, _tant je me trouve dénuée et dépouillée

de tout ce qui m’était le plus précieux_.» Et elle ajoute,

douloureusement: «Mon Dieu! mon vrai Père, _que le rasoir a pénétré

avant!_ Pourrai-je demeurer longtemps dans ce sentiment? Au moins notre

bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le

désire... O Dieu! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous!

mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la

moelle, _qui est, ce me semble, ce que nous avons fait_, c’est une chose

grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu.»

Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement séparée de «son unique

Père», ne recevant de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves,

elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement mutuel, cette

mort apparente de leur amitié. De loin en loin, cependant, cet héroïsme

s’attendrit, s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la sainte, avec

son désir d’affection humaine, son besoin d’une présence réelle: on sent

que le feu sacré n’a fait que couver sous la cendre. «Que vous êtes

heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur de saint François,

_que vous êtes heureux au-dessus de tout le reste du monde_, de voir

toujours les actions de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur

et souverain Maître; mais faites-en bien votre profit... Et si vous avez

l’_incomparable bonheur_ de le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en

mander souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que vous

pourrez, le conjurant par soi-même et _par tout ce que Dieu a voulu que

je lui sois_, de faire tout ce qui sera possible pour conserver sa

santé.» Et au saint lui-même: «Il faut encore dire tout ceci: c’est que

_cette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ressente

quelquefois une inclination et penchement du côté du retour vers vous_;

et ne sens ni inclination ni affection _qu’à cela_; toutefois, je ne m’y

amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de

cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’élire,

_l’incomparable bonheur de me voir à vos pieds_ et recevoir votre sainte

bénédiction se passe dans mon esprit, _incontinent je m’attendris et les

larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me

fera cette miséricorde_. Mais je me divertis tout promptement, et il

m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement _à Dieu

et à vous_ la disposition de tout ce qui me regarde.» Que ce chaste

mélange de scrupules mystiques et de tendresse humaine est donc

touchant! Et enfin ce beau cri d’humanité: «Vous n’avez point de

nouvelles à m’écrire, dites-vous? _Eh! n’avez-vous point quelques mots à

tirer de votre cœur? car il y a si longtemps que vous ne m’en avez rien

dit!_ Bon Jésus! quelle consolation d’en parler un jour cœur à cœur!»

Cette consolation devait lui être refusée.

Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait pour Avignon. Il

avait comme un pressentiment, qui lui fut confirmé sur sa route, de sa

fin prochaine. «Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité», dit-il en les

quittant aux visitandines d’Annecy. Il s’arrêta à Belley où s’était

fondé, deux mois auparavant, le treizième monastère de la Visitation. A

Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère de Chantal; il la

pria d’aller visiter les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand

et remit à son prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens

«cœur à cœur». Quand il fut de retour, assiégé par mille audiences, il

eut toutes les peines du monde à se ménager un peu de liberté pour

conférer avec «sa très bonne et très chère Mère». «Ma Mère, lui dit-il

enfin, nous aurons quelques heures libres; qui commencera de nous deux à

dire ce qu’il a à dire?--Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle

avec vivacité, mon cœur a grand besoin d’être revu par vous.--Eh quoi!

ma Mère, reprit-il avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs

empressés et du choix? Je vous croyais trouver tout angélique.» Puis,

sachant bien qu’il allait décevoir une âme qui lui était pourtant si

chère, mais qu’il voulait préparer au suprême sacrifice: «Ma Mère, nous

parlerons de nous-mêmes à Annecy; maintenant, achevons les affaires de

notre Congrégation. Oh! que je l’aime, notre petit institut, parce que

Dieu est beaucoup aimé en iceluy!» Sans répliquer, sainte Chantal mit de

côté le mémoire qu’elle avait préparé pour exposer l’état de son âme, et

prit celui qui concernait les affaires de l’institut; et, quatre heures

durant, les deux saints réglèrent ensemble les questions qui étaient

encore en suspens. Après quoi, l’évêque de Genève «ordonna» à la mère de

Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, de Valence et de

Belley; il la pria aussi de passer à Chambéry et à Remilly, et lui donna

rendez-vous à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après avoir reçu

sa dernière bénédiction.

En route, «il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce

que son Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler de son

intérieur; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser sur ce

qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte d’abandonnement

d’elle-même à la divine volonté, et prenant son livre des Psaumes, elle

se mit à chanter dans la litière le psaume 26»: _Quoniam pater meus et

mater mea dereliquerunt me; Dominus autem assumpsit me_, «Mon père et ma

mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection»; et

le calme revint dans son âme endolorie.

A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints Innocents et priant pour

son bienheureux Père, elle entendit «une voix très distincte» qui lui

dit: _Il n’est plus._ Repoussant l’idée qu’il pouvait être mort, et

prenant ce mot dans un sens tout mystique, elle partit de Grenoble

«toute joyeuse» et arriva à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel

Favre qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui apprît la

funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, elle se dit «en peine que

l’on n’eût point de nouvelles de Monseigneur». M. Michel Favre lui ayant

dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara vivement que dès le

lendemain elle allait repartir pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant

une lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François de Sales:

«Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine

de voir cette lettre.» Mais laissons-la nous raconter elle-même comment

elle reçut ce terrible coup:

«Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de Mgr de Genève, le cœur me

battait extrêmement; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me

doutant bien qu’il y avait quelque chose de douloureux dans cette

lettre. En ce peu d’espace que je me tins retirée, j’eus l’intelligence

de la parole qui m’avait été dite à Grenoble: _Il n’est plus_: vérité

dont je fus toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais à

genoux, adorant la divine Providence et embrassant au mieux qu’il me fut

possible la très sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable

affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute la nuit

jusqu’après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande

paix et tranquillité dans cette volonté divine, et dans la gloire dont

jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en donna beaucoup de sentiments avec

des lumières fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui

avait conférés, et des grands désirs de vivre meshuy (désormais) selon

ce que j’ai reçu de cet homme de Dieu.»

On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre quelque nourriture.

Le soir, elle se rendit, comme de coutume, à la récréation, «mais sans

pouvoir dire un mot»: son silence, ses larmes, son maintien tristement

résigné, tout manifestait «sa très âpre douleur». Puis elle se retira,

dit matines, se fit lire un chapitre de l’_Imitation_, et se coucha,

«voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur». Une sœur qui,

au passage du saint évêque à Belley, lui avait prédit sa mort, vint

passer la nuit auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux

s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. Le lendemain

matin, la mère de Chantal se leva avec la communauté, et après avoir

communié, «d’un esprit tranquille, quoique affligé», elle écrivit

quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne résignation

et sa profonde douleur. Au nouvel évêque de Genève: «Oui, Monseigneur,

j’adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet

incomparable Père; mais, ô Dieu! non pas sans une extrême douleur, dans

laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle

Providence sur moi qui mérite si bien ce châtiment... Oh! mon bon et

cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai

rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans

réserve.» A la mère de Blonay, supérieure à Lyon: «Bénie soit-elle à

jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue

en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne

peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir! J’entends que

messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps; je sais

bon gré à leur dévotion; _mais nous mourrons à la poursuite de ce

trésor..._ Donc, ma fille, qu’il ne vous reste ni force ni courage que

vous ne l’employiez pour nous le faire venir: mais cela sans différer,

je vous en conjure, _et, si je l’ose, je vous le commande_, selon le

pouvoir que Dieu m’a donné sur vous...»

Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la longue, douloureuse et

chrétienne agonie du saint, et qui avaient admiré qu’il fût doux envers

la mort comme il l’était envers tout le monde, finirent par déférer au

désir de sainte Chantal et au vœu de saint François de Sales lui-même.

Le corps du défunt fut envoyé à Annecy: partout où il passait, les plus

grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, le 22 janvier, après une

cérémonie à l’église, il fut transporté dans la chapelle de la

Visitation où la mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes

avec des prières, le reçurent dans les sentiments d’ardente et tendre

piété qu’il aurait lui-même souhaités. En attendant qu’on lui dressât un

tombeau digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, tout

près de la grille du chœur des religieuses,--c’est là qu’il voulait être

enterré,--et on le couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais du

voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, avaient été brodés

les deux noms de Jésus et de Marie.

Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, la mère de Chantal vint

s’agenouiller auprès du corps de son unique Père; et là, «lui parlant

comme si elle l’eût vu de ses yeux», elle lui rendit compte de son

intérieur, comme à Lyon elle s’était promis de le faire. Suprême

dialogue de deux âmes saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère

de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était radieuse et comme

transfigurée.

CHAPITRE VI

L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

«Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et

j’espère y travailler moi-même», avait dit la mère de Chantal à saint

François de Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint évêque

avait protesté avec son humilité coutumière. Mais elle qui, du premier

jour où elle le vit, l’avait «appelé saint du fond de son cœur», dès

qu’il n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter l’heure,--qu’elle

ne verra pas,--de la canonisation officielle. Elle «ramasse les saintes

paroles et lettres de son bienheureux Père»; elle recueille et fait

recueillir tous les témoignages concernant sa biographie, ses travaux,

ses vertus, les miracles qu’il a accomplis; elle prépare une première

édition de ses œuvres; elle fait écrire sa _Vie_ par son propre neveu,

Charles-Auguste de Sales, et le Père de la Rivière; elle les documente,

les assiste de ses conseils et de ses prières, revoit et discute leurs

moindres pages; elle tient en haleine tous ceux qui, de près ou de loin,

peuvent servir la cause à laquelle elle s’est consacrée. A Dom Goulu

qui, préparant une _Vie_ du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était

adressé à elle pour se faire renseigner de première main, elle écrit une

longue et très belle lettre, que Sainte-Beuve admirait fort et qui

forme, selon lui, le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé du

pieux évêque de Genève. «On n’a jamais mieux fait, écrit-il, le portrait

d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent

inexprimables. Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et

dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans cette âme,

tout s’y présente et s’y peint d’un trait ferme et distinct.» Enfin,

quand en 1627, Rome eut nommé trois commissaires apostoliques,--au

nombre desquels était l’archevêque de Bourges, Mgr André Frémyot,--pour

procéder à de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de saint

François de Sales, la mère de Chantal fit une longue déposition qu’on

nous a heureusement fait connaître, et qui est un modèle de précision,

de clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude. Nul doute que

cette déposition n’ait fortement pesé dans la balance au moment du

procès de béatification. Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François

de Sales aurait assurément été canonisé un jour ou l’autre: elle a sans

contredit fait avancer l’heure où pleine justice a été rendue à «son

unique Père».

Sainte Jeanne de Chantal · 第 8 / 12 段