Orléans; et chaque fondation nouvelle était, pour la mère de Chantal, un
nouveau sujet de préoccupations. De toutes parts on s’adresse à elle
pour les détails d’organisation pratique, pour la conduite à suivre en
telle ou telle délicate conjoncture, pour la direction spirituelle:
toujours d’accord avec saint François de Sales, elle veille à tout, et
elle a réponse à tout. Et ses conseils, ses prescriptions même les plus
rapides sont toujours enveloppées de bonne grâce, de la plus tendre
affection. Elle veut que chaque supérieure «se rende communicative,
attrayante et gracieuse envers ses filles»; «il faut, ajoute-t-elle,
qu’elles retrouvent en nous ce qu’elles ont laissé, que nous leur soyons
mère, amie, sœur, toutes choses; car si elles n’ont de l’amitié et
cordialité de nous, et les unes avec les autres, elles seront sans
soutien extérieur.» Elle-même prêche d’exemple: toute «tracassée»
qu’elle soit, «accablée d’affaires et d’écritures», elle n’oublie
personne, et les plus humbles de ses religieuses ont leur part dans les
salutations, affectueux souvenirs dont elle émaille ses lettres. Son
cœur de mère s’est élargi, à mesure qu’augmente le nombre de ses
enfants.
Vers la fin de 1621, se sentant moins utile à Paris qu’ailleurs, elle
songe à quitter la maison dont la fondation lui a coûté tant de peine.
Une maladie la retient trois mois à son poste. Rétablie, elle fait
procéder à l’élection d’une supérieure et, en dépit des instances dont
elle est l’objet de la part des trente-quatre religieuses qu’elle
laisse, en dépit du froid rigoureux, elle se résout à partir. Il y eut
une scène d’émouvants adieux. Tout le monde pleurait. La mère de Chantal
prononça de fortes, tendres et pieuses paroles qui nous ont été
conservées. «Adieu, mes chères filles, dit-elle en terminant, je vous
laisse sans vous laisser; je vous donne de très bon cœur ma bénédiction,
au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» Et elle embrassa toutes les
sœurs qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte, où deux carrosses
l’attendaient.
Elle se rendit tout d’abord à Maubuisson où l’attendait la mère
Angélique. Celle-ci, après avoir réformé le monastère de Port-Royal,
dont elle était abbesse, entreprenait la réforme du couvent de
Maubuisson. Elle s’était profondément attachée à saint François de Sales
et à la mère de Chantal, qu’elle vénérait comme de saints personnages.
L’évêque de Genève, qui l’aimait beaucoup et lui a écrit de très belles
lettres, disait d’elle «qu’elle n’avait point le cœur, l’esprit ni le
courage de son sexe, tellement il lui trouvait une âme généreuse et
relevée au service de Dieu». Elle aurait voulu quitter son abbaye et
entrer à la Visitation. Mme de Chantal, qui avait pour elle une vive
affection, appuyait fort ce dessein. Saint François de Sales hésitait
beaucoup; finalement, il proposa d’en référer à Rome; mais comme il
mourut sur ces entrefaites, l’affaire en resta là. La mère Angélique
demeura la grande abbesse de Port-Royal, et Saint-Cyran succéda à saint
François de Sales dans la direction de cette «âme d’insigne et
extraordinaire vertu».
En quittant Maubuisson, la mère de Chantal et ses cinq compagnes
allèrent en pèlerinage à Pontoise, sur le tombeau de la bienheureuse
Marie de l’Incarnation. De là, elles se rendirent à Orléans, puis à
Bourges, à Nevers, à Moulins. Partout où la sainte passait, elle usait
de son autorité temporelle et spirituelle pour réformer les abus ou les
imperfections qui s’étaient glissés dans la vie matérielle ou religieuse
des divers monastères, pour rappeler à la stricte observance de la
règle, pour ranimer la piété, exalter les courages. A tout le monde elle
communiquait son zèle. Et enfin elle se rendit à Alone, auprès de sa
fille Françoise, où elle attendit les sœurs que saint François de Sales
devait lui envoyer d’Annecy et qui devaient l’aider à fonder une maison
à Dijon.
A Dijon, chose curieuse, les esprits étaient très partagés touchant
l’opportunité d’accueillir les filles de la Visitation. Tandis que, dans
les milieux populaires, où le nom et la réputation de la fille du
président Frémyot étaient très répandus, on souhaitait passionnément
leur venue, le Parlement et, en tête, son premier président Brûlart,
faisait une sourde et parfois violente opposition. Deux humbles filles,
Marie Bertot et Claire Parise, allèrent à Paris, virent le roi,
obtinrent de lui des lettres patentes, et, cautionnées par une riche
veuve, la présidente Le Grand, firent lever les derniers obstacles. Au
mois d’avril 1622, quand, très émue, sainte Jeanne de Chantal arriva
dans la vieille ville où, cinquante ans plus tôt, elle était née, le
menu peuple lui fit une réception triomphale. Marchands et artisans
avaient d’eux-mêmes fermé leurs boutiques et s’étaient répandus dans les
rues, manifestant une joie extraordinaire. «On n’entendait ni l’on ne
sentait rouler le carrosse, et semblait que ces bonnes gens le
portassent à bras; aussi demeura-t-on beaucoup de temps à faire bien peu
de chemin, n’étant pas possible de fendre la presse.» Enfin, l’on arriva
dans la petite maison louée qui devait servir de monastère: «Ce nouveau
monastère, dit Jeanne en y entrant, est destiné à honorer la vie cachée
de Jésus, Marie, Joseph, dans la maison de Nazareth.» Nombre de
personnes de la ville vinrent lui rendre leurs devoirs. Sur le soir,
plus de deux cents villageois et villageoises des environs vinrent lui
souhaiter la bienvenue. Elle fut si touchée de cette démarche qu’elle
fit venir les sœurs dans une grande cour et,--geste charmant qui la
peint tout entière,--elle les fit dévoiler pour accueillir plus
cordialement ces rustiques visiteurs. Elle les «caressa fort», leur
adressa quelques pieuses paroles, et dut leur donner sa bénédiction,
«car ils se mirent à genoux et ne voulurent point se lever qu’elle ne la
leur eût baillée». Le lendemain, le grand vicaire de Mgr Zamet, évêque
de Langres, vint faire l’établissement. La mère de Chantal venait de
réaliser l’un de ses plus chers désirs.
Bientôt les novices se présentèrent: Claire Parise, qui avait si bien su
déjouer les manœuvres hostiles du Parlement; la présidente Le Grand,
dont les soixante-quinze ans étaient affamés d’austérités et
d’humiliations; Jeanne-Marguerite de Berbisey, une riche parente de la
mère de Chantal. Celle-ci n’était arrivée à Dijon qu’avec quatorze
livres, fruit de ses économies; elle avait refusé l’argent que lui avait
offert sa fille Françoise. Aumônes et dons affluèrent: au bout de six
mois, elle avait acheté et meublé une maison spacieuse, bâti l’église,
le chœur et la sacristie, commencé les parloirs. Douze novices, pleines
de ferveur, avaient été recrutées. A ce moment-là, saint François de
Sales, qui comptait se rendre à Avignon, lui donna rendez-vous à Lyon.
Elle fit venir de Montferrand pour la remplacer la mère Favre, et le 28
octobre 1622, elle partait pour Lyon.
La pieuse et tendre amitié qui l’unissait à l’évêque de Genève n’avait
subi aucune éclipse, et l’absence, qui est fatale à tant d’amitiés
terrestres, n’avait fait que la consolider encore. Comme toutes les
vraies amitiés, elle était fondée sur la communauté des aspirations
morales, mais, plus encore peut-être, sur des oppositions de tempérament
et de caractère. Ces deux riches et profondes natures s’attiraient par
leurs contrastes mêmes. L’un, doux, calme, lent, circonspect, très
volontaire, énergique et ferme sous ses apparences ondoyantes; l’autre,
vive, ardente, franche et directe, très tendrement et finement femme
sous ses apparences viriles. La psychologie de cette amitié, c’est
peut-être saint François de Sales qui en a donné la plus juste formule
dans une jolie lettre qu’il écrivait à sainte Chantal vers la fin de sa
vie: «Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, lui disait-il, qui
chérissent plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la
bonne foi, plus amoureusement que moi; car il a plu à Dieu de faire mon
cœur ainsi. Mais néanmoins, _j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses
et qui ne sont pas femelles_; car cette si grande tendreté brouille le
cœur, l’inquiète et le distrait de l’oraison amoureuse envers Dieu,
empêche l’entière résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. Ce
qui n’est point Dieu n’est rien pour nous. Comme se peut-il faire que je
sente ces choses, _moi qui suis le plus affectif du monde_, comme vous
savez, ma très chère Mère? En vérité, je le sens pourtant; mais _c’est
merveille comme j’accommode tout cela ensemble_, car il m’est avis que
_je n’aime rien du tout que Dieu_ et toutes les âmes pour Dieu.» Sainte
Chantal réalisait pleinement tout son idéal d’amitié.
«N’aimer rien du tout que Dieu»: saint François de Sales n’en était pas
arrivé là du premier coup; mais de très bonne heure il avait conçu que
tel devait être l’objet de la vie chrétienne; et ce détachement complet
de soi-même et des créatures, ce parfait dépouillement intérieur, cette
«nudité» de l’âme devant Dieu, c’est ce qu’il ne cesse de prêcher dans
ses lettres de direction et ce qu’il a pratiqué lui-même avec une
admirable constance. Au prix de quels sacrifices intimes? Il nous l’a
soigneusement caché. Mais on peut bien conjecturer qu’une âme
profondément «affective» comme la sienne ne s’est pas détachée en un
jour, ni sans douleur, de certaines créatures. «Je le veux bien,
Seigneur, s’écriait-il un jour, tirez, tirez hardiment tout ce qui revêt
mon cœur. _O Seigneur, non, je n’excepte rien, arrachez-moi à moi-même._
O moi-même, je te quitte pour jamais, jusqu’à ce que mon Seigneur me
commande de te reprendre.»
Dans cette «voie royale», guidée par lui, sainte Chantal l’avait
scrupuleusement suivi. «Je suis bien aise, lui écrivait-elle en 1616, de
ce que vous garderez votre solitude, parce qu’elle sera encore employée
au service de votre cher esprit. Je n’ai pu dire _notre_, car il me
semble n’y avoir plus de part, _tant je me trouve dénuée et dépouillée
de tout ce qui m’était le plus précieux_.» Et elle ajoute,
douloureusement: «Mon Dieu! mon vrai Père, _que le rasoir a pénétré
avant!_ Pourrai-je demeurer longtemps dans ce sentiment? Au moins notre
bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le
désire... O Dieu! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous!
mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la
moelle, _qui est, ce me semble, ce que nous avons fait_, c’est une chose
grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu.»
Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement séparée de «son unique
Père», ne recevant de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves,
elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement mutuel, cette
mort apparente de leur amitié. De loin en loin, cependant, cet héroïsme
s’attendrit, s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la sainte, avec
son désir d’affection humaine, son besoin d’une présence réelle: on sent
que le feu sacré n’a fait que couver sous la cendre. «Que vous êtes
heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur de saint François,
_que vous êtes heureux au-dessus de tout le reste du monde_, de voir
toujours les actions de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur
et souverain Maître; mais faites-en bien votre profit... Et si vous avez
l’_incomparable bonheur_ de le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en
mander souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que vous
pourrez, le conjurant par soi-même et _par tout ce que Dieu a voulu que
je lui sois_, de faire tout ce qui sera possible pour conserver sa
santé.» Et au saint lui-même: «Il faut encore dire tout ceci: c’est que
_cette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ressente
quelquefois une inclination et penchement du côté du retour vers vous_;
et ne sens ni inclination ni affection _qu’à cela_; toutefois, je ne m’y
amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de
cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’élire,
_l’incomparable bonheur de me voir à vos pieds_ et recevoir votre sainte
bénédiction se passe dans mon esprit, _incontinent je m’attendris et les
larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me
fera cette miséricorde_. Mais je me divertis tout promptement, et il
m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement _à Dieu
et à vous_ la disposition de tout ce qui me regarde.» Que ce chaste
mélange de scrupules mystiques et de tendresse humaine est donc
touchant! Et enfin ce beau cri d’humanité: «Vous n’avez point de
nouvelles à m’écrire, dites-vous? _Eh! n’avez-vous point quelques mots à
tirer de votre cœur? car il y a si longtemps que vous ne m’en avez rien
dit!_ Bon Jésus! quelle consolation d’en parler un jour cœur à cœur!»
Cette consolation devait lui être refusée.
Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait pour Avignon. Il
avait comme un pressentiment, qui lui fut confirmé sur sa route, de sa
fin prochaine. «Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité», dit-il en les
quittant aux visitandines d’Annecy. Il s’arrêta à Belley où s’était
fondé, deux mois auparavant, le treizième monastère de la Visitation. A
Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère de Chantal; il la
pria d’aller visiter les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand
et remit à son prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens
«cœur à cœur». Quand il fut de retour, assiégé par mille audiences, il
eut toutes les peines du monde à se ménager un peu de liberté pour
conférer avec «sa très bonne et très chère Mère». «Ma Mère, lui dit-il
enfin, nous aurons quelques heures libres; qui commencera de nous deux à
dire ce qu’il a à dire?--Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle
avec vivacité, mon cœur a grand besoin d’être revu par vous.--Eh quoi!
ma Mère, reprit-il avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs
empressés et du choix? Je vous croyais trouver tout angélique.» Puis,
sachant bien qu’il allait décevoir une âme qui lui était pourtant si
chère, mais qu’il voulait préparer au suprême sacrifice: «Ma Mère, nous
parlerons de nous-mêmes à Annecy; maintenant, achevons les affaires de
notre Congrégation. Oh! que je l’aime, notre petit institut, parce que
Dieu est beaucoup aimé en iceluy!» Sans répliquer, sainte Chantal mit de
côté le mémoire qu’elle avait préparé pour exposer l’état de son âme, et
prit celui qui concernait les affaires de l’institut; et, quatre heures
durant, les deux saints réglèrent ensemble les questions qui étaient
encore en suspens. Après quoi, l’évêque de Genève «ordonna» à la mère de
Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, de Valence et de
Belley; il la pria aussi de passer à Chambéry et à Remilly, et lui donna
rendez-vous à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après avoir reçu
sa dernière bénédiction.
En route, «il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce
que son Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler de son
intérieur; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser sur ce
qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte d’abandonnement
d’elle-même à la divine volonté, et prenant son livre des Psaumes, elle
se mit à chanter dans la litière le psaume 26»: _Quoniam pater meus et
mater mea dereliquerunt me; Dominus autem assumpsit me_, «Mon père et ma
mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection»; et
le calme revint dans son âme endolorie.
A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints Innocents et priant pour
son bienheureux Père, elle entendit «une voix très distincte» qui lui
dit: _Il n’est plus._ Repoussant l’idée qu’il pouvait être mort, et
prenant ce mot dans un sens tout mystique, elle partit de Grenoble
«toute joyeuse» et arriva à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel
Favre qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui apprît la
funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, elle se dit «en peine que
l’on n’eût point de nouvelles de Monseigneur». M. Michel Favre lui ayant
dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara vivement que dès le
lendemain elle allait repartir pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant
une lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François de Sales:
«Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir ce que Dieu veut; prenez la peine
de voir cette lettre.» Mais laissons-la nous raconter elle-même comment
elle reçut ce terrible coup:
«Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de Mgr de Genève, le cœur me
battait extrêmement; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me
doutant bien qu’il y avait quelque chose de douloureux dans cette
lettre. En ce peu d’espace que je me tins retirée, j’eus l’intelligence
de la parole qui m’avait été dite à Grenoble: _Il n’est plus_: vérité
dont je fus toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais à
genoux, adorant la divine Providence et embrassant au mieux qu’il me fut
possible la très sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable
affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute la nuit
jusqu’après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande
paix et tranquillité dans cette volonté divine, et dans la gloire dont
jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en donna beaucoup de sentiments avec
des lumières fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui
avait conférés, et des grands désirs de vivre meshuy (désormais) selon
ce que j’ai reçu de cet homme de Dieu.»
On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre quelque nourriture.
Le soir, elle se rendit, comme de coutume, à la récréation, «mais sans
pouvoir dire un mot»: son silence, ses larmes, son maintien tristement
résigné, tout manifestait «sa très âpre douleur». Puis elle se retira,
dit matines, se fit lire un chapitre de l’_Imitation_, et se coucha,
«voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur». Une sœur qui,
au passage du saint évêque à Belley, lui avait prédit sa mort, vint
passer la nuit auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux
s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. Le lendemain
matin, la mère de Chantal se leva avec la communauté, et après avoir
communié, «d’un esprit tranquille, quoique affligé», elle écrivit
quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne résignation
et sa profonde douleur. Au nouvel évêque de Genève: «Oui, Monseigneur,
j’adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet
incomparable Père; mais, ô Dieu! non pas sans une extrême douleur, dans
laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle
Providence sur moi qui mérite si bien ce châtiment... Oh! mon bon et
cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai
rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans
réserve.» A la mère de Blonay, supérieure à Lyon: «Bénie soit-elle à
jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue
en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne
peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir! J’entends que
messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps; je sais
bon gré à leur dévotion; _mais nous mourrons à la poursuite de ce
trésor..._ Donc, ma fille, qu’il ne vous reste ni force ni courage que
vous ne l’employiez pour nous le faire venir: mais cela sans différer,
je vous en conjure, _et, si je l’ose, je vous le commande_, selon le
pouvoir que Dieu m’a donné sur vous...»
Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la longue, douloureuse et
chrétienne agonie du saint, et qui avaient admiré qu’il fût doux envers
la mort comme il l’était envers tout le monde, finirent par déférer au
désir de sainte Chantal et au vœu de saint François de Sales lui-même.
Le corps du défunt fut envoyé à Annecy: partout où il passait, les plus
grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, le 22 janvier, après une
cérémonie à l’église, il fut transporté dans la chapelle de la
Visitation où la mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes
avec des prières, le reçurent dans les sentiments d’ardente et tendre
piété qu’il aurait lui-même souhaités. En attendant qu’on lui dressât un
tombeau digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, tout
près de la grille du chœur des religieuses,--c’est là qu’il voulait être
enterré,--et on le couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais du
voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, avaient été brodés
les deux noms de Jésus et de Marie.
Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, la mère de Chantal vint
s’agenouiller auprès du corps de son unique Père; et là, «lui parlant
comme si elle l’eût vu de ses yeux», elle lui rendit compte de son
intérieur, comme à Lyon elle s’était promis de le faire. Suprême
dialogue de deux âmes saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère
de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était radieuse et comme
transfigurée.
CHAPITRE VI
L’HÉRITAGE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
«Mon Père, je ne doute pas que vous ne soyez un jour canonisé, et
j’espère y travailler moi-même», avait dit la mère de Chantal à saint
François de Sales lors de leur dernier entretien. Et le saint évêque
avait protesté avec son humilité coutumière. Mais elle qui, du premier
jour où elle le vit, l’avait «appelé saint du fond de son cœur», dès
qu’il n’est plus, se met aussitôt à l’œuvre pour hâter l’heure,--qu’elle
ne verra pas,--de la canonisation officielle. Elle «ramasse les saintes
paroles et lettres de son bienheureux Père»; elle recueille et fait
recueillir tous les témoignages concernant sa biographie, ses travaux,
ses vertus, les miracles qu’il a accomplis; elle prépare une première
édition de ses œuvres; elle fait écrire sa _Vie_ par son propre neveu,
Charles-Auguste de Sales, et le Père de la Rivière; elle les documente,
les assiste de ses conseils et de ses prières, revoit et discute leurs
moindres pages; elle tient en haleine tous ceux qui, de près ou de loin,
peuvent servir la cause à laquelle elle s’est consacrée. A Dom Goulu
qui, préparant une _Vie_ du Saint, qu’il fit paraître en 1624, s’était
adressé à elle pour se faire renseigner de première main, elle écrit une
longue et très belle lettre, que Sainte-Beuve admirait fort et qui
forme, selon lui, le meilleur panégyrique qu’on ait jamais prononcé du
pieux évêque de Genève. «On n’a jamais mieux fait, écrit-il, le portrait
d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent
inexprimables. Lumière, suavité, netteté, vigueur, discernement et
dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans cette âme,
tout s’y présente et s’y peint d’un trait ferme et distinct.» Enfin,
quand en 1627, Rome eut nommé trois commissaires apostoliques,--au
nombre desquels était l’archevêque de Bourges, Mgr André Frémyot,--pour
procéder à de minutieuses enquêtes sur la vie et les miracles de saint
François de Sales, la mère de Chantal fit une longue déposition qu’on
nous a heureusement fait connaître, et qui est un modèle de précision,
de clarté, de sobre éloquence et de rigoureuse exactitude. Nul doute que
cette déposition n’ait fortement pesé dans la balance au moment du
procès de béatification. Sans sainte Jeanne de Chantal, saint François
de Sales aurait assurément été canonisé un jour ou l’autre: elle a sans
contredit fait avancer l’heure où pleine justice a été rendue à «son
unique Père».