Une autre fille lui restait, Marie-Françoise, qu’on appelait Françon

dans l’intimité. Françon ne ressemblait guère à Marie-Aimée. Françon

était une Rabutin: le sang chaud, l’humeur indépendante, hautaine et

caustique de sa race revivaient en elle. Elle séduisait et elle

inquiétait tout ensemble: elle inquiétait surtout sa mère, qui disait

d’elle: «Elle me sert d’épine.» «Elle était, dit un contemporain, gaie,

enjouée, bien faite, toute d’esprit et de feu; un air grand, des

manières agréables; elle n’avait pas ces traits fins et délicats qui

charment, mais elle avait je ne sais quoi de noble et de bien fait qu’on

admire. Enfin, elle avait de quoi éblouir les autres et s’aveugler

elle-même.» Sa mère aurait souhaité faire d’elle une visitandine. Elle

l’avait emmenée dans son couvent, où elle lui avait aménagé une cellule

à côté de la sienne: les religieuses, les jeunes novices surtout, ses

compagnes de jeu, raffolaient de cette espiègle enfant dont les rires

sonores, les oiseaux, les écureuils remplissaient la sainte maison d’une

jeune et franche gaîté! Choyée par tout le monde, même par François de

Sales, qui était son confesseur et son directeur de conscience, Françon

n’était point malheureuse. «Chaque matin, nous dit-on, elle se levait de

bonne heure et allait _en sautillant_ devant l’avant-chœur au-devant de

sa sainte mère, qui descendait à l’oraison. La bienheureuse, d’un air

gracieux, la caressait un peu, et lui donnait sa bénédiction en silence;

puis la jeune enfant s’en allait satisfaite.» Elle avait, à la

rencontre, de vifs accès de piété et des élans d’ascétisme: à quinze

ans, ayant la fièvre, elle se faisait apporter des orties pour se donner

la discipline. Mais, avec l’âge, cette belle ferveur tomba, et François

de Sales, tout le premier, dut bien se rendre compte que Françon n’était

point faite pour le cloître. Elle vit le monde, l’aima et en fut aimée.

La toilette, les conversations et les distractions mondaines, la lecture

des romans, tout cela lui fit un peu oublier qu’elle était la fille

d’une sainte. Au sortir du couvent, elle allait dans une maison amie

compléter sa parure. «Françon, lui disait en souriant l’évêque de

Genève, je suis bien assuré que ce n’est pas votre mère qui vous a ainsi

habillée»; et quand il lui voyait la gorge trop découverte, il lui

donnait des épingles pour fermer son mouchoir. «Sa jeunesse lui fait du

bruit», eût-il dit volontiers d’elle, comme Mme de Sévigné dira plus

tard de son propre fils; et, trop habile manieur d’âmes pour ne pas

proportionner ses exigences à «la faiblesse présente» de sa «bien-aimée

fille Françoise», il se bornait à lui demander de dire chaque jour un

_Ave Maria_ «de bon cœur»: ce qu’elle fit d’ailleurs très exactement.

Sa mère songeait à la marier. François de Sales s’entremit pour lui

faire épouser un de ses jeunes amis, M. de Foras, qui lui paraissait

présenter toutes les qualités requises. L’affaire n’aboutit pas: Françon

trouva-t-elle le gentilhomme savoyard trop provincial ou trop pauvre? En

tout cas, elle n’eut qu’à se féliciter de l’avoir rebuté, car, peu

après, le prétendant évincé s’avisa d’épouser une jeune veuve contre la

volonté de ses parents, et cette aventure, qui fit grand bruit, le

conduisit en prison. L’année suivante, un autre parti se présenta, qui

eut tout de suite l’agrément de Mme de Chantal. Antoine de Toulonjon,

d’une grande famille de Bourgogne, avait quarante-huit ans. C’était un

beau soldat, fort bien vu à la cour, riche avec cela, de manières

agréables et nobles: il faisait oublier son âge, si l’on en juge par

cette lettre de la sainte à sa fille: «Certes, je suis bien contente que

ce soient vos parents et moi qui ayons fait ce mariage sans vous. C’est

ainsi que se gouvernent les sages. Au reste, votre frère, qui a bon

jugement, est ravi de cette alliance. M. de Toulonjon, il est vrai, a

quelque quinze ans plus que vous; mais, mon enfant, vous serez bien plus

heureuse avec lui que d’avoir un jeune fou, étourdi, débauché, comme

sont les jeunes gens d’aujourd’hui. Vous épouserez un homme qui n’est

rien de tout cela, qui n’est point joueur, qui a passé sa vie avec

honneur à la cour et à la guerre, qui a de grands appointements du roi.

Vous n’auriez pas le bon jugement que je vous crois si vous ne le

receviez avec cordialité et franchise. Je vous en prie, ma fille,

faites-le de bonne grâce, et soyez assurée que Dieu a pensé à vous.» Mme

de Chantal tenait fort à ce mariage, mais elle «craignait l’irrésolution

de sa fille», ou plutôt encore son humeur indépendante et capricieuse.

«Pour Dieu, ma mie, lui écrivait-elle, ne vous laissez préoccuper par

aucune sorte de niaiseries, ni vaines appréhensions et considérations;

laissez-vous faire, car votre bonheur nous est plus cher qu’à

vous-même.» Françon se laissa faire. En dépit des vingt-sept ans qu’il

avait bel et bien de plus qu’elle, M. de Toulonjon sut lui plaire sans

doute. Très épris apparemment, il ne négligea rien de ce qui pouvait

être agréable à la jeune fille, prodigua les bijoux et les cadeaux, et

il fallut que la mère rappelât sa fille à la simplicité, lui conseillât

de «ménager discrètement et sagement», et exprimât très fermement le

désir qu’on «épousât sans bruit». «Il irait de ma réputation encore,

déclarait-elle; car, étant ma fille, vous êtes plus obligée à la

discrétion et modestie.»

Le mariage eut lieu à Paris le 12 juin 1620. Comme la plupart des

destinées humaines, il ne fut pas exempt d’épreuves,--de sept enfants,

deux seulement survécurent,--mais il fut heureux. Toulonjon était

souvent à la guerre, et sa femme vivait alors dans l’austère château

d’Alone; mais elle parut quelquefois à la cour, et elle y eut des succès

qui ne laissèrent pas d’inquiéter Mme de Chantal. Sans lui obéir

toujours, Françoise aimait pourtant bien sa sainte mère et la vénérait

profondément. En 1622, cette dernière était venue à Alone au moment où

l’on venait de recevoir les plus mauvaises nouvelles de Toulonjon, très

grièvement blessé au siège de Négreplisse: folle de terreur, cette

mauvaise tête de Françon se traîna à genoux au-devant d’elle, la

suppliant d’intercéder par ses prières, pour que Dieu lui conservât son

mari. Toulonjon guérit en effet et put reprendre le cours de sa vie

guerrière et des vaillants services qui lui valurent la faveur royale.

Et Françon recommence de plus belle à désoler et, parfois, à scandaliser

sa mère. Elle se plaint d’avoir trop d’enfants; elle se plaint que son

oncle, l’archevêque de Bourges, veuille laisser toute sa fortune à son

frère Celse-Bénigne; quand Celse-Bénigne meurt à l’île de Ré, elle

proteste, au détriment de sa «pauvre petite» nièce,--la future Mme de

Sévigné,--contre le règlement de la succession; et quand elle s’attire

de sa mère, par son âpreté chicanière, de vertes répliques, elle boude.

Enfin, la trentaine passée, après une retraite faite à la Visitation

d’Autun, elle s’amende: les rapports entre la mère et la fille

deviennent plus tendres et plus confiants. Quand Toulonjon meurt à

Pignerol en 1633, la chaude et pieuse tendresse maternelle devient pour

la jeune veuve l’unique refuge. Elle passe tout un hiver à Annecy, puis

regagne son manoir d’Alone. C’est là, dans la retraite, que s’écoula

tout le reste de sa vie, qui fut longue et aussi austère que le début en

avait été brillant et agité: l’éducation de ses deux enfants, le soin

parcimonieux donné à ses affaires, les bonnes œuvres absorbèrent tout

son temps. La vertu sympathique et rayonnante de sa mère semble lui

avoir toujours un peu manqué.

Si préoccupée qu’elle fût parfois de sa fille, sainte Chantal l’était

encore davantage de son fils. Celui-ci, Celse-Bénigne, était charmant.

Il séduisait littéralement tous ceux qui rapprochaient: son grand-père,

le président Frémyot, son oncle, l’archevêque de Bourges, raffolaient de

lui et lui passaient jusqu’à ses défauts; je soupçonne même sa mère,

qui, certes, ne s’aveuglait pas sur son compte, d’avoir eu pour lui,

tout au fond du cœur, une secrète préférence. Beau cavalier, plein

d’allant, de grâce et de mordant,--comme tous les Rabutin,--spirituel et

hardi, d’une bravoure à toute épreuve, il était allé de trop bonne heure

à la cour du jeune roi Louis XIII, et il y avait eu les succès les plus

flatteurs. Il plaisait au roi; il plaisait aux femmes; on ne comptait

plus ses duels et ses bonnes fortunes. Mme de Chantal gémissait au fond

de son couvent. «L’âme de votre cousin, écrivait-elle à son neveu, me

donne une affliction de désolation et en suis si infiniment touchée que

je ne sais où me tourner, sinon du côté de la divine Providence, et là,

abîmer toutes mes volontés, renonçant même entre ses mains le salut et

l’honneur de _cet enfant à demi perdu_. Oh! douleur et affliction

incomparables, mon très cher neveu! Il n’y en a quasi point d’égale. Si

je n’étais arrêtée d’une violente fièvre quarte, je fusse déjà partie

pour l’aller ôter de là où il est. Je lui mande qu’il me vienne

trouver... Je ne puis passer outre, tant les larmes m’aveuglent, et la

douleur de toutes parts me saisit.» Celse-Bénigne vint à Annecy en 1618,

et, suivant son habitude, enjôla tout le monde, jusqu’aux visitandines.

Sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle et le faire entrer au

service du duc de Nemours. François de Sales s’y employa de son mieux,

mais sans succès. «La maison du prince était un monastère», et elle dut

sembler bien provinciale et bien morose au brillant échappé de la cour

de France. «Il est bon, disait sa mère et a de bons mouvements, mais la

jeunesse l’emporte.» Elle l’emporta loin d’Annecy.

Il rentre donc à Paris, et la vie de fêtes, de plaisirs, de

duels recommence de plus belle. Celse-Bénigne a pour amis

Montmorency-Bouteville, Chalais, Toiras, les plus turbulents d’entre

tous ces jeunes gens qui entourent le roi, et qui se moquent avec

insolence des sévères prescriptions du tout-puissant cardinal. Il va

combattre, avec sa bravoure habituelle, les huguenots assiégés dans

Montauban. Mme de Chantal craint pour sa vie, mais elle craint plus

encore pour son âme, qu’elle recommande instamment aux prières de ses

religieuses: elle voudrait fixer ce mauvais sujet qui lui est une croix

perpétuelle, et elle songe à le marier. Plusieurs années durant, elle

multiplie les recherches et les démarches infructueuses. Enfin, en 1623,

elle réussit à lui faire épouser Marie de Coulanges, la fille d’un

conseiller d’État, secrétaire des finances. La jeune fille était riche,

aimable, pieuse, extrêmement douce: Mme de Chantal l’aima de tout son

cœur; mais, si enchantée qu’elle fût de ce mariage, elle ne voulut pas y

assister, quoiqu’on l’en priât instamment, afin de ne pas donner

l’exemple d’une dérogation, même légitime, aux règles de la vie

religieuse.

Cette trop courte union fut très heureuse. Mais l’incorrigible

Celse-Bénigne ne tarda pas à faire des siennes. Le jour de Pâques, il

quitta l’église pour aller assister Bouteville dans une affaire

d’honneur. Les édits contre le duel étaient très sévères. Les

prédicateurs fulminèrent contre les duellistes, et le Parlement de Paris

les condamna à être pendus. Chantal dut se réfugier à Alone, plongeant

tous les siens dans l’inquiétude et l’affliction. L’orage passé, il put

reparaître sans danger à la cour. Mais le terrible cardinal ne souffrait

pas qu’on le raillât ou qu’on lui désobéît. Chalais, Bouteville

montèrent sur l’échafaud. A l’attitude du roi, Celse-Bénigne sentait que

la disgrâce était proche. Pour l’éviter, il alla rejoindre son ami

Toiras qui s’était enfermé dans l’île de Ré pour repousser l’attaque de

la puissante flotte anglaise que les protestants de La Rochelle avaient

appelée à leur secours. Le 22 juillet 1627, dans un sanglant combat,

après des prodiges de valeur, il tomba, percé de vingt-sept coups de

piques: il avait trente et un ans.

Il fallait apprendre la douloureuse nouvelle à la mère de Chantal qui ne

cessait de trembler pour la vie et pour l’âme de son fils: elle lui

avait écrit de très belles lettres qui l’avaient préparé à une fin très

chrétienne; de toutes parts, elle faisait prier pour lui. Un jour, après

la messe, l’évêque de Genève, Jean-François de Sales, frère et

successeur de saint François, la fait appeler au parloir: «Ma Mère, lui

dit-il, nous avons des nouvelles de guerre à vous dire; il s’est donné

un rude choc en l’île de Ré; le baron de Chantal, avant que d’y aller, a

ouï messe, s’est confessé et communié.--Et enfin, Monseigneur, dit cette

digne mère, il est mort!» Le bon prélat se mit à pleurer, sans pouvoir

répondre une seule parole, et ce fut un gémissement universel dans le

parloir.» Seule tranquille parmi tous ces sanglots, à genoux, les mains

jointes, les yeux levés au ciel, sainte Chantal pleurait doucement, et

elle disait (ce sont ses propres paroles, que la mère de Chantal a

immédiatement transcrites): «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je

parle pour donner un peu d’essor à ma douleur; et que dirai-je, mon

Dieu, sinon vous rendre grâces de l’honneur que vous avez fait à cet

unique fils de le prendre lorsqu’il combattait pour l’Église romaine?»

Puis elle prit un crucifix et baisant les deux mains clouées sur la

croix: «Mon Rédempteur, dit-elle, je reçois vos coups avec toute la

soumission de mon âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les

bras de votre infinie miséricorde.» «O mon cher fils, ajouta-t-elle, que

vous êtes heureux d’avoir scellé par votre sang la fidélité que vos

aïeux ont toujours eue pour l’Église romaine! En cela je m’estime bien

heureuse, et rends grâce à Dieu d’avoir été votre mère.» Et enfin elle

se tourna vers la mère de Châtel, et elles dirent ensemble un _De

Profundis_.

Après quoi, étant sortie du parloir, elle alla prier longuement devant

le Saint-Sacrement, «jusqu’à ce que la supérieure la priât d’aller

prendre un peu de nourriture: ce qu’elle fit, se levant de sa prière

toute tranquille et toute résignée. Elle se mit à la suite des exercices

religieux et à poursuivre les affaires commencées, comme si de rien

n’eût été.» Mais, si résignée qu’elle fût, si heureuse même que son fils

ne fût pas mort en duel, mais au service de l’Église, la nature

reprenait ses droits. Son silence et son accablement «faisaient peur

pour sa vie». En récréation, les yeux fermés, elle filait sa quenouille

sans dire un mot, comme absente. Elle avait peine, disait-elle, à monter

toute seule «où Dieu la tirait»; et elle mit quelque temps à retrouver

son équilibre intérieur et l’entière sérénité de son âme. Elle n’y

parvint qu’en prenant encore sur elle la douleur des autres, celle de

son frère l’archevêque, celle de sa belle-fille, et en leur prodiguant

les consolations de son ardente foi chrétienne.

Et elle n’était pas au bout de ses tristesses. Cinq ans après son mari,

la jeune veuve de Celse-Bénigne mourait à son tour, laissant une «pauvre

petite fille» qui allait être Mme de Sévigné. La mère de Chantal fut

profondément affectée de cette mort: elle «aimait tendrement» sa

belle-fille. «Voilà comment, écrivait-elle douloureusement, Dieu nous

tire pièce à pièce tout ce qui nous est plus cher ici-bas.» Un mois

après, elle apprenait la mort de son gendre, M. de Toulonjon, qu’elle

aimait beaucoup lui aussi. Elle pâlit affreusement: «Voilà bien des

morts, dit-elle, ou plutôt bien des pèlerins qui se hâtent de gagner le

logis éternel.» De ses six enfants, de sa bru, de ses gendres, il ne lui

restait plus que Françoise, et trois petits-enfants en bas âge. Elle

avait perdu sa sœur, son mari, son père, son incomparable guide et ami

saint François de Sales. Elle demeurait seule, à soixante ans, vestale

douloureuse et sainte, pour veiller sur toutes ces tombes. Dieu frappait

à coups redoublés sur cette âme héroïque et tendre, comme s’il voulait

la détacher entièrement de la terre et «l’attirer davantage à lui». Les

enseignements et l’exemple du saint évêque de Genève avaient bien

produit leur fruit. Et si parfois elle avait eu quelques doutes ou

quelques scrupules,--et elle en a eu,--touchant le meilleur emploi de sa

vie et sur la difficulté de concilier ses devoirs de mère et les

impérieuses exigences de sa vocation religieuse, elle pouvait, au soir

de son existence, se rendre ce témoignage que lui rendit un jour

Celse-Bénigne,--ce charmant Celse-Bénigne qui, jadis, avait voulu

l’écarter du cloître: «J’admire, lui écrivait donc ce dernier au

lendemain de son mariage, j’admire la conduite de Dieu sur nous. Quand

vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, et que vous auriez

pris les soins de nous avancer que votre amour maternel et votre

non-pareille prudence auraient su vous faire inventer, vous n’auriez pas

pensé à me loger mieux que je ne suis, Dieu m’ayant donné en mon mariage

tous les avantages souhaitables à ceux de ma condition, de mon âge et de

mon humeur.»

Le fait est que la mère de Chantal avait su tout concilier et mener de

front les multiples obligations de sa double vie. Si vives et

absorbantes qu’aient été ses préoccupations familiales, elles n’ont

jamais nui aux minutieuses charges qu’elle assume; et, réciproquement,

sa dévorante activité de fondatrice et d’organisatrice ne l’empêche

nullement de se dépenser en lettres, conseils, démarches de toute sorte

pour le bien-être ou le bonheur de ses enfants. Souvent malade et,

néanmoins, toujours prodigieusement active, on est émerveillé de tout ce

qu’elle a pu faire tenir d’œuvres et d’initiatives dans la courte

enceinte d’une pauvre vie humaine.

A peine relevée de la maladie qui avait suivi la mort de sa fille

Marie-Aimée, elle est appelée à Grenoble par saint François de Sales

pour y fonder, comme à Lyon et à Moulins, une nouvelle maison de la

Visitation. Les voies lui avaient été préparées par une fervente

chrétienne, la présidente Le Blanc, dont la «sainte ardeur» était son

œuvre. «Je vous prie, lui écrivait saint François, ma très chère mère,

de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au

premier beau jour et venir travailler dans la nouvelle ruche pour

laquelle le Ciel prépare bien de la rosée.» Les débuts du nouveau

monastère furent beaucoup moins rudes que ceux du monastère de Moulins,

où la mère de Bréchard, la fondatrice, avait éprouvé de terribles

difficultés. Il suffit de quelques jours à la mère de Chantal pour tout

régler à la satisfaction générale. Après avoir assisté, le 8 avril 1618,

à la consécration solennelle de la maison nouvelle, reçu quelques

novices, établi la mère Marie-Péronne de Châtel comme supérieure, elle

put repartir pour Annecy, où son «bien-aimé Père» l’attendait avec

quelque impatience.

Celui-ci, en effet, venait de recevoir le bref du pape Paul V qui le

déléguait pour ériger la congrégation de la Visitation en ordre

religieux, sous la règle de saint Augustin. Assisté de la mère de

Chantal, il examina longuement et minutieusement les constitutions de

l’institut, en arrêta le texte définitif, déclarant qu’elles «devaient

être à perpétuité inviolablement observées et gardées», et, le 16

octobre, dans une cérémonie solennelle, la congrégation de Sainte Marie

était élevée à la dignité d’un ordre religieux, contrairement aux

intentions premières de ses saints fondateurs.

Le lendemain même, la mère de Chantal partait pour Bourges, où son frère

l’archevêque avait tout disposé pour l’érection d’un cinquième

monastère. Elle s’arrêta à Lyon, à Moulins, où elle crut devoir modérer

la ferveur ascétique de la mère de Bréchard. A Bourges, on lui fit fête,

et bien que la négligence des serviteurs de Mgr Frémyot lui «donnât

souvent matière d’exercer la pauvreté», elle trouvait qu’elle était

servie avec trop d’appareil: saint François de Sales dut calmer ses

scrupules à cet égard. A Paris, où il était alors, «plusieurs bonnes

âmes désiraient un établissement de Sainte Marie»: tout en prévoyant

«des difficultés innombrables», il crut qu’«il fallait seconder leurs

désirs», et il priait «sa très chère Mère» de venir le rejoindre.

L’archevêque de Bourges aurait voulu garder sa sœur auprès de lui

plusieurs années: il s’opposa de tout son pouvoir au départ pour Paris,

et, le jour fixé pour ce départ, il vint dire à la mère de Chantal

«qu’il avait partout défendu qu’on lui donnât aucun équipage». Mais

elle, sans se troubler, et avec cette vivacité spirituelle et ferme qui

ne l’abandonnait jamais: «Monseigneur, lui dit-elle, cela n’importe s’il

n’y a point d’équipage, l’obéissance a de bonnes jambes, nous irons fort

bien à pied.» Retourné par cette réponse, l’archevêque lui prêta son

carrosse pour la conduire jusqu’à Paris. Et, joyeuse d’obéir, laissant

comme supérieure à Bourges la mère Anne-Marie Rosset, elle s’achemina

vers Paris avec quatre professes et une novice, n’ayant que dix-neuf

_testons_ dans sa bourse.

Elle arriva à Paris, qu’elle ne connaissait pas encore, la veille de

Quasimodo 1619. Avec raison l’évêque de Genève attachait une extrême

importance à la fondation d’un nouveau monastère de la Visitation dans

la grande ville bruissante et affairée, déjà ouverte aux quatre vents de

l’esprit, et où se dépensait généreusement l’activité de vaillants

ouvriers d’une renaissance religieuse: Bourdoise, Bérulle, Condren, M.

Olier, M. Vincent. Mais la fondation n’alla pas toute seule: railleries

mondaines, calomnies et médisances, méprises et étroitesses

ecclésiastiques, jalousies de certaines communautés religieuses, on

n’épargna rien pour décourager saint François de Sales et sainte Chantal

de leur projet: par leur sang-froid, par leur humilité, par leur douceur

patiente et souriante, ils finirent par désarmer toutes les hostilités.

Au bout de quelques semaines, l’orage s’apaisa: le cardinal de Retz

donna son consentement; et, le lendemain, 1er mai 1619, l’évêque de

Genève présida la cérémonie d’établissement, fit un sermon, exposa le

Saint-Sacrement, établit la clôture et confia à M. Vincent, dont l’appui

sans doute n’avait pas dû lui manquer, la direction spirituelle du

nouveau monastère. Quatre mois après, le 13 septembre, il repartait pour

Annecy: la mère de Chantal, qu’il avait mise en rapports avec la mère

Angélique, devait rester trois ans sans le revoir, et il n’allait la

revoir que pour mourir.

Les épreuves allaient fondre sur la communauté nouvelle. La maison où

l’on s’était logé, au faubourg Saint-Michel, était trop petite,

incommode, placée entre deux bruyants tripots, et il fallait songer la

remplacer. Grave problème pour des religieuses qu’on croyait riches et

qui, les aumônes venant à manquer, connurent l’extrême pauvreté: la mère

de Chantal n’avait pas même de linge pour en changer. Ses compagnes

étant tombées malades, elle était seule, avec deux novices, pour suffire

à tout; et elle suffit à tout, apprêtant la cuisine, servant à

l’infirmerie, et «chantant l’office avec ses deux novices l’une voix si

forte et soutenante, que l’on eût jugé qu’il y avait bon nombre de voix

au chœur». On commençait à respirer quand la peste éclata à Paris: tout

le monde voulut fuir le fléau. La ville n’était plus qu’un désert;

l’herbe poussait haute dans les rues. Abandonnée de tous, ne sachant

comment nourrir ses filles, la pauvre mère de Chantal allait dire son

_Pater_ avec larmes devant le Saint-Sacrement, implorant le pain

quotidien. L’hiver venu, la misère redoubla: on n’avait pas de sièges,

et il fallait s’asseoir par terre; on n’avait ni bois, ni couvertures:

plusieurs religieuses, réduites à coucher au grenier sur des fagots, se

réveillaient au matin couvertes de neige. Par son entrain, sa gaîté, sa

confiance dans la Providence, son humilité, et, pour dire le mot, sa

sainteté, la mère de Chantal soutenait tous les courages, et, dans ce

complet dénuement, les nobles femmes s’estimaient parfaitement

heureuses.

Tant de vertus méritaient leur récompense. La réputation de la mère de

Chantal s’étendait; des novices appartenant aux meilleures familles et

aux plus fortunées se présentaient. Avec la dot de l’une d’elles, la

sœur Hélène-Angélique Lhuillier, on put acquérir les écuries de l’hôtel

Zamet, qu’on transforma en un monastère. Mais en songeant aux

tribulations qui avaient précédé cette acquisition, la Sainte déclarait

«qu’elle avait plus acheté la maison de Paris par larmes et prières que

par argent».

Sainte Jeanne de Chantal · 第 7 / 12 段