Chantal d’aller en Bourgogne pour régler la succession paternelle et
mettre ordre aux affaires de ses enfants. Elle partit le 23 août,
accompagnée de la mère Favre et de son gendre, bénie du saint évêque,
entre les mains duquel elle avait prononcé le vœu de pauvreté. Elle
avait auparavant reçu l’oblation de deux nouvelles religieuses, la mère
Roget et la mère de Châtel, et elle laissait, pour diriger la petite
communauté, la mère de Bréchard. Son absence dura quatre mois. A Dijon,
à Monthelon, à Bourbilly, elle fut accueillie à bras ouverts par tous
ceux qui la connaissaient: elle ne sortait guère que pour aller aux
églises, mais elle recevait et voyait beaucoup de monde, qu’elle
édifiait par sa piété, sa vertu, son avenante et fine bonté, et qu’elle
émerveillait aussi par son sens des affaires et l’alerte souplesse de
son esprit. Elle mit son fils au collège des Godrans, à Dijon, elle le
confia à son oncle, Claude Frémyot, président aux Comptes. A Dijon et à
Monthelon elle eut fort à se défendre contre les instances de ses
parents qui, sous toute sorte de prétextes, auraient voulu qu’elle
rentrât dans le siècle, ou tout au moins qu’elle prolongeât son séjour
parmi eux. Soutenue par les conseils de saint François de Sales qui ne
se lassait pas d’écrire à celle qu’il appelait «ma chère fille toute
mienne», elle se dérobait avec une douce obstination et, ses affaires
une fois réglées, elle repartait pour Annecy, où elle arrivait la veille
de Noël.
Bien qu’elle fût très lasse de son long voyage fait à cheval et en plein
hiver, elle voulut, après avoir longuement conféré avec l’évêque,
officier à l’office de la nuit, où elle assista tout au long. La joie et
la dévotion des autres religieuses étaient grandes. Elles avaient été
fort éprouvées en son absence: elles avaient presque toutes été malades,
et l’une d’elles, la mère Péronne de Châtel, avait été sur le point de
mourir, donnant aux sœurs qui la soignaient avec un dévouement
inlassable d’admirables exemples de vertu chrétienne, de courage et de
résignation. «Comblées de beaucoup de grâces surnaturelles», heureuses
d’avoir pu sauver leur chère sœur Péronne, elles attendaient avec
quelque impatience le retour de la mère de Chantal. Celle-ci, joignant à
tous ses autres vœux celui «de faire toujours ce qu’elle connaîtrait
être le plus parfait et agréable à Dieu», tint, le dernier jour de
l’année, le premier chapitre annuel: elle-même fut nommée supérieure; la
sœur Favre assistante, et les autres «officières» reçurent leurs
attributions respectives. Cela fait, la mère Favre se mit à genoux et
dit: «Ma Mère, nous demandons l’obédience pour visiter les malades.» Le
lendemain, 1er janvier 1612, après les grâces du dîner, la Mère de
Chantal désigna telle et telle religieuse pour aller visiter les
pauvres; elle-même, accompagnée de la mère Favre, fit ce jour même les
premières visites. Elle se retrouvait, plus compatissante encore s’il
est possible, l’admirable servante des pauvres et des malades qu’elle
avait été naguère à Monthelon et à Bourbilly, descendant aux soins les
plus répugnants, toujours aimable, «avec un visage doux, recueilli en
Dieu, affable et joyeux». Et elle allait par la ville, «le voile baissé
sur le visage», édifiant tous les passants, accompagnée d’une ou deux
religieuses, l’une portant des vivres et des remèdes, l’autre du linge
et des vêtements chauds. «J’ai toujours cru, disait-elle, qu’en la
personne de ces pauvres, j’essuie les plaies de Jésus-Christ.» Et «cet
exercice de charité était son occupation quotidienne et les délices de
sa ferveur».
Ces exercices de charité n’eurent qu’un temps: au bout de quelques
années, sur les instances du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon,
la clôture fut rétablie et les religieuses de la Visitation rendues à la
vie purement contemplative. Peut-être était-ce là le génie secret, la
vocation intime de la congrégation nouvelle, et c’est bien dans ce sens
qu’elle s’est ultérieurement développée. Mais il semble pourtant que
saint François de Sales tout d’abord n’ait pas conçu les choses ainsi.
Il serait assurément un peu excessif de prétendre, comme on l’a fait,
qu’il ait eu l’idée d’un ordre féminin qui fût comme le prototype des
futures sœurs de Saint Vincent de Paul. Mais il attachait une grande
importance aux œuvres, et il avait d’abord voulu mettre «ses chères
filles» sous le patronage de sainte Marthe. Puis il avait changé d’avis,
et, conformément au vœu secret de Mme de Chantal, il les avait
consacrées à la Sainte Vierge et décidé qu’elles s’appelleraient les
filles de la Visitation Sainte Marie: «la Visitation», ce mot lui
paraissait symboliser à la fois la visite des pauvres et des malades et
les sentiments de la Sainte Vierge quand, s’arrachant à la solitude,
elle alla voir sainte Élisabeth. Le double aspect de sa conception
primitive, la tendance mystique, la principale apparemment, et la
tendance active, se trouvaient ainsi exprimées. Il avait rêvé d’une
congrégation fort différente de celles qui existaient jusqu’alors, d’une
congrégation ouverte à toute sorte de catégories sociales, hospitalière
aux «infirmes», et où la vie contemplative et la vie active
s’harmoniseraient dans un juste équilibre. «Sans beaucoup d’austérités
corporelles, écrivait-il, elles pratiquent toutes les vertus
essentielles de la dévotion. Elles disent l’office de Notre-Dame, font
l’oraison mentale. Elles ont le travail, le silence, l’obéissance,
l’humilité, l’exception de toute propriété, et, autant qu’en monastère
du monde, leur vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande
édification; après leur profession, elles iront servir les malades, Dieu
aidant, avec une grande humilité.» Pas de vœux solennels, une simple
demi-clôture, qui interdirait l’entrée du couvent aux profanes, mais
n’empêcherait pas les sœurs de sortir. «Mon dessein avait toujours été,
disait saint François de Sales, d’unir ces deux choses,--vie intérieure
et œuvres de charité,--par un tempérament si juste qu’au lieu de se
détruire, elles s’aidassent mutuellement et que les sœurs, _en
travaillant à leur propre sanctification, procurassent en même temps le
soulagement et le salut du prochain_. Leur prescrire aujourd’hui la
clôture, _ce serait détruire une partie essentielle de l’Institut_.»
Mais comme tous les vrais hommes d’action, l’évêque de Genève ne
s’obstinait pas dans ses idées personnelles; il les lançait dans la vie,
laissant à la réalité le soin de les vérifier, de les éprouver, de les
démentir ou de les modifier, bref, de les faire vivre, si elles étaient
viables, de les ruiner, si elles ne l’étaient pas. Les objections,
l’autorité surtout du cardinal de Marquemont, qui semble avoir été un
esprit fort étroit, autoritaire et très fermé aux nouveautés, peut-être
aussi les aspirations intimes de quelques-unes des premières
visitandines l’ayant amené à capituler, à revenir sur un point qu’il
jugeait «essentiel», il le fit «sans un brin de répugnance». Si, dans
son for intérieur, il a pu regretter parfois son premier rêve, sa haute
idée d’un centre féminin d’amour divin qui rayonnerait et s’épanouirait
dans la société laïque en œuvres vives de charité et de bienfaisance, il
dut se dire qu’un autre réaliserait son idéal, et triompherait des
obstacles auxquels il s’était lui-même heurté. «Je ne sais pourquoi,
déclarait-il en souriant, on m’appelle fondateur d’ordre: car je n’ai
pas fait ce que je voulais, et j’ai fait ce que je ne voulais pas.» Il a
sacrifié Marthe à Marie, mais en pensant comme le divin Maître que Marie
avait pris la meilleure part.
Aux directions qu’elle recevait du saint évêque, la mère de Chantal
obéissait avec une si scrupuleuse docilité que, la transformation de la
Visitation une fois accomplie, elle ne nous laisse jamais percevoir
l’écho, même affaibli, de ses préférences personnelles. On peut
conjecturer cependant qu’elle a dû soutenir et encourager l’évêque de
Genève dans ses longues résistances, et que, parmi les devoirs de sa
charge, les œuvres charitables étaient celles qui coûtaient peut-être le
moins à l’ardente bonté de son cœur. Elle avait littéralement le génie
de la charité. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy les
détails saintement réalistes qu’elle nous donne sur l’activité déployée
par l’admirable femme pour soulager les maux de l’âme et du corps qui
lui étaient signalés. Il y a notamment une histoire de pauvre fille
perdue qu’elle a sauvée d’une effroyable misère physique et morale et
qu’on ne saurait lire sans se sentir ému jusqu’aux larmes. Les plaies
les plus hideuses, les ordures et les odeurs les plus repoussantes, les
maladies les plus contagieuses, rien ne la rebute: son héroïsme, son
amour du Christ miséricordieux lui fait braver toutes les prescriptions
de la délicatesse ou de l’hygiène la plus élémentaire. Elle a rempli
plus d’une page du livre d’or de la charité chrétienne.
Au mois de mai ou de juin 1613 mourait à son tour, âgé de quatre-vingt
quatre ans, le vieux baron Guy de Chantal. Assisté du franciscain auquel
sa belle-fille l’avait confié, il fit une fin repentante et chrétienne;
mais il laissait une succession fort embrouillée; et sur le conseil de
saint François de Sales, la mère de Chantal crut devoir repartir en
Bourgogne pour régler la situation au mieux des intérêts de ses enfants.
Son fils, le charmant Celse-Bénigne, vint la chercher à Annecy. «Que je
suis marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu’il recevra d’une
mère insensible à tout ce qui est l’amour naturel!» écrivait en souriant
l’évêque de Genève, lequel recommandait bien à «sa fille» de n’être pas
«si cruelle» et de laisser parler librement la nature, «car l’amitié,
disait-il, descend plus qu’elle ne monte». Françoise fut confiée à sa
sœur Marie-Aimée, et Mme de Chantal, accompagnée de son fils, de son
gendre, et de la sœur de Châtel, se mit en route pour Monthelon. La
maîtresse-servante était là encore, inquiète sans doute du sort qui lui
était réservé. La sainte l’embrassa, l’entretint fort aimablement, la
récompensa largement des services qu’elle avait pu rendre; elle devait
emmener même à Annecy une de ses filles pour l’y marier fort
avantageusement. Depuis plusieurs années, on avait négligé de faire
rentrer rentes et fermages. Installée dès le matin après la messe et ses
exercices spirituels, dans la grande salle du château, la baronne
examinait tous les comptes, discutant avec les paysans, qui admiraient
sa «douce force», son équité, sa générosité, et, si astucieux, âpres au
gain et parfois violents qu’ils fussent, finissaient par se rendre à ses
raisons. Elle se rendit à Bourbilly, qui échut à Celse-Bénigne, fit
vendre une partie des meubles, ne conservant, ainsi qu’à Monthelon, qui
revint à Françoise, que quelques chambres garnies. Marie-Aimée reçut sa
part en argent. Et quand tous les comptes furent réglés, les dettes
payées, de bons fermiers et régisseurs installés partout, elle put, au
bout de six semaines, repartir pour Annecy. Elle eut du reste bien soin
de se faire adresser régulièrement, jusqu’à la majorité de ses enfants,
le compte des dépenses et revenus des divers domaines, et de loin elle
administra si bien la fortune de sa famille, qu’elle la doubla en
quelques années.
A son retour à Annecy, elle tomba très gravement malade. Miraculeusement
sauvée par saint François de Sales qui lui appliqua les reliques de
saint Blaise, elle reprit en mains toute la conduite de sa maison. La
communauté s’accroissant, on avait dû quitter, l’année précédente, la
petite maison de la Galerie, devenue trop étroite et qui d’ailleurs
était assez malsaine, pour une maison plus grande située à l’intérieur
de la ville. Celle-ci devenant trop petite à son tour, on résolut de
construire un véritable monastère. La duchesse de Mantoue, fille du duc
de Savoie, accepta d’en être la protectrice; le duc et son fils
favorisèrent de leur mieux la fondation nouvelle, laquelle rencontra
beaucoup d’obstacles et se heurta à toute sorte d’oppositions locales.
Les travaux n’en furent pas moins activement poussés, et à la fin de
1614, vingt-six visitandines,--dix-huit professes, et huit
novices,--purent s’installer dans leur définitive demeure. Le premier
monastère d’Annecy, qui porte le nom de la _Sainte Source_, conserve
depuis trois siècles l’esprit et les traditions de la Visitation
naissante et par sa douce influence il a puissamment contribué à les
perpétuer sans altération dans toutes les maisons de l’ordre.
Cependant la réputation de la congrégation nouvelle commençait à se
répandre au dehors. Un essai malheureux d’une fondation rivale, la
congrégation de la Présentation, ayant eu lieu à Lyon, l’archevêque, Mgr
de Marquemont écrivit à saint François de Sales pour lui demander des
religieuses qui l’aideraient à fonder une maison sur le modèle de celle
d’Annecy. L’évêque de Genève y consentit avec joie, mais il tint à
envoyer à son confrère «la crème de sa congrégation», la mère de
Chantal, «la plus aimée mère qui soit au monde», les mères
Marie-Jacqueline Favre, Marie-Péronne de Châtel, Marie-Aimée de Blonay,
Marie-Élisabeth de Gouffier. Elles étaient toutes, surtout la mère de
Chantal, désolées de le quitter; il les accompagna jusqu’au delà des
portes de la ville, leur prodiguant les plus tendres bénédictions qui
les faisaient fondre en larmes. Ce fut le 26 janvier 1615 qu’elles
partirent d’Annecy sous la conduite du vicaire général de Lyon, qui
était venu les chercher en carrosse.
Les débuts de la Visitation de Lyon auraient été assez faciles, si Mgr
de Marquemont n’avait pas voulu modifier l’organisation qu’avait fait
adopter saint François de Sales. Il interdit la visite des pauvres,
prescrivit la clôture, exigea des vœux solennels et insista pour que la
Visitation, qu’il voulait débaptiser, et appeler la Présentation, de
simple «congrégation» qu’elle était jusqu’alors, fût constituée à l’état
d’ordre religieux véritable,--de «religion», comme on disait alors,--sur
le modèle des ordres féminins existants. Entre le dogmatique archevêque
de Lyon et le doux, le conciliant évêque de Genève, il y eut de nombreux
échanges de visites, de lettres, de mémoires. Sur la plupart des points
en discussion, saint François de Sales finit par céder, et, en 1617,
l’ordre nouveau put recevoir son régime définitif.
Au bout de neuf mois, saint François de Sales avait rappelé la mère de
Chantal auprès de lui. De Moulins, de Grenoble et de Bourges on lui
écrivait pour réclamer des visitandines. «Nos basses et petites
violettes sont désirées en plusieurs jardins, écrivait-il. Revenez donc,
ma chère mère, pour tirer d’ici ces plantes de bénédictions et les
transplanter ailleurs.» Il avait d’ailleurs besoin d’elle pour l’aider à
rédiger les règles et constitutions de l’institut, pour diriger et
dresser les novices qui, de plus en plus nombreuses, se présentaient au
monastère d’Annecy. Souffrante, presque toujours au lit, elle n’en
déploie pas moins une activité considérable, veillant à tout, songeant à
tout, voyant les choses de très haut et, en même temps, descendant au
dernier détail. C’est un chef, mais le plus attentif, le plus dévoué, le
plus tendre des chefs. Les lettres qu’elle écrit, en courant, et presque
toujours, «à perte d’haleine», à ses religieuses, n’ont peut-être rien
de très littéraire; elles n’ont pas, en tout cas, la grâce fleurie et le
«vermeil riant» de celles de saint François de Sales. Mais elles sont
bien mieux que «littéraires»: elles ont le mouvement et elles ont la
vie. Fond et forme, cela court droit au but. Et quelle chaude cordialité
elles respirent! On y sent une âme qui se donne, un cœur débordant
d’affection spirituelle et humaine tout ensemble. Comme elle les aime,
ses chères religieuses, en Dieu, assurément, mais aussi, pour
elles-mêmes, individuellement! Pour leur exprimer sa tendresse, les mots
câlins, délicieux, comme en savent trouver les mères, se pressent sous
sa plume. A la mère Favre: «Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur
toute parfaitement aimée, ma petite.» «Ma chère sœur, ma mie.» A la mère
de Bréchard: «Certes, si je vous tenais, je vous embrasserais _bien
serrée_ pour vous mortifier.» A la même: «Je ne pensais pas vous tant
écrire; mais c’est notre coutume quand nous nous parlons, nous ne savons
finir, aussi êtes-vous, ma très chère Sœur que j’aime uniquement.» «Mes
filles chèrement aimées», «ma fille toute chère», «ma vraie fille tout
uniquement chère», voilà quelques-unes de ses formules. Et comme l’on
sent que ce ne sont pas simples formules, et qu’elle voudrait faire dire
aux mots plus de choses qu’ils n’en peuvent exprimer! Cette femme au
grand cœur se trahit dans ses effusions verbales: elle aime à aimer et à
être aimée: son grand moyen de domination et de séduction, c’est son
immense amour des âmes.
Parmi tous ces êtres qu’elle chérit, il en est un qu’il faut mettre à
part, parce qu’il est «tout son bien spirituel en Jésus-Christ», c’est
l’évêque de Genève. En quels termes émus, profonds, tendrement
recueillis elle parle de lui ou s’adresse à lui! Il est «l’unique trésor
de son cœur». «Mon très cher Seigneur, écrit-elle à la sœur de Bréchard,
vous dira toutes nos nouvelles, et vous continuerez à baiser sa chère
bénite main _que j’aime tant_, toutes les fois qu’il ira chez vous.
Hélas! qu’est-ce qu’il y a au monde de comparable à ce tant digne Père?
_Vous êtes bien heureuse de le voir de vos yeux_, et je me console en ce
bonheur, attendant que j’en jouisse moi-même.» Une autre fois: «Ma très
chère amie, je vais tous les jours plus découvrant l’incomparable grâce
que Notre-Seigneur nous a faite de nous avoir rangées, soumises et
remises à ce trésor de sainteté, mon très digne, très unique et très
aimé Père. Je vous prie, ne cessons jamais d’en remercier, louer et
aimer cette souveraine bonté. Oh! quelle grâce! Dieu nous en fasse jouir
longuement et saintement! Vrai Dieu, ma mie! comme je la ressens et
l’estime! mais aussi comme je chéris ce seigneur! _Qui le comprendra?_»
Et encore: «Enfin vous avez trouvé que le cœur de mon Père est un cœur
qui n’a point d’égal que soi-même en amour plus que paternel... De vrai,
ce Seigneur est tout admirable en sa bonté, en sa confiance; mais, comme
vous me dites, l’on ne peut écrire à ce sujet.» Quand elle lui écrit
directement à lui-même,--car on nous a heureusement conservé
quelques-unes de ses lettres,--la chaleur de sa tendresse, la ferveur de
sa reconnaissante admiration percent à toutes les lignes: «Notre bon
Sauveur vous comble de ses très douces bénédictions, lui mandait-elle un
jour, je dis toute votre chère âme, mon tout bon et très honoré
Seigneur, _que j’aime de toutes mes forces_!» «Bonsoir, mon très cher
Père, _tout uniquement et chèrement bien-aimé_.» Tendresse singulière où
presque tous les sentiments que peut éprouver un cœur féminin se sont
donné rendez-vous, mais transposés dans l’ordre surnaturel. Comme une
mère, comme une sœur, comme une fille, comme la plus dévouée et la plus
tendre des amies, elle veille sur sa santé et sur son travail; elle le
supplie de ne pas trop se surmener et se mortifier, de ménager ses
forces pour son œuvre, pour la composition de ce _Traité de l’amour de
Dieu_ qui lui tient au cœur plus que tout le reste et dont elle attend
un bien extraordinaire; elle recommande avec instance qu’on le dérange
et qu’on l’importune le moins possible; elle-même s’interdit de lui
écrire ou de l’entretenir aussi souvent et aussi longuement qu’elle le
souhaiterait. Comme il ne cesse de le lui rappeler, ils vivent tous deux
de la même vie intérieure: leurs deux âmes sont fondues dans «l’unité»
de l’amour divin.
Sa vie nouvelle, ses nouveaux devoirs ne font pas oublier à sainte
Jeanne de Chantal qu’elle est mère, mère très attentive, très inquiète
et très tendre. Celse-Bénigne et Françoise lui donneront bien des
préoccupations; Marie-Aimée ne lui donnera que des joies. Fort jolie,
aimable et douce, extrêmement pieuse, la «petite baronne» de Thorens
ressemblait à sa mère. L’évêque de Genève, qui l’aimait fort, et qui la
considérait comme «une âme choisie», lui servait de père spirituel.
Quand son mari, colonel d’un régiment du duc de Savoie, partait pour
l’armée, elle venait au monastère d’Annecy, où elle avait sa petite
cellule. «Tous les matins, raconte la mère de Chaugy, lorsque l’on
sonnait l’oraison, elle se mettait sur le seuil de la porte de sa
chambre pour donner le bonjour à sa chère mère. Mais comme c’était le
temps où il était défendu de parler, celle-ci, sans dire un mot, le lui
rendait en silence par un regard aimable et un petit enclin de tête.»
En 1617, la guerre ayant éclaté entre le duc de Savoie et l’Espagne,
Thorens dut rejoindre son régiment. Il avait quitté sa jeune femme avec
larmes, en proie à de sombres pressentiments. Au bout de trois semaines,
il était emporté par une fièvre pestilentielle. Grande désolation à
Annecy. «Grandement ému», saint François de Sales se rendit au monastère
pour y porter la funèbre nouvelle. Il demanda la mère de Chantal.
Celle-ci, qui aimait son gendre comme un fils, atterrée et tremblante,
ne put prendre sur elle d’avertir sa fille. Mais elle eut pourtant la
force, devant la pauvre jeune femme, de contenir son émotion, d’affecter
un visage serein, se contentant, au cours de la conversation, de prêcher
discrètement, et sans préméditation apparente, l’entier abandon à la
volonté divine. Le lendemain matin, en confession, aux discours pleins
de ménagement que lui tint le saint évêque, Marie-Aimée devina, plus
qu’on ne lui révéla, l’atroce vérité. Aux sanglots qu’elle poussa, la
mère de Chantal, qui était à la porte, accourut pour la soutenir. Mais
la douleur fut la plus forte et elle-même tomba évanouie à son tour. A
genoux, tout en larmes, saint François de Sales se préparait au divin
sacrifice qu’il allait offrir pour le cher disparu.
Revenues à elles, les deux malheureuses femmes entendirent la messe dans
la sacristie. Les gémissements, les paroles entrecoupées de Marie-Aimée
faisaient peine à entendre. A la communion, soutenue par sa mère, elle
s’approcha de la sainte table, et fit secrètement un vœu de chasteté
perpétuelle. Plus calme désormais, sa douleur ne s’apaisait pas. Elle
redoubla de piété, d’austérité, vécut comme une véritable religieuse.
Elle était enceinte. Le fils dont elle accoucha avant terme ne vécut que
pour recevoir le baptême des mains de sainte Chantal. La pauvre jeune
veuve, qui se sentait mourir, dicta son testament, et, au milieu des
pleurs de tous les siens, «demanda en toute humilité de prendre le saint
habit de la Visitation». On lui mit l’habit de novice; saint François de
Sales lui donna l’extrême-onction, reçut ses vœux solennels et lui mit
le voile noir et la croix d’argent. Elle souffrait beaucoup, prononçait
les paroles les plus touchantes, consolait sa mère dont la douleur était
déchirante. Enfin elle expira, en prononçant par trois fois le nom de
Jésus. Elle n’avait pas vingt ans. Sainte Chantal eut encore la force de
lui fermer l’un des deux yeux, tandis que l’évêque lui fermait l’autre;
puis elle tomba évanouie. Saint François de Sales ne put en supporter
davantage. Il se fit conduire à Belley, auprès de son ami Mgr Camus.
Celui-ci, gagné par son émotion, pleura avec lui, le réconforta de son
mieux. Un peu rasséréné, le saint repartit pour Annecy, et bien vite se
rendit au couvent.
Très abattue, la mère de Chantal se rongeait d’inquiétude; elle
craignait de n’avoir pas baptisé selon les règles son petit-fils.
Rassurée par son grand ami, elle tomba dans un morne silence. Absorbée
par une douloureuse idée fixe, perpétuellement absente, elle filait sa
quenouille sans rien dire. Bien que «son esprit demeurât tout plein de
douceur et de suavité dans la soumission à la volonté divine», bien
qu’elle pût dire «de toute son âme, en paix et en douceur»: «Dieu soit
loué de nous avoir donné une telle enfant, et de l’avoir attirée à soi
si heureusement», elle ne pouvait s’empêcher de déclarer: «Je vois et je
sens combien cette fille était véritablement l’enfant parfaitement aimée
de mon cœur, combien elle le sera toujours, et avec justice, ce me
semble.» Et, toujours scrupuleuse, elle ajoutait: «Il me semble que je
devrais me retrancher de tant parler de feu notre pauvre petite; car le
contentement que j’y prends me laisse toujours de l’attendrissement, mon
père, mon unique père, et tout ce que vous savez que vous m’êtes.» De
retranchement en retranchement, elle tomba gravement malade. On crut
qu’elle allait mourir. Saint François de Sales l’administra et plaça sur
ses lèvres des reliques de saint Charles Borromée, qu’on venait de
canoniser. Instantanément guérie, elle put reprendre, au bout de
quelques jours, le cours de ses occupations ordinaires. Comme toutes
«les âmes vraiment royales», elle avait converti sa douleur en sainteté.