Chantal demanda qu’on lui fixât la date de sa «retraite». On décida
qu’au bout de six semaines ou deux mois «elle pourrait se retirer». Très
heureuse de cette décision, elle pria son père d’informer son beau-père.
Celui-ci, qui avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa
manière cette grave et charmante belle-fille, poussa les hauts cris,
versa d’abondantes larmes et ne voulut rien entendre. Très touché et
cédant sans doute au désir très humain de se séparer de sa fille le plus
tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière qu’on ne pouvait
causer une telle peine au vieux gentilhomme et qu’il lui faudrait
«absolument» retarder son départ d’un an ou deux. Mme de Chantal
répondit que les ordres de Dieu n’admettaient point de délai, et qu’elle
«prendrait soin de gagner son beau-père»: «ce qu’elle fit, nous dit-on,
fort sagement et heureusement». A cette ferme et lucide volonté, à cette
sagesse illuminée de piété, alliée à tant de tact et de bonne grâce, nul
ne savait résister.
Le dimanche suivant, par les soins de Mme de Chantal, tous les gens de
la maison et beaucoup du voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève
et communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la messe paroissiale, et
l’allocution qu’il prononça à cette occasion fut si touchante qu’elle
détermina une conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil du
saint, une jeune fille d’excellente famille, Jeanne-Charlotte de
Bréchard, se résolut à «courir même fortune que Mme de Chantal», son
amie. Et quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction
générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie, avec son jeune
frère. Le président Frémyot, son fils et sa fille les accompagnèrent
jusqu’à Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François de Sales
visita et bénit les malades; et là, «entre les pauvres de
Notre-Seigneur», on se sépara.
La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne put avoir lieu qu’au
printemps suivant. A la veille de ce voyage, un double deuil simultané
vint frapper au cœur, dans leurs plus chères affections, le saint évêque
et «sa fille bien-aimée». Celle-ci perdit assez subitement sa dernière
fille, Charlotte, âgée de dix ans, qui annonçait les plus heureuses
dispositions, et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière. Nous
imaginons aisément la douleur de cette «vraie mère». Quand François de
Sales en reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa mère: nous
avons la lettre très chrétiennement résignée, mais fort humainement
douloureuse qu’il écrivit à cette occasion à Mme de Chantal: «Au
demourant, encore faut-il vous dire que j’eus le courage de lui donner
la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la bouche et lui donner
le dernier baiser de paix à l’instant de son trépas. _Après quoi, le
cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n’avais
fait dès que je suis d’Église_; mais ce fut sans amertume spirituelle,
grâces à Dieu.» Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur
meurtri de son amie qui voyait disparaître une femme excellente, sur
laquelle elle comptait pour servir de seconde mère à sa petite baronne!
Raison de plus pour partir avec elle et ne la point quitter.
Le départ de Monthelon fut fixé «au jour des brandons», c’est-à-dire au
premier dimanche de carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu
chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts les gens du pays,
éplorés, étaient accourus pour dire adieu à «leur bonne dame». Des
scènes émouvantes eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a vivement
décrites. «Les pauvres faisaient un escadron si lamentable, qu’ils
arrachaient des larmes des plus assurés, criant à haute voix; aussi,
certes, chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère; ceux du logis
faisaient des cris si hauts, que des capucins, qui étaient présents,
avaient prou à faire aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire,
afin que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un enfant
d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement, et en pleurant bien fort,
s’adressant à ceux qui avaient été contraires à cette digne Mère: «La
lumière vous est ôtée, parce que vous avez voulu l’éteindre; faites
pénitence.» Quand parut le vieux baron de Chantal, l’émotion redoubla:
il versait d’abondantes larmes, «il pâmait presque». Sa belle-fille se
jeta à ses genoux, lui demandant pardon des mécontentements qu’elle
avait pu lui donner, lui recommandant son petit-fils. Le vieillard ne
put répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait. Et elle,
sereine et douce, dit adieu à tous, «les caressant tous les uns après
les autres», avec des paroles d’affection et de piété. «_Spécialement
elle embrassa les pauvres_, les conjurant fort de bien prier
Notre-Seigneur pour elle.» Après quoi, elle monta en carrosse avec son
gendre, ses deux filles et Mlle de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun
d’une grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés, secourus,
soulagés, et qui garderont pieusement et fidèlement son vivant souvenir.
A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de dévotion de la
ville, fit ses adieux au couvent des capucins,--l’un d’entre eux reçut
d’elle la mission de préparer son beau-père à la mort,--et à l’hôpital,
où elle laissa des aumônes; et deux jours après, elle arrivait à Dijon.
Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant et les
consolant par sa présence, visitant tous les sanctuaires de la ville et
des environs et y priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son
départ, tous ses proches se réunirent dans la maison du président
Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter l’émotion générale par la vue de
ses larmes qu’il ne pouvait pas retenir, s’était retiré dans son
cabinet. Mme de Chantal embrassa tous ses parents l’un après l’autre:
tous pleuraient amèrement; elle seule ne pleurait pas, mais son visage
trahissait sa douleur. Quand vint le tour de son fils, le charmant
Celse-Bénigne, âgé de quinze ans, et qu’elle «aimait amoureusement»,
celui-ci se jeta à ses pieds et lui tint un discours émouvant, auquel
elle eut la force de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au
moment où elle allait se rendre chez son père, dans un mouvement de
gracieux enfantillage, il alla se coucher sur le seuil de la porte,
disant que, puisqu’il ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui
passât sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater, s’arrêta et
versa quelques larmes.--«Madame, eh quoi! lui dit l’importun abbé
Robert, les larmes d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à
votre constance?» Mais, elle, souriant à travers ses pleurs: «Nullement;
mais que voulez-vous? je suis mère!...» Et elle passa. Une grande pitié
la saisit quand elle vit venir à elle son père tout en larmes, et elle
dut faire appel à tout son courage et à l’assistance divine pour ne pas
défaillir. Ils s’entretinrent longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils
avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se revoir. Enfin elle
se mit à genoux et demanda la bénédiction paternelle. Lui, «levant ses
mains, ses yeux et son cœur au ciel», prononça ces paroles: «Il ne
m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à redire à ce que votre
Providence a conclu en son décret éternel; j’y acquiesce de tout mon
cœur, et consacre de mes propres mains, sur l’autel de votre volonté,
cette unique fille, qui m’est aussi chère qu’Isaac était à votre
serviteur Abraham.» Puis il releva son enfant, et, chrétien stoïque
jusqu’au bout, en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit:
«Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux
le cours de nos justes larmes, pour faire plus d’hommage à la divine
volonté, et encore _afin que le monde ne pense point que notre constance
soit ébranlée_.»
Après quoi, la pieuse caravane se mit en route. Mme de Chantal se
sentait si heureuse qu’au sortir des portes de Dijon, elle chanta, avec
Mme de Bréchard, les psaumes de la délivrance. Sur la route, elle
s’enquérait des malades et leur prodiguait ses soins, en se recommandant
à leurs prières. On passa par Genève, mais sans se faire connaître.
Quand l’approche de la petite troupe fut signalée, saint François de
Sales et vingt-cinq seigneurs et dames montèrent à cheval et allèrent
au-devant de «celle qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur».
Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice de la Visitation
faisait son entrée dans Annecy le jour des Rameaux, 4 avril 1610.
CHAPITRE V
LE DÉTACHEMENT DE L’AMOUR DIVIN
Mme de Chantal apportait à saint François de Sales une très belle lettre
du président Frémyot. Le grand vieillard s’y peignait tout entier, avec
ce mélange mélancolique de tendresse, de virile résignation chrétienne,
de dignité fière qui l’apparente de très près aux héros de Corneille.
«Monseigneur, y disait-il, ce papier devrait être marqué de plus de
larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle, pour ce monde,
j’avais mis la meilleure partie de ma consolation et du repos de ma
misérable vieillesse, s’en va et me laisse père sans enfants.»
Toutefois, à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a trouvé si
saintement résigné, «il se résout et conforme à ce qui plaît à Dieu; et
puisqu’il veut avoir ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que
j’aime mieux son contentement avec le repos de sa conscience, que mes
propres affections. Elle s’en va donc consacrer à Dieu, _mais c’est à la
charge qu’elle n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et
tendrement aimée._» Elle emmène comme gages ses deux filles. «Pour son
fils, j’en aurai le soin qu’un bon père doit aux siens; et tant que Dieu
aura agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misères, _je
le ferai instituer en tout honneur et vertu_.» Ah! que c’est bien là le
langage qui convient au père de Jeanne de Chantal!
Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû être insensible au
charme du joli coin de Savoie qui va être le berceau de sa congrégation
naissante. Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au loin de
hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes collines, avec son
mur d’enceinte, ses multiples canaux, ses rues à arcades, ses maisons à
galeries de bois, son vieux et massif château aux puissantes tours
crénelées qui la surplombe, la petite ville, résidence du duc de
Nemours, avait un aspect mi-italien, mi-français qui lui donnait la
physionomie la plus avenante du monde. Mme de Chantal s’attacha vite à
son «petit Nessy».
La semaine sainte s’y passa en exercices de piété et en conférences. Les
fêtes de Pâques terminées, Mme de Chantal se rendit avec ses filles au
château de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune ménage.
Après quoi, elle revint à Annecy, où François de Sales l’attendait pour
lui préparer un «havre de grâce et de consolation». Il aurait voulu
«commencer la congrégation» le jour de la Pentecôte. Des difficultés
s’étant présentées, on dut ajourner. L’évêque avait acheté moitié à
crédit une petite maison bien modeste, presque au bord du lac, dans un
faubourg de la ville. Une cour d’un côté; un verger de l’autre, séparé
de la maison par une route, mais communiquant avec elle par une galerie
en bois, couverte, et qui formait comme un pont au-dessus du chemin. Il
était tout heureux de son acquisition, et d’avoir «trouvé une ruche pour
ses pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes».
Bien vite, on aménagea la maison, et on y dressa un oratoire; le saint,
de son côté, jetait les bases d’un règlement spirituel. Mme de Chantal
avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses biens, même à son
douaire, se contentant d’une petite pension viagère que lui servait
l’archevêque de Bourges. Elle n’avait gardé que «dix écus qu’elle avait
dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en ôter». Enfin, le 6 juin,
jour de la sainte Trinité et fête de saint Claude, la «délivrance du
monde» fut un fait accompli.
La petite maison du faubourg de la Perrière n’abrita tout d’abord que
trois religieuses: Mme de Chantal, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Une
humble fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait de
tourière. Après une communion fervente, les trois visitandines, en
compagnie des filles spirituelles de l’évêque, visitèrent les églises de
la ville, puis, vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la
bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles émues et remit à
la mère de Chantal un abrégé des constitutions de l’ordre, écrit de sa
propre main. Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et l’heure
de cette «retraite», une grande foule s’était assemblée, sur le passage
des futures religieuses qui étaient conduites par trois des frères de
l’évêque à leur demeure définitive; tout le reste de la noblesse et du
peuple suivait. Il fallut fendre toute cette presse pour entrer dans la
petite chapelle où s’étaient réunies nombre de dames de la ville qui
voulaient embrasser encore une fois celles qui les quittaient. Enfin, la
nuit venue, les trois femmes, restées seules, se mirent à genoux pour
rendre grâces à Dieu; puis elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les
deux plus jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance et
se jurant entre elles «une éternelle et sainte dilection».
Après la prière et «le salut à ses deux chères premières filles», la
mère de Chantal leur lut les règlements que l’évêque lui avait remis et
qui, depuis, ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de ses
constantes méditations. Il était assez tard: les trois religieuses
firent leur examen, dirent les litanies de la Sainte Vierge, et
quittèrent avec une joie indicible leur modeste habit du monde, l’une
d’elles, la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur certains
«attifets» qu’elle avait conservés. Dès ce premier soir, elles
commencèrent à observer le grand silence. Jamais Mlle de Bréchard et
Mlle Favre n’avaient dormi d’un aussi doux sommeil que cette première
nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement de la mère de Chantal,
qui dormit fort peu cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine
présence, la joie profonde et reconnaissante qu’elle éprouvait la
tinrent éveillée. Puis, vers deux heures du matin, au moment où elle
s’endormait, son «ennemi» qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut
formidable, revint à la charge, lui représentant toutes les difficultés
de sa tâche. Deux heures durant, elle fut en proie aux troubles les plus
douloureux. Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement, lui
rendit, avec «de grandes lumières», «sa sainte, joyeuse et amoureuse
paix». Cinq heures sonnèrent: la mère de Chantal se leva la première et
alla réveiller «ses deux filles». Chacune se revêtit avec une joie
extrême de son habit de noviciat, qui n’était qu’un habit commun, «mais
ravalé à l’extrémité de la modestie et humilité chrétienne». Après
s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans leur petit chœur
faire leur oraison mentale. A la douce joie qu’elles éprouvaient, au
courage surhumain dont elles se sentaient animées, elles sentaient bien
que la divine Bonté avait répondu à leur appel.
A huit heures, François de Sales vint dire la messe et donner la
communion à la communauté naissante. Après la messe, «il leur donna la
clôture pour toute cette première année de leur noviciat». Elles
quittèrent leur nom de dames, donnèrent à Mme de Chantal le nom de Mère
et prirent entre elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à
étudier le petit Office de la Vierge que, quelques jours après, elles
purent dire en public. La mère de Chantal s’exerçait fort péniblement à
bien prononcer le latin; elle y avait, paraît-il, une difficulté
extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François de Sales, et
futur évêque de Genève, venait apprendre aux trois visitandines les
cérémonies de l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué; l’évêque
lui-même mit la main aux chants que devaient adopter «ses petites
colombes», et qu’il ne trouvait jamais assez simples. On n’avait fait,
dans la petite maison de la galerie, aucune espèce de provision: des
dons, des aumônes y suppléèrent; un petit baril de vin dura plus d’un
an. En dépit des privations, des accidents de santé, les «cloîtrières»,
comblées de grâces divines, se trouvaient parfaitement heureuses et
auraient voulu prolonger indéfiniment l’adorable idylle. Ce temps de
noviciat, ce fut vraiment la lune de miel de la congrégation naissante.
Saint François de Sales aimait dire que «si on eût voulu dépeindre au
naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total oubli des choses de
la terre, à cela joindre une protection visible de la Providence
céleste, il n’y avait qu’à regarder la première naissance de la maison
de la Visitation de Sainte-Marie».
Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de Savoie, en particulier,
des vocations nouvelles surgissaient. Bientôt la petite maison du
faubourg de la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de
complexion fort délicate; l’une d’elles même ne devait pas tarder à
mourir. On murmurait de ces admissions: «Que voulez-vous? disait
l’évêque de Genève, je suis partisan des infirmes.» Il savait bien, le
saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas venu uniquement pour les
privilégiés de la vigueur physique et de la santé.
Telle était aussi la persuasion intime de la mère de Chantal, qui,
pendant ces premières années de vie religieuse, fut très souvent malade.
François de Sales estimait que cet état était particulièrement favorable
à «la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations et maladies sont
fort propres pour donner de l’avancement, à cause de tant de solides
résignations qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur». A ces progrès
spirituels il travaillait lui-même, par ses entretiens, ses conseils,
ses exhortations, par tout le minutieux détail d’une direction très
vigilante et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le
fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de désobéissance, ou
plutôt de faiblesse qui peut nous sembler bien insignifiant,--il
s’agissait de quelques pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la
mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à utiliser pour
l’ornement de la chapelle,--il lui exprima son déplaisir «d’une façon
grave et d’une voix puissante», et la laissa pleurer longuement avant de
la consoler. Cette âme lui était si chère, qu’il la voulait parfaite. Le
plus souvent possible il va voir «sa toute chère fille», s’intéresse à
tous les menus faits de sa vie, la console et la réconforte quand meurt
son père ou quand elle s’inquiète trop vivement de son fils. Quand il ne
peut aller la voir, il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la
plus chaude et de la plus pure tendresse: «Bonsoir, la fille de mon
cœur, ou plutôt ma fille et mon cœur...» «Bonsoir, mon cher courage, mon
enfant. Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon cœur et le cœur de
mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu...» A
la lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme, toute consumée
de l’amour divin.
Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude, fut fixé pour la
profession. Saint François de Sales régla tous les détails de la
cérémonie. Une grave question fut celle du voile. La mère de Chantal
proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis un voile de crêpe:
l’évêque trouva cela «trop délicat et trop riche» et choisit l’étamine.
Comme on n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en tailla dans
une ancienne robe de la mère de Chantal. On ajusta l’un des voiles sur
la tête de la mère de Bréchard, et, entre plusieurs «façons», François
de Sales adopta «la plus simple et moins façonnée»; lui-même, «prenant
des ciseaux, arrondit le voile par derrière comme il est à présent».
Après quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut des plus
modestes: de simples draps blancs sur lesquels on avait piqué de petits
bouquets de fleurs rustiques servaient de tapisseries.
Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses trois chères filles et
leur adresser ses exhortations paternelles. «Son visage était en feu. On
voyait reluire sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une
majestueuse gravité tout extraordinaire.» La mère de Chantal, sa
confession faite, renouvelle ses vœux en ces termes: «Je renouvelle et
reconfirme mes vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre divine
Majesté, en la personne de Messire François de Sales, votre bien-aimé et
très digne évêque de Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en ce
monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne très irrévocablement et
sans réserve à votre divine Majesté, en la présence de Messire François
et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise de ce grand
Père de mon âme que vous m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait
amour à l’obéissance.» Après l’évangile, saint François de Sales, en
habits pontificaux, monte en chaire et prononce une touchante
allocution: «Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que la
Providence de Dieu a semées dans ce petit coin de terre, se
multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d’une
grande prospérité et sera glorifiée en elles.» Assises par terre dans le
sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole sacrée avec un
ravissement qui se peint sur leur visage. Puis, elles s’agenouillent sur
le marchepied de l’autel; on chante le _Veni Creator_, et les cérémonies
de la profession commencent.
Les cérémonies rituelles, saint François de Sales les a acceptées, mais
en les adaptant à son dessein particulier, à la grande pensée d’amour
qui est son génie même; il a rédigé lui-même les prières. Il prie
d’abord un moment; puis les trois religieuses, successivement, les mains
étendues, d’une voix grave et tremblante d’émotion, prononcent l’acte de
profession. Après quoi, elles s’agenouillent aux pieds du saint évêque
qui leur met au cou une petite croix d’argent et qui, dépliant les
voiles, les dispose sur leurs têtes, en disant: «Ceci vous sera un voile
sur vos yeux, contre tous les regards des hommes, et un signe sacré,
afin que vous ne receviez jamais aucun signe d’amour que celui de
Jésus-Christ.»
Puis, toutes trois se courbent le visage contre terre; on les recouvre
d’un drap de mort: on prononce sur elles les douloureuses paroles de
Job; et tandis que l’assistance récite le _De profundis_, l’évêque les
asperge d’eau bénite comme il ferait d’un cadavre. Elles se relèvent
alors; et tandis que des chants joyeux se font entendre, François de
Sales place dans leurs mains un crucifix. «Mon bien-aimé est tout mien,
dit la mère de Chantal, et je suis toute sienne. Je ne pourrai jamais
l’abandonner pour regarder aucun homme; car à lui je suis tout unie par
charité, et sa bonté surpasse tous les amours du monde. O mon Dieu,
détournez mes yeux de la vanité, et que nulle injustice ne me domine!»
Cela fait, on lui donne un cierge allumé, et elle ajoute: «O Seigneur,
votre parole est une lampe à mes pieds et une lumière dans mon chemin.
Votre lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse à mon cœur.»
La cérémonie est achevée: les sœurs se retirent dans le chœur des
religieuses. En y entrant, la mère de Chantal s’écrie spontanément:
«C’est ici le lieu de mon repos; j’y habiterai à jamais», et cette
parole fut depuis ajoutée aux formules de la profession. Quelques-uns
des assistants furent autorisés par l’évêque à saluer, mais très
brièvement, les nouvelles religieuses, et on les laissa «en paix
savourer le don de Dieu».