Sales, Mme de Boisy, qui «avait une âme généreuse et noble, mais pure,
innocente et simple», aimait très tendrement Mme de Chantal: elle rêvait
d’un mariage entre la fille aînée de la baronne, Marie-Aimée, et son
propre fils, le jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son intime
désir un mot aimable, mais sans conséquence, échappé à la charmante
veuve, elle persécuta l’évêque, pour que celui-ci, en dépit de sa
«répugnance», mît sans tarder «le discours sur le tapis». Grand fut
l’étonnement de Mme de Chantal qui, tout de suite, entrevit «des
difficultés impossibles à vaincre pour ce mariage», prévoyant «combien
il fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de la voir sortir de
France». Était-ce là l’unique raison de sa prudente réserve? Les de
Sales étaient peu fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et les
deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même pouvaient trouver que
Bernard de Sales était pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La
bonne Mme de Boisy était très pressante. Droite et adroite comme
toujours, Mme de Chantal, sans désobliger personne, sut se dérober aux
formels engagements.
Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu qu’elle prendrait avec
elle la plus jeune sœur de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui,
pensionnaire depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe, ne se sentait pas
attirée par la vie religieuse. Peu après son arrivée à Thôtes, chez le
président Frémyot, Jeanne de Sales tombait malade et mourait entre les
bras de Mme de Chantal, à qui elle était «infiniment chère», et dont la
désolation fut extrême: la future sainte était allée jusqu’à offrir à
Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants en échange de
celle de la petite morte, ce dont François de Sales, tout affligé qu’il
fût et meurtri dans son «cœur de chair», car il s’avouait «tant homme
que rien plus», ne laissa pas de la blâmer affectueusement. «Je vous
vois _avec votre cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment_, lui
écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car ces cœurs à demi
morts, à quoi sont-ils bons?» Mais il croyait devoir calmer, pacifier,
assagir cette âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations
portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre, Mme de Chantal écrivait sur
son livret ces belles paroles, qu’elle relisait tous les jours, soir et
matin: «O Seigneur Jésus! je ne veux plus de choix! touchez quelle corde
de mon luth qu’il vous plaira, à jamais et pour jamais il ne sonnera que
cette seule harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants, sur
toutes choses et sur moi-même.»
Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si généreusement offerts
allait lui être demandé. Devant le cadavre de cette enfant de quinze ans
qui venait d’expirer, elle avait, «à la chaude», fait le vœu de donner à
la maison de Sales une de ses filles en échange. Sur-le-champ elle se
sentit consolée, et en même temps,--car chez elle le sens pratique ne
perd jamais ses droits,--elle vit là «le moyen que la Providence avait
choisi pour faciliter sa retraite en Savoie et lui servir de planche et
de prétexte». Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci,
fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections; mais elle «tint si
ferme sur le point de sa conscience qui était engagée», qu’il finit par
consentir, et même, sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de
Genève pour lui dire toute sa profonde satisfaction de cette alliance.
«Mais il faut que je confesse, Monseigneur, ajoutait-il, que jamais
d’autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantal,
ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux, d’entre
mes bras, ni de devant mes yeux.» La fine baronne était arrivée à ses
fins.
Il lui restait à faire le siège des parents du côté paternel qui, ne
connaissant pas François de Sales, ne pouvaient admettre qu’on se mariât
hors de France et si loin. A force d’adresse et de patience, elle obtint
leur agrément. Moins de deux mois après, nous le voyons par une habile
et charmante lettre de l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal,
celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable femme. A
Annecy, tout le monde était ravi de ce projet d’union. «Ma mère ne pense
qu’à cela, toute la fraternité y conspire», écrivait «notre bon et saint
évêque», comme l’appelait, à la grande confusion de l’intéressé, Mme de
Chantal; lui-même se déclarait tout prêt à reporter sur «cette autre
encore plus petite sœur»,--Marie-Aimée n’avait que dix ans,--toute
«l’amitié non seulement fraternelle, mais encore paternelle» qu’il
portait à la chère disparue; et ses lettres sont pleines de mots très
délicatement tendres à l’adresse de «notre Marie-Aimée et très aimée».
Évidemment, il se félicite, humainement et mystiquement, de ce nouveau
lien qui va l’unir à «sa fille, sa fille très chère et très aimée»:
comme elle, dans toute cette suite d’événements, il adore «la sainte
main» de la Providence.
L’année suivante, vers la fin d’août 1608, François de Sales, accompagné
de son frère, le jeune baron de Thorens, se rend en Bourgogne pour
présenter aux deux familles le futur mari de la petite Marie-Aimée. Sa
bonne grâce, sa sagesse enchantèrent tout le monde, et le vieux
gentilhomme ne fut pas le moins «ravi de joie». Le président Frémyot dut
revoir avec grand plaisir le saint personnage dont il appréciait tout le
mérite, et qui, après sa petite-fille,--il l’ignorait encore,--allait
lui enlever sa fille. Quelques mois plus tard, au début de janvier 1609,
le contrat fut signé à Thôtes, dans la maison de campagne du président,
à la grande satisfaction générale, et à celle de Mme de Chantal en
particulier. Mais «l’insolente coquine» qui régnait à Monthelon ne
désarmait pas: furieuse d’un mariage qui contrariait ses visées
personnelles, elle indisposa le vieux baron contre sa belle-fille; et
celle-ci, pour se défendre auprès de son propre père des faux rapports
qui lui avaient été adressés, dut «lui découvrir quelque chose de ce
qu’elle souffrait là-dedans depuis environ sept ans». M. Frémyot, qui ne
se doutait de rien, et à qui sa fille «n’avait jamais donné le moindre
signe de sa longue souffrance», bouleversé par ces révélations, ne put
dormir de la nuit et le lendemain, dès l’aube, il envoyait à sa fille
une lettre très tendre où, lui reprochant un peu son long et trop
vertueux silence, il déclarait «qu’absolument il voulait la tirer de
là». Toujours prudente et charitable, mais non moins habile que
charitable, Mme de Chantal ne jugea pas opportun d’en venir à cette
extrémité; mais elle profita de la situation pour faire agréer son
dessein de se rendre avec deux de ses filles à Annecy, afin d’y suivre
le carême prêché par l’évêque de Genève et d’y présenter la petite
fiancée à sa nouvelle famille.
On partit donc à cheval, et, par les mauvais chemins d’alors, on se mit
gaiement en route pour la vieille petite ville savoyarde. La rieuse et
vive Françoise, la seconde fille de Mme de Chantal, était de la partie.
Partout où elles passaient, les trois charmantes Bourguignonnes
faisaient sensation. A Annecy de même. «On les trouvait si aimables, si
bien nourries et si modestes, que l’on se pressait dans les églises et
dans les maisons pour les voir.» Mme de Boisy raffola vite de sa future
belle-fille, et aurait voulu dès lors la garder auprès d’elle. Mme de
Chantal, suivant son habitude, conquérait tous les cœurs. Comme pendant
son précédent séjour, les dames de la ville s’empressaient auprès
d’elle, lui demandaient directions et conseils: tant de grâce, unie à
tant de piété, les ravissait; cette vivacité toute française, ce bon
goût, ce bon sens, cet esprit de mesure jusque dans les rigueurs de
l’ascétisme, tout cela séduisait au plus haut point ces âmes plus lentes
de montagnardes. Les pénitentes ou les familières de François de
Sales,--une Mme de Charmoisy, une Marie-Jacqueline Favre, combien
d’autres encore!--étaient éperdues d’admiration pour cette riche et
haute nature où la sainteté se faisait si simple, si cordiale et si
humaine. Elles aspiraient à suivre, à imiter de leur mieux cette
perfection si finement aimable. Elle, n’usait de son ascendant, de ses
beaux dons de séduction que pour prêcher avec une efficace discrétion,
et par l’exemple plus que par les discours, la vraie «vie dévote», la
charité, la bonne humeur, la modestie dans les propos et dans les
toilettes. Pour écrire l’_Introduction_ que François de Sales publiait
vers le même temps, il est peu douteux qu’il s’était plus d’une fois
inspiré d’elle.
Ces quelques semaines passées à Annecy, sous la direction et comme à
l’ombre du saint évêque de Genève furent à Mme de Chantal un délicieux
avant-goût de la vie religieuse à laquelle elle aspirait: elle ne
manquait aucun de ses sermons, aucune de ses instructions, recueillait
ses avis et ses directions pour leur œuvre future, renouvelait ses vœux
entre les mains de son «bienheureux Père», et, bien entendu,
s’astreignait à toutes les pratiques et exercices de dévotion que sa
piété lui suggérait. De retour à Dijon où son père l’accueillit «avec
une joie non pareille», et où elle séjourna plusieurs mois, elle édifia
tout le monde par l’éclat rayonnant de sa vertu. Le président Frémyot ne
se lassait pas d’entendre parler de François de Sales, qu’il «honorait
comme un saint». «C’est ma délicieuse suavité lui écrivait-il, de
m’entretenir avec ma fille de Chantal, car elle ne nourrit mon âme que
du miel céleste qu’elle a cueilli auprès de vous.»
Les deux futurs saints s’écrivaient le plus souvent possible, et, si
l’on en juge par les lettres de l’évêque de Genève, avec une tendresse
et une confiance croissantes. Sans sortir de son rôle de directeur, et
tout en maintenant au premier plan les conseils de spiritualité,
François de Sales se laisse aller aux confidences, au plaisir de causer,
de se détendre, d’associer à toute sa vie l’amie incomparable que Dieu
lui a envoyée: «Vous me venez presque toujours à la traverse en ces
exercices divins, lui écrivait-il un jour, sans néanmoins les traverser
ni divertir, grâce à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère fille, de vous
dire mes pensées? _Je pense qu’au moins ne fais-je pas mal_, et que vous
les prendrez pour telles qu’elles sont.» Une autre fois: «Mon Dieu, ma
bonne fille, que vos lettres me consolent et qu’elles me représentent
vivement votre cœur et confiance en mon endroit, _mais avec une si pure
pureté_, que je suis forcé de croire que cela vient de la même main de
Dieu.» Et l’on sent que les mots lui manquent pour exprimer ce qu’il y a
véritablement d’unique et de sacré dans cette affection que Dieu lui a
mise au cœur: «Courage, courage, Jésus est nôtre: qu’à jamais nos cœurs
soient à lui. Il m’a rendu, ma chère fille, et me rend tous les jours
plus, ce me semble, au moins _plus sensiblement, plus suavement, du tout
en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement vôtre_; mais vôtre
en lui et par lui, à qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles,
et à sa sainte Mère.»--A quelques jours de là: «Vous ne sauriez croire
combien mon cœur s’affermit en nos résolutions, et comme toutes choses
concourent à cet affermissement. Je m’en sens une suavité
extraordinaire, comme aussi de l’amour que je vous porte; _car j’aime
cet amour incomparablement. Il est fort, impliable et sans réserve, mais
doux, facile, tout pur, tout tranquille; bref, si je ne me trompe, tout
en Dieu. Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas? Mais où vais-je? Si ne
rayerai-je pas ces paroles; elles sont trop véritables et hors de
danger_. Dieu, qui voit les intimes replis de mon cœur, sait qu’il n’y a
rien en ceci que pour lui et selon lui, sans lequel je veux, moyennant
sa grâce, n’être rien à personne et que nul ne me soit rien; mais, en
lui, je veux non seulement garder, mais je veux nourrir, et bien
tendrement, cette unique affection. Mais, je le confesse, mon esprit
n’avait pas congé de s’épancher comme cela; _il s’est échappé_; il lui
faut pardonner pour cette fois, à la charge qu’il n’en dira plus mot.»
Cette sainte affection, à la différence des affections purement
humaines, n’abolit pas les autres tendresses; elle les épure, et les
élève, voilà tout. Saint François de Sales a aimé d’autres âmes de
femmes, que celle de Jeanne de Chantal, et celle-ci n’a pas été jalouse.
Pareillement, l’amitié très tendre qu’elle professe pour l’évêque de
Genève n’a nui à aucune de ses autres affections de femme. La mort n’a
point effacé l’amour qu’elle portait à son mari; elle parle de lui si
souvent qu’elle a peur d’être indiscrète, et il faut que François de
Sales la rassure à ce sujet, et lui demande simplement, quand elle
parlera du baron de Chantal, de le faire «avec sentiment d’un amour non
point affaibli par le temps, mais bien affranchi et épuré par l’amour
supérieur».
Cet amour supérieur transfigure si bien tous les sentiments de la
commune humanité que le saint évêque de Genève n’éprouve aucun scrupule
à exprimer en toute simplicité ceux que lui inspire sa fille
spirituelle. «Mon désir de vous aimer et d’être aimé de vous n’a point
d’autre mesure que l’éternité», lui écrit-il. Et encore: «A Dieu, ma
chère fille, que mon âme aime et chérit incomparablement, absolument,
uniquement en Celui qui, pour nous aimer et se rendre notre amour, s’est
rendu à la mort.» Quand le voyage à Annecy est décidé: «Mon Dieu,
s’écrie-t-il, que vous serez la bienvenue, ma chère fille, et comme il
m’est avis que mon âme embrasse la vôtre chèrement!» Un autre jour: «O
Dieu, pourquoi vous dis-je tout ceci, sinon parce que mon cœur se met
toujours au large et s’épanche sans borne quand il est avec le vôtre?»
«Je vous dis tout», lui déclare-t-il encore. «Je voudrais que je ne
fisse rien sans que vous le sussiez.» Lui, si humble, un jour qu’il est
assez content d’un de ses sermons, il va jusqu’à lui avouer: «Il me
semble que j’ai dit de belles choses.» Il est vrai qu’il s’empresse
aussitôt d’ajouter avec sa bonhomie charmante: «Fallait-il pas que je
vous disse cela? Mais non, ce n’est pas par vantance; oh! ce n’est que
par liberté.» Liberté qui s’impose parfois des limites, mais comme à
regret. Un jour, il écrit tout naïvement: «Oui, mon âme, ma fille...» A
la réflexion, le premier vocatif lui paraît un peu fort, et il efface:
«mon âme». Mais il se repent, et il écrit en marge: «_Je raye ce mot non
pas de mon cœur, mais du papier._» Ne voyez-vous pas le sourire ému de
Mme de Chantal en lisant cette lettre? Nul doute,--et si nous possédions
ses lettres détruites, nous le saurions mieux encore,--nul doute qu’elle
ne correspondît pleinement à cette pure et touchante tendresse. Quand
mourut Mme de Boisy, François de Sales écrit à «sa fille bien-aimée» une
fort belle lettre: «Car c’est à vous, à qui je parle, lui disait-il; à
vous, à qui j’ai donné la place de cette mère en mon mémorial de la
messe, _sans vous ôter celle que vous aviez, car je n’ai su le faire_,
tant vous tenez ferme à ce que vous tenez en mon cœur; et par ainsi
_vous y êtes la première et la dernière_.» Quel plus éloquent témoignage
d’amour tout spirituel aurait-il pu donner?
Pendant les mois qui suivirent son retour d’Annecy, Mme de Chantal avait
grandement besoin d’être soutenue et réconfortée par les conseils et la
tendre sollicitude du saint évêque de Genève. Le président Frémyot
ignorait toujours les engagements sacrés qu’elle avait souscrits. On
attendait, pour les lui révéler, une occasion favorable, et, comme il
arrive si souvent en pareil cas, on ajournait perpétuellement, dans la
crainte du coup qu’on allait lui porter. Lui, de son côté, peut-être
pour l’arracher au triste milieu de Monthelon, aurait souhaité que sa
fille se remariât. Un beau parti s’était présenté: un grand seigneur,
ami du président, veuf, «extrêmement riche», et dont les enfants
auraient pu épouser ceux de la baronne. «Cent et cent fois» rebuté, mais
soutenu par les deux familles, il ne se décourageait pas. M. Frémyot
«s’offensait» de ces refus, que toute la parenté blâmait sans
indulgence. La pauvre veuve «souffrait un martyre», auprès duquel les
persécutions dont elle avait été l’objet à Monthelon lui «semblaient des
roses». Non qu’elle fût tentée de céder; mais faire de la peine à autrui
lui était une douleur, et, scrupuleuse comme elle était, elle craignait
«que tant de voix charmeresses ne fissent endormir son cœur en quelques
complaisances mondaines». «Tant que je pouvais, dit-elle, je me tenais
serrée à l’arbre de la Sainte Croix». Son «ferme courage» allait encore
être soumis à une autre épreuve.
L’époque fixée pour le mariage de Marie-Aimée et pour l’exode à Annecy
approchait, et il était temps de mettre enfin le président au courant de
ce qui avait été projeté. Tous les jours, Mme de Chantal se rendait
auprès de son père, épiant l’heure propice, et tous les jours elle
remettait sa résolution. Enfin, le jour de la saint Jean, voyant M.
Frémyot seul, elle se décida. L’idée de la douleur qu’elle allait causer
la torturait. Elle se mit à genoux, invoqua du plus profond de son cœur
le secours divin, et elle entra dans la chambre paternelle. Faisant
venir fort habilement les choses de très loin, elle commença par dire
«qu’il lui fâchait fort d’élever ses filles chez son beau-père, parce
que cette maison n’était pas conduite comme elle eût désiré». La réponse
ne se fit pas attendre. La fille aînée allait se marier et on la
confierait à Mme de Boisy. Les deux cadettes étaient d’âge à entrer chez
les Ursulines, où elles étudieraient leur vocation. Quant à
Celse-Bénigne, le président s’en était déjà chargé, et sous la direction
de l’ancien précepteur de son oncle André, le bon abbé Robert, il
poursuivait ses études. Alors, prenant son courage à deux mains, et,
«avec grand battement de cœur», la baronne déclara: «Monsieur, mon très
bon père, ne trouvez pas mauvais si je vous dis que par cette bonne
disposition je me vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui
m’appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde, et à me consacrer
entièrement au divin service.»
A ces mots, le vieillard,--il avait soixante et onze ans,--fondit en
larmes. En entendant les «remontrances si paternellement tendres» qu’il
lui adressa, Mme de Chantal était au supplice et, sans l’aide de Dieu,
elle eût senti son courage faiblir. Pour apaiser cette grande douleur,
elle déclara «qu’il n’y avait encore rien de fait», qu’elle avait cru
devoir s’ouvrir de cette «inspiration» à son bon père, comme elle s’en
était ouverte à Monseigneur de Genève, lequel lui avait dit «qu’elle
était d’en haut» et «qu’il fallait prendre garde à la conscience». «A
cela, ce bon père se ramassa un peu auprès de Notre-Seigneur», puis il
dit: «Il faut confesser que Monseigneur de Genève a l’esprit de Dieu;
d’une chose, je vous prie, que vous ne résolviez rien avec lui que je ne
lui aie parlé.» Elle promit tout, ajoutant que «n’ayant point d’attache»
à ses propres sentiments, elle s’en remettrait à leur décision commune.
M. Frémyot fut «ravi d’aise» de l’entendre parler ainsi, «et ils
demeurèrent aussi satisfaits que devant». Elle était d’ailleurs tout
heureuse du tour qu’avait pris ce premier et décisif entretien.
Peu après, elle retourna à Monthelon; et là, «sans faire semblant de
rien», elle mit ordre à toutes ses affaires et redoubla d’attentions
pour se concilier ceux qu’elle présumait devoir s’opposer à ses projets.
En même temps, elle faisait prier de toutes parts, et en compagnie de
plusieurs personnes dévotes, elle s’entraînait à divers exercices de vie
religieuse. Son père et son frère, l’archevêque de Bourges, étaient
allés passer leurs vacances à Thôtes; elle s’y rendit, peut-être dans
l’espoir de les gagner définitivement à sa cause. «Monseigneur de
Bourges, qui l’aimait uniquement, lui dit sans préface que jamais, au
grand jamais elle ne devait penser à se retirer d’avec eux.» Le
président Frémyot l’entretint plus à loisir et «avec des tendresses
paternelles incomparables» lui dit que, toutes réflexions faites, il
estimait qu’elle devait «se contenter de la liberté qu’on lui laissait
de vivre tant dévotement qu’il lui plairait» dans sa condition viduale.
Elle, «sans faire de l’étonnée ni de la pressante», répondait «avec une
humble soumission» que, tout en «exposant ses inspirations à ceux qui en
devaient juger», elle ne demandait qu’à obéir. Son père «ajustait à son
désir» toute sorte de raisons tirées de l’Écriture et lui prodiguait des
tendresses sensibles et des paroles affectives plus qu’il n’en avait
jamais eu»; elle-même éprouvait «de grandes tendretés d’amour pour son
père et pour ses enfants». Mais, redoublant de prières, elle reconnut,
«par une lumière surnaturelle», que tout cela n’était que «malice du
diable»; et, se redisant sans cesse: «Si je plaisais aux hommes, je ne
serais pas servante de Jésus-Christ», elle se sentait, «en sa partie
supérieure», prise d’un si ardent désir de Dieu, qu’elle ne parvenait
plus à dissimuler. Son père s’en apercevant, pria l’archevêque de
Bourges de la «divertir de ses desseins»; mais elle, plus libre avec un
frère qu’avec un père, lui déclara qu’elle «ne pouvait pas _trahir son
âme_» et donner pour une simple imagination l’inspiration divine; que
d’ailleurs elle ne recherchait que la volonté de Dieu, et que, quand
cette volonté lui serait dévoilée par l’évêque de Genève, elle s’y
soumettrait docilement, quelle qu’elle fût. Monseigneur Frémyot fut très
frappé de ce discours; il communiqua ses impressions à son père. Et,
d’un commun accord, on ne revint plus sur cette question, et l’on
attendit la prochaine arrivée de François de Sales.
Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il devait bénir le
mariage, arriva à Monthelon vers le 10 octobre 1609. Le 13, devant toute
la famille réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux:
Marie-Aimée n’avait que douze ans. Ces mariages si précoces entre
enfants, qui vivaient ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on
sait, fréquents alors dans la haute société. A cette fête familiale «on
se réjouit modérément, et la présence du saint prélat et de Mme de
Chantal inspirèrent tant de respect que, contre l’usage, tout y fut
honnête et modeste». Le surlendemain, une longue conférence eut lieu
entre le président Frémyot, son fils André et l’évêque de Genève.
Pendant ce temps-là, Mme de Chantal priait Dieu «à chaudes larmes» pour
qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence achevée, on la fit
appeler, et avec un grand courage, elle alla «comparaître devant ses
juges». A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit avec une
fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration François de Sales,
lequel, «se tenant fort recueilli en soi-même», «ne sonnait mot». Elle
exposa «l’état auquel elle avait mis le bien de ses enfants, et comme
elle les laisserait sans procès, sans brouilleries et sans dettes». Fier
de sa fille, le président ne put s’empêcher de dire: «Cette femme a
considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point mangé son pain en
oisiveté.» Elle retraça toute l’histoire de sa vocation, et elle conclut
«que, lorsque, comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul, ils
trouveraient des abîmes de raisons pour approuver son dessein». En un
mot, elle eut réponse à tout, et il fallut bien «se ranger aux volontés
de Dieu».
Restait la grande question de savoir où s’établirait la congrégation
nouvelle. M. Frémyot penchait pour Dijon, son fils pour Autun ou
Bourges. Mme de Chantal reprit alors la parole et se dit «obligée»
d’accompagner à Annecy «sa petite baronne si jeunette»; la liberté dont
elle jouirait au début lui permettrait de veiller aux intérêts de tous
ses enfants; aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières filles et
les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé. Ce que voyant, François
de Sales intervint et, esquissant tout son projet, il affirma que, «pour
quelques années», il serait loisible à la fondatrice de l’ordre futur de
faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle jugerait nécessaires. Cette
promesse «ravit d’aise» le président et son fils. Appréciant comme il
convenait «l’esprit tout divin» qui animait le saint évêque, «ils
donnèrent un absolu consentement à ses propositions, et se séparèrent,
bénissant Dieu d’une si sainte entreprise».