difficilement» de son père et de son beau-père «la permission» de faire
ce voyage. Le saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange où,
trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, «il avait eu de
hautes pensées sur sa venue». Il lui fit faire une confession générale,
lui fit renouveler ses vœux. Il était «ravi de joie» des dispositions où
il la voyait. A la fin, ce dialogue s’engagea entre eux, que la mère de
Chaugy nous a heureusement conservé: «C’est donc tout de bon que vous
voulez servir à Jésus-Christ?--Tout de bon, dit-elle.--Donc, vous vous
dédiez toute au pur amour.--Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me
consume et qu’il me transforme en soi.--Est-ce sans réserve que vous
vous y consacrez?--Oui, sans réserve, je m’y consacre.--Méprisez-vous
donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa
bonne grâce?--Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme; et il m’est en
horreur.--Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu?--Non,
répliqua-t-elle, je ne veux que lui, pour le temps et l’éternité.»
Ces quelques jours passés dans une entière intimité d’âme furent, pour
l’un et pour l’autre, «de grandes bénédictions». Souvent Jeanne de
Chantal avait eu le vif désir de se faire religieuse. «O mon Dieu, mon
Père, disait-elle, hé! ne m’arracherez-vous point au monde et à
moi-même?» L’évêque de Genève calmait de son mieux cette ferveur.
Manifestement, il avait des vues, et depuis longtemps, sur sa fille
spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les laissait mûrir et se
préciser; il avait horreur d’agir avec précipitation; une vocation ne
lui paraissait sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve
du temps. «Il y a quelques années, déclara-t-il un jour à sa pénitente,
que Dieu m’a communiqué quelque chose pour une manière de vie; mais je
ne vous le veux dire d’un an.» Il ne s’expliqua pas davantage, et elle
s’abstint toujours de l’interroger. Mais un autre jour qu’elle exprimait
vivement son ardent désir de quitter le monde, il lui fit une réponse
tardive, grave et sérieuse: «Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes
choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total
dépouillement et nudité de tout pour Dieu.» Mais il n’estimait pas le
moment venu. «Il me renvoya, disait-elle plus tard, avec cette
recommandation, de ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale.»
Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement à cette auguste
volonté.
Non content de lui tracer tout un programme de vie, il ne perdait pas
une occasion de la mortifier dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle
n’aimait pas de certains mets: olives, limaces fricassées; il lui en
servait, «de quoi son estomac se souleva». Ayant appris qu’elle appelait
sa femme de chambre de grand matin, quand elle se levait pour faire son
oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas que sa dévotion fût
importune à personne. Et elle suivit si bien ses avis que ses
domestiques disaient d’elle: «Le premier conducteur de Madame ne la
faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés;
mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et
cela n’incommode personne.»
Après dix jours de grandes joies spirituelles passés au château de
Sales, elle revint à Monthelon où bien des tracas d’affaires
l’attendaient. Elle partageait à peu près également son temps entre son
père et son beau-père. Dès lors, «on vit reluire en elle une sainte
liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités».
Conformément aux prescriptions de l’évêque de Genève, elle régla sa vie
avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du matin, et l’été même,
plus tôt encore, au premier coup de son réveil, sans le secours de
personne, elle allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait dans
son oratoire et faisait une heure d’oraison mentale, puis ses prières
quotidiennes. Après quoi, elle se peignait et s’habillait seule et sans
feu, quelque froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, elle
présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. Puis elle allait
donner le bonjour à son beau-père et l’aider à s’habiller, «quand il le
voulait souffrir, car il n’en était pas toujours d’humeur». Tous les
jours elle entendait la messe. A table, elle veillait à ce que les
conversations fussent toujours édifiantes. Après le repas, elle se
faisait apporter son ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à
ses enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait le
catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. Avant le souper, une
méditation pieuse, le chapelet; après, «quand il n’y avait pas
compagnie, et que son beau-père l’agréait», devant toute la famille
réunie, elle lisait «quelque bonne instruction». Puis elle se retirait
dans sa chambre avec ses enfants et «sa petite suite», présidait aux
prières en commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à ses
enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher elle-même, restait
encore une demi-heure en prières, et lisait quelques-uns des avis de son
saint directeur et le «point de méditation» du lendemain. Dieu humanisé,
tel était l’objet perpétuel de sa méditation pieuse: elle faisait de
l’exposition des Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture
quotidienne. «Sa plus chère récréation, nous dit-on, était de chanter
des chansons spirituelles: surtout elle aimait les Psaumes de David mis
en vers par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce
livre avec elle, même quand elle allait par les champs; _elle le faisait
pendre dans un petit sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer
Dieu le long du chemin_.»
A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte de mortifications
corporelles et spirituelles. Elle se servait elle-même, et ses femmes de
chambre ne pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer son
cabinet. Se souvenant sans doute des premières observations de François
de Sales, elle bannit de sa mise toute coquetterie. «Elle prit une
coiffure sans façon, des nages noires; un bandeau de crêpe et une coiffe
de taffetas noir; son collet fort petit, _joignant au cou_, de toile
épaisse sans empois, et _des manchettes basses_, larges de deux doigts;
sa robe d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement y souffrir
un galon; sa jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de
soie.» Enfin, suprême sacrifice, et qui dut lui coûter: elle avait de
très beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et poudrés:
«_elle y avait de l’attache_»; pour se punir de cette vanité, elle les
coupa et les jeta au feu. L’évêque de Genève n’aurait guère pu
reconnaître cette élégante et jolie veuve _claire-brune_, qui avait
naguère attiré son attention.
A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait les grands jeûnes.
Elle s’ingéniait à se faire servir et elle mangeait de préférence les
mets qu’elle n’aimait pas, «tournant son goût à toutes mains», et sans
qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait réserver pour ses pauvres
les viandes délicates ou recherchées qui garnissaient son assiette. Elle
jeûnait le vendredi et le samedi; elle faisait un fréquent usage de la
discipline et de la ceinture. Elle qui eût été aisément si vive et si
autoritaire, elle se domptait au point de n’être que douceur. La
maîtresse-servante, qui la jalousait sans doute, et que tant de
perfection chrétienne devait irriter et exaspérer au dernier degré,
multipliait les «aigreurs» à son égard et «lui faisait mille niches»: la
pauvre baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience
inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant même contre ceux qui
la détestaient la défense de l’odieuse créature, acceptant cette croix
et s’efforçant d’en tirer moralement profit.
Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes était
inépuisable. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy le
détail, émouvant comme les plus belles pages de la vie des saints, de
cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les plus affreuses,
les maladies les plus repoussantes, les soins les plus répugnants, rien
ne rebute cette humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains
délicates, elle lave, elle panse, «ôtant le pus et la chair pourrie,
faisant quelquefois cette charité à genoux». «Des personnes qui étaient
alors à son service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent
baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses bénites lèvres sur des
plaies si horribles qu’elles frémissaient d’y appliquer leurs regards.
_Tous les jours_ elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des
malades du village... Tous les dimanches et fêtes, un peu après le
dîner, elle prenait congé de son beau-père, et allait à pied, avec deux
de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les malades»,
lisant et chantant les Psaumes traduits par Desportes. C’est elle qui se
réservait le soin de laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse.
C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables qui venaient à
elle, qui les faisait bouillir dans l’eau pour en ôter la vermine, qui
les recousait et les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus grande
joie que de lui amener des malheureux abandonnés sur les grands chemins.
Un jour, on lui amène un pauvre garçon «tout ladre» (lépreux) et atteint
de «haute rache» (teigne). Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie,
va elle-même brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs mois
durant, lui prodigue les soins les plus minutieux, «ne se bouchant
jamais le nez», l’instruisant, le veillant, vers la fin, des nuits
entières, et quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant et le
bénissant avec de douces paroles, puis le lavant et l’ensevelissant, en
dépit des paroles de blâme que lui adresse son entourage.
Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée de son mari, et dont un
cancer ronge le visage: «c’était une chose effroyable à voir et
insupportable à sentir». Trois fois par jour, pendant près de trois ans
et demi, Mme de Chantal va la panser. De tous côtés on essaie de la
détourner de ce charitable office. Son père lui écrit: «En vertu de
toute l’autorité et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous
défends de ne plus toucher cette femme chancreuse; que si vous ne vous
souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que
Dieu vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte.» Elle obéit,
mais elle continue à préparer les pansements et à les porter à la
malheureuse, «s’abstenant seulement de la toucher». Au moment de la
mort, elle s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure une fin
douce et chrétienne.--Dans tout le pays sa charité l’a rendue célèbre.
On vient à elle de toutes parts; on ne l’appelle plus, d’un beau nom qui
s’est perpétué, que _notre bonne Dame_.
Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly pour présider à ses
vendanges. Une violente épidémie de dysenterie s’étant déclarée dans la
région, elle se consacre entièrement au service des malades. Tous les
matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son heure d’oraison mentale, et
elle va porter des remèdes dans le village, et, en dépit de ses
«répugnances», «nettoyer les immondices». Après quoi, elle entend la
messe, prend un peu de repos et de nourriture, et se remet en route pour
porter des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, nouvelle
visite aux malades du village: puis on lui rend compte de tout ce qui
s’est fait dans la journée: elle a l’œil à tout, «et jamais ses
dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et accroître les
biens de ses enfants». Le soir, retirée dans son oratoire, on vient
souvent l’appeler pour assister des moribonds, et elle passe une partie
de la nuit à genoux auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. En
sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle n’eût à laver et à
ensevelir deux et parfois trois ou quatre cadavres. Enfin, à bout de
forces, elle tomba elle-même gravement malade. On la crut et elle se
crut perdue: «Dans cette pensée, elle se força d’écrire à son beau-père
pour lui demander pardon et lui recommander ses orphelins.» Ce fut
partout un émoi et une désolation indicibles: tout le monde l’aimait et
la vénérait comme une sainte. Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu
à la Sainte Vierge: la guérison fut si prompte que, le lendemain matin,
ayant mis rapidement ordre à ses affaires, elle put monter à cheval et
repartir au grand trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants
se lamentaient et où elle fut reçue «avec une grande jubilation, et
comme une personne ressuscitée». Elle ramenait avec elle une pauvresse
et son enfant ramassés sur la route: le vieux baron l’autorisa à les
garder à la maison.
Il semble que ce fut peu après son retour de Sales que, dans son ardent
désir d’être toute à Dieu et de mettre entre le monde et elle une
barrière définitive et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma plus
tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification suprême. Un jour,
devant son crucifix, avec un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le
nom de _Jésus_, «et cela si profondément, qu’elle ne pouvait étancher le
sang qui sortait de cette plaie». De son sang, elle écrivit de «nouveaux
vœux et promesses à Dieu». Elle était désormais, s’il en était besoin,
bien protégée contre elle-même.
De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. Saint François de
Sales ne voulait pas encore se prononcer; il inclinait même au _non_.
«Et qu’ai-je appris jusques à présent? disait-il. Qu’un jour, ma fille,
vous devez tout quitter; c’est-à-dire, afin que vous n’entendiez pas
autrement que moi, j’ai appris que je vous dois un jour conseiller de
tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en religion,
c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en être d’avis.» Dieu
sans doute l’éclairerait un jour. Pour l’instant, il conseille la
résignation, le calme, la soumission au devoir présent. Mais il suit, il
encourage, il soutient dans son ascension cette âme éprise de
perfection, qu’il admire et qu’il aime de plus en plus. Affection
«blanche plus que la neige, pure plus que le soleil», profonde pourtant,
et qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus tendres, les
mots les plus caressants: «Non, il ne sera jamais possible que chose
aucune me sépare de votre âme; le lien est trop fort. La mort même
n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe
qui dure éternellement.» «Ma chère fille, ma très chère fille, à qui je
suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut
dire...» «Que mon âme aime la vôtre!» Mme de Chantal ayant détruit, par
humilité, et peut-être aussi par un sentiment bien naturel de pudeur
féminine, la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, nous nous
représentons moins exactement son affection pour lui; mais nous la
devinons et, à travers les lettres du saint, nous en percevons l’écho.
Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en violet et qu’elle
lui envoie pour ses étrennes, afin qu’il s’en fasse faire une soutane;
elle se préoccupe de sa santé, et en termes qui durent être très
pressants, puisqu’il lui promet de se ménager; elle souhaite de mourir
avant lui. Elle accepte tout de lui avec une docilité admirable, sans
doute parce qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la volonté
divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, «parce que c’était lui,
parce que c’était moi». Et lui, cet «amoureux des âmes», il est si sûr
de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux «sans mesure», ses
fatigues, ses lassitudes physiques et morales, ses peines et ses joies
de convertisseur, et même, sinon ses succès, tout au moins ses intimes
émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même de ces confidences: «A
quel propos dis-je ceci? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher de
vous le dire.» Et encore: «O mon Dieu, à qui dirais-je ces choses, sinon
à ma chère fille?» Un jour, il a été «dix semaines entières» sans
recevoir «un seul brin de ses nouvelles»: il s’alarme, et «sa belle
patience perd presque contenance dedans son cœur». Enfin, un paquet de
lettres arrive: «Oh! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai!» Car
«sa conscience se tiendrait pour fort coupable, si elle ne correspondait
au cœur d’une _fille si uniquement aimée_».
Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir s’élever au plus
haut sommet de la perfection chrétienne. Elle était toujours charmante,
et plus d’un songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, et il
s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un peu: «Eh bien! il s’est
passé _un peu de vanité, un peu de complaisance_, un peu de je ne sais
quoi: or, cela n’est rien. Ferme, courage; nos colonnes sont, ce me
semble, bien fondées; un peu de vent ne les aura pas ébranlées. C’est
bien dit, ma fille, _il faut couper court et trancher net en ces
occasions, il ne faut point amuser les chalands_; puisque nous n’avons
point la marchandise qu’ils demandent, il le leur faut dire
détroussément, afin qu’ils aillent ailleurs. Et vraiment ce sont des
braves gens: ne voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que nous
avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde? Il est
vrai, notre corps n’est plus nôtre...» Conseils peut-être superflus: Mme
de Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier et à «amuser
les chalands». Mais la pensée de son mari lui était toujours présente,
et elle n’avait pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. Le
saint évêque lui conseille de ne pas rechercher l’occasion d’une
rencontre; mais si cette occasion se présente, il «veut» qu’elle «y
porte un cœur doux, gracieux et compatissant»; il sait bien que ce cœur
«se remuera et renversera», que «son sang bouillonnera». Mais il la
croit capable de cette nécessaire victoire sur elle-même. Il faut «aimer
toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de votre mari; oui, celle
de vos père, enfants et plus proches; oui, la vôtre, en la mort et en
l’amour de notre doux Sauveur.» Jeanne de Chantal obéit à la lettre: et
elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à être la marraine d’un enfant du
malheureux Louis d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de
Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a dit si joliment
l’abbé Bremond, «abaissent le Thabor». Il savait rudoyer à l’occasion:
«Ne soyez pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh bien!
sur des nouvelles scabreuses il ressent du trouble? Ce n’est pas grande
merveille qu’un esprit _d’une pauvre petite veuve soit faible et
misérable_. Mais que voudriez-vous qu’il fût? Quelque esprit
clairvoyant, fort, constant et subsistant? Agréez que votre esprit soit
assortissant à votre condition: _un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et
abject de toute abjection, hormis celle de l’offense de Dieu_.» Il est
vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter: «_Suis-je point trop dur, ma
fille?_» Et ce mot, où l’on sent passer comme un frémissement d’humanité
et de délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.
Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait; les idées se
précisaient; les vocations s’affermissaient. Définitivement éclairé d’en
haut, le saint jugea le moment venu de «prendre une résolution finale»;
mais auparavant, il estima «qu’il fallait encore se voir». Et au mois de
mai 1607, Mme de Chantal se mit en route pour Annecy, la «petite
villette» du bon prélat, «sans aucun désir que d’embrasser fidèlement ce
que Dieu lui ordonnerait par son entremise». «J’arrivai, a-t-elle
raconté, vers ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte,
pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout
ce qui s’était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de
ses desseins, mais seulement me disait de bien prier Dieu, et me
remettre entièrement entre ses bénites mains; ce que je tâchais de faire
incessamment.»
Le lundi de la Pentecôte, «l’ayant retirée après la sainte messe, avec
un visage grave et sérieux, et _une façon de personne tout engloutie en
Dieu_, il lui dit: «Eh bien! ma fille, je suis résolu de ce que je veux
faire de vous.--Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis
résolue d’obéir.» Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l’y
laissa, et se tint debout à deux pas d’elle: «Oui-dà, lui répondit-il;
or sus, il faut entrer à Sainte-Claire.--Mon Père, dit-elle, je suis
toute prête.--Non, dit-il, vous n’êtes pas assez robuste, il faut être
sœur de l’hôpital de Beaune.--Tout ce qu’il vous plaira.--Ce n’est pas
encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite.--Je suis prête
d’obéir», répondit-elle. Ensuite, il lui proposa diverses autres
conditions pour l’éprouver, et il trouva que c’était une cire amollie
par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d’une
vie religieuse telle qu’il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui
dit que ce n’était point en toutes ces manières de vie, dont il lui
avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara très
amplement le dessein qu’il avait de notre cher Institut. «A cette
proposition, dit notre Bienheureuse Mère, _je sentis soudain une grande
correspondance intérieure_, avec une douce satisfaction et lumière, qui
m’assurait que cela était la volonté de Dieu, ce que je n’avais point
senti aux autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement
soumise.»
La belle scène! Et comme, à travers la directe et vivante prose de la
mère de Chaugy, on voit nettement se dresser devant les yeux de notre
âme, dans la vérité simple et grave de leur attitude morale, les deux
saints personnages! Elle, à genoux, abîmée dans sa prière, dépouillée de
toute volonté particulière, cire molle entre les mains de Dieu et de son
bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas d’elle, le regard
éperdu, le visage éclairé par l’émotion intérieure, de sa voix basse,
douce et lente, il la soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la
voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre la volonté divine, il
lui dévoile tout son dessein. Il a bien compris, l’admirable manieur
d’âmes, qu’une personnalité de cette envergure n’est pas faite pour
s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. «C’est merveille, ma
fille, lui écrivait-il un jour, comme mon esprit est ferme en cet avis
de ne point semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a
besoin.» Quand on est une Jeanne de Chantal, on n’entre pas dans un
ordre fondé par une autre, fût-ce par une sainte Thérèse; on en fonde un
soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra aux âmes qui nous
ressemblent.
La décision prise, il restait à la mettre à exécution. Si fermement
attaché qu’il y fût, François de Sales y voyait toute sorte de
difficultés. «Je n’y vois goutte pour les démêler, disait-il; mais je
m’assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux
créatures.» Comment faire, notamment, pour «arracher d’entre ses
proches», un père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants encore
bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement aimée, aussi
scrupuleuse à remplir tous ses devoirs que l’était Jeanne de Chantal? Et
comment enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, sous la main de
son fondateur, la congrégation nouvelle? La pieuse baronne partageait à
cet égard toutes les perplexités de l’évêque; et tous deux pensaient
qu’il leur faudrait bien attendre au moins six ou sept ans pour réaliser
leur dessein.