Mme de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait obtenu «assez

difficilement» de son père et de son beau-père «la permission» de faire

ce voyage. Le saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange où,

trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, «il avait eu de

hautes pensées sur sa venue». Il lui fit faire une confession générale,

lui fit renouveler ses vœux. Il était «ravi de joie» des dispositions où

il la voyait. A la fin, ce dialogue s’engagea entre eux, que la mère de

Chaugy nous a heureusement conservé: «C’est donc tout de bon que vous

voulez servir à Jésus-Christ?--Tout de bon, dit-elle.--Donc, vous vous

dédiez toute au pur amour.--Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me

consume et qu’il me transforme en soi.--Est-ce sans réserve que vous

vous y consacrez?--Oui, sans réserve, je m’y consacre.--Méprisez-vous

donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa

bonne grâce?--Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme; et il m’est en

horreur.--Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu?--Non,

répliqua-t-elle, je ne veux que lui, pour le temps et l’éternité.»

Ces quelques jours passés dans une entière intimité d’âme furent, pour

l’un et pour l’autre, «de grandes bénédictions». Souvent Jeanne de

Chantal avait eu le vif désir de se faire religieuse. «O mon Dieu, mon

Père, disait-elle, hé! ne m’arracherez-vous point au monde et à

moi-même?» L’évêque de Genève calmait de son mieux cette ferveur.

Manifestement, il avait des vues, et depuis longtemps, sur sa fille

spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les laissait mûrir et se

préciser; il avait horreur d’agir avec précipitation; une vocation ne

lui paraissait sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve

du temps. «Il y a quelques années, déclara-t-il un jour à sa pénitente,

que Dieu m’a communiqué quelque chose pour une manière de vie; mais je

ne vous le veux dire d’un an.» Il ne s’expliqua pas davantage, et elle

s’abstint toujours de l’interroger. Mais un autre jour qu’elle exprimait

vivement son ardent désir de quitter le monde, il lui fit une réponse

tardive, grave et sérieuse: «Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes

choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total

dépouillement et nudité de tout pour Dieu.» Mais il n’estimait pas le

moment venu. «Il me renvoya, disait-elle plus tard, avec cette

recommandation, de ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale.»

Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement à cette auguste

volonté.

Non content de lui tracer tout un programme de vie, il ne perdait pas

une occasion de la mortifier dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle

n’aimait pas de certains mets: olives, limaces fricassées; il lui en

servait, «de quoi son estomac se souleva». Ayant appris qu’elle appelait

sa femme de chambre de grand matin, quand elle se levait pour faire son

oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas que sa dévotion fût

importune à personne. Et elle suivit si bien ses avis que ses

domestiques disaient d’elle: «Le premier conducteur de Madame ne la

faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés;

mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et

cela n’incommode personne.»

Après dix jours de grandes joies spirituelles passés au château de

Sales, elle revint à Monthelon où bien des tracas d’affaires

l’attendaient. Elle partageait à peu près également son temps entre son

père et son beau-père. Dès lors, «on vit reluire en elle une sainte

liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités».

Conformément aux prescriptions de l’évêque de Genève, elle régla sa vie

avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du matin, et l’été même,

plus tôt encore, au premier coup de son réveil, sans le secours de

personne, elle allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait dans

son oratoire et faisait une heure d’oraison mentale, puis ses prières

quotidiennes. Après quoi, elle se peignait et s’habillait seule et sans

feu, quelque froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, elle

présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. Puis elle allait

donner le bonjour à son beau-père et l’aider à s’habiller, «quand il le

voulait souffrir, car il n’en était pas toujours d’humeur». Tous les

jours elle entendait la messe. A table, elle veillait à ce que les

conversations fussent toujours édifiantes. Après le repas, elle se

faisait apporter son ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à

ses enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait le

catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. Avant le souper, une

méditation pieuse, le chapelet; après, «quand il n’y avait pas

compagnie, et que son beau-père l’agréait», devant toute la famille

réunie, elle lisait «quelque bonne instruction». Puis elle se retirait

dans sa chambre avec ses enfants et «sa petite suite», présidait aux

prières en commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à ses

enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher elle-même, restait

encore une demi-heure en prières, et lisait quelques-uns des avis de son

saint directeur et le «point de méditation» du lendemain. Dieu humanisé,

tel était l’objet perpétuel de sa méditation pieuse: elle faisait de

l’exposition des Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture

quotidienne. «Sa plus chère récréation, nous dit-on, était de chanter

des chansons spirituelles: surtout elle aimait les Psaumes de David mis

en vers par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce

livre avec elle, même quand elle allait par les champs; _elle le faisait

pendre dans un petit sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer

Dieu le long du chemin_.»

A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte de mortifications

corporelles et spirituelles. Elle se servait elle-même, et ses femmes de

chambre ne pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer son

cabinet. Se souvenant sans doute des premières observations de François

de Sales, elle bannit de sa mise toute coquetterie. «Elle prit une

coiffure sans façon, des nages noires; un bandeau de crêpe et une coiffe

de taffetas noir; son collet fort petit, _joignant au cou_, de toile

épaisse sans empois, et _des manchettes basses_, larges de deux doigts;

sa robe d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement y souffrir

un galon; sa jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de

soie.» Enfin, suprême sacrifice, et qui dut lui coûter: elle avait de

très beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et poudrés:

«_elle y avait de l’attache_»; pour se punir de cette vanité, elle les

coupa et les jeta au feu. L’évêque de Genève n’aurait guère pu

reconnaître cette élégante et jolie veuve _claire-brune_, qui avait

naguère attiré son attention.

A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait les grands jeûnes.

Elle s’ingéniait à se faire servir et elle mangeait de préférence les

mets qu’elle n’aimait pas, «tournant son goût à toutes mains», et sans

qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait réserver pour ses pauvres

les viandes délicates ou recherchées qui garnissaient son assiette. Elle

jeûnait le vendredi et le samedi; elle faisait un fréquent usage de la

discipline et de la ceinture. Elle qui eût été aisément si vive et si

autoritaire, elle se domptait au point de n’être que douceur. La

maîtresse-servante, qui la jalousait sans doute, et que tant de

perfection chrétienne devait irriter et exaspérer au dernier degré,

multipliait les «aigreurs» à son égard et «lui faisait mille niches»: la

pauvre baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience

inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant même contre ceux qui

la détestaient la défense de l’odieuse créature, acceptant cette croix

et s’efforçant d’en tirer moralement profit.

Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes était

inépuisable. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy le

détail, émouvant comme les plus belles pages de la vie des saints, de

cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les plus affreuses,

les maladies les plus repoussantes, les soins les plus répugnants, rien

ne rebute cette humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains

délicates, elle lave, elle panse, «ôtant le pus et la chair pourrie,

faisant quelquefois cette charité à genoux». «Des personnes qui étaient

alors à son service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent

baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses bénites lèvres sur des

plaies si horribles qu’elles frémissaient d’y appliquer leurs regards.

_Tous les jours_ elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des

malades du village... Tous les dimanches et fêtes, un peu après le

dîner, elle prenait congé de son beau-père, et allait à pied, avec deux

de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les malades»,

lisant et chantant les Psaumes traduits par Desportes. C’est elle qui se

réservait le soin de laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse.

C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables qui venaient à

elle, qui les faisait bouillir dans l’eau pour en ôter la vermine, qui

les recousait et les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus grande

joie que de lui amener des malheureux abandonnés sur les grands chemins.

Un jour, on lui amène un pauvre garçon «tout ladre» (lépreux) et atteint

de «haute rache» (teigne). Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie,

va elle-même brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs mois

durant, lui prodigue les soins les plus minutieux, «ne se bouchant

jamais le nez», l’instruisant, le veillant, vers la fin, des nuits

entières, et quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant et le

bénissant avec de douces paroles, puis le lavant et l’ensevelissant, en

dépit des paroles de blâme que lui adresse son entourage.

Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée de son mari, et dont un

cancer ronge le visage: «c’était une chose effroyable à voir et

insupportable à sentir». Trois fois par jour, pendant près de trois ans

et demi, Mme de Chantal va la panser. De tous côtés on essaie de la

détourner de ce charitable office. Son père lui écrit: «En vertu de

toute l’autorité et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous

défends de ne plus toucher cette femme chancreuse; que si vous ne vous

souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que

Dieu vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte.» Elle obéit,

mais elle continue à préparer les pansements et à les porter à la

malheureuse, «s’abstenant seulement de la toucher». Au moment de la

mort, elle s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure une fin

douce et chrétienne.--Dans tout le pays sa charité l’a rendue célèbre.

On vient à elle de toutes parts; on ne l’appelle plus, d’un beau nom qui

s’est perpétué, que _notre bonne Dame_.

Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly pour présider à ses

vendanges. Une violente épidémie de dysenterie s’étant déclarée dans la

région, elle se consacre entièrement au service des malades. Tous les

matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son heure d’oraison mentale, et

elle va porter des remèdes dans le village, et, en dépit de ses

«répugnances», «nettoyer les immondices». Après quoi, elle entend la

messe, prend un peu de repos et de nourriture, et se remet en route pour

porter des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, nouvelle

visite aux malades du village: puis on lui rend compte de tout ce qui

s’est fait dans la journée: elle a l’œil à tout, «et jamais ses

dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et accroître les

biens de ses enfants». Le soir, retirée dans son oratoire, on vient

souvent l’appeler pour assister des moribonds, et elle passe une partie

de la nuit à genoux auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. En

sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle n’eût à laver et à

ensevelir deux et parfois trois ou quatre cadavres. Enfin, à bout de

forces, elle tomba elle-même gravement malade. On la crut et elle se

crut perdue: «Dans cette pensée, elle se força d’écrire à son beau-père

pour lui demander pardon et lui recommander ses orphelins.» Ce fut

partout un émoi et une désolation indicibles: tout le monde l’aimait et

la vénérait comme une sainte. Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu

à la Sainte Vierge: la guérison fut si prompte que, le lendemain matin,

ayant mis rapidement ordre à ses affaires, elle put monter à cheval et

repartir au grand trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants

se lamentaient et où elle fut reçue «avec une grande jubilation, et

comme une personne ressuscitée». Elle ramenait avec elle une pauvresse

et son enfant ramassés sur la route: le vieux baron l’autorisa à les

garder à la maison.

Il semble que ce fut peu après son retour de Sales que, dans son ardent

désir d’être toute à Dieu et de mettre entre le monde et elle une

barrière définitive et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma plus

tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification suprême. Un jour,

devant son crucifix, avec un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le

nom de _Jésus_, «et cela si profondément, qu’elle ne pouvait étancher le

sang qui sortait de cette plaie». De son sang, elle écrivit de «nouveaux

vœux et promesses à Dieu». Elle était désormais, s’il en était besoin,

bien protégée contre elle-même.

De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. Saint François de

Sales ne voulait pas encore se prononcer; il inclinait même au _non_.

«Et qu’ai-je appris jusques à présent? disait-il. Qu’un jour, ma fille,

vous devez tout quitter; c’est-à-dire, afin que vous n’entendiez pas

autrement que moi, j’ai appris que je vous dois un jour conseiller de

tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en religion,

c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en être d’avis.» Dieu

sans doute l’éclairerait un jour. Pour l’instant, il conseille la

résignation, le calme, la soumission au devoir présent. Mais il suit, il

encourage, il soutient dans son ascension cette âme éprise de

perfection, qu’il admire et qu’il aime de plus en plus. Affection

«blanche plus que la neige, pure plus que le soleil», profonde pourtant,

et qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus tendres, les

mots les plus caressants: «Non, il ne sera jamais possible que chose

aucune me sépare de votre âme; le lien est trop fort. La mort même

n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe

qui dure éternellement.» «Ma chère fille, ma très chère fille, à qui je

suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut

dire...» «Que mon âme aime la vôtre!» Mme de Chantal ayant détruit, par

humilité, et peut-être aussi par un sentiment bien naturel de pudeur

féminine, la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, nous nous

représentons moins exactement son affection pour lui; mais nous la

devinons et, à travers les lettres du saint, nous en percevons l’écho.

Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en violet et qu’elle

lui envoie pour ses étrennes, afin qu’il s’en fasse faire une soutane;

elle se préoccupe de sa santé, et en termes qui durent être très

pressants, puisqu’il lui promet de se ménager; elle souhaite de mourir

avant lui. Elle accepte tout de lui avec une docilité admirable, sans

doute parce qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la volonté

divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, «parce que c’était lui,

parce que c’était moi». Et lui, cet «amoureux des âmes», il est si sûr

de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux «sans mesure», ses

fatigues, ses lassitudes physiques et morales, ses peines et ses joies

de convertisseur, et même, sinon ses succès, tout au moins ses intimes

émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même de ces confidences: «A

quel propos dis-je ceci? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher de

vous le dire.» Et encore: «O mon Dieu, à qui dirais-je ces choses, sinon

à ma chère fille?» Un jour, il a été «dix semaines entières» sans

recevoir «un seul brin de ses nouvelles»: il s’alarme, et «sa belle

patience perd presque contenance dedans son cœur». Enfin, un paquet de

lettres arrive: «Oh! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai!» Car

«sa conscience se tiendrait pour fort coupable, si elle ne correspondait

au cœur d’une _fille si uniquement aimée_».

Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir s’élever au plus

haut sommet de la perfection chrétienne. Elle était toujours charmante,

et plus d’un songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, et il

s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un peu: «Eh bien! il s’est

passé _un peu de vanité, un peu de complaisance_, un peu de je ne sais

quoi: or, cela n’est rien. Ferme, courage; nos colonnes sont, ce me

semble, bien fondées; un peu de vent ne les aura pas ébranlées. C’est

bien dit, ma fille, _il faut couper court et trancher net en ces

occasions, il ne faut point amuser les chalands_; puisque nous n’avons

point la marchandise qu’ils demandent, il le leur faut dire

détroussément, afin qu’ils aillent ailleurs. Et vraiment ce sont des

braves gens: ne voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que nous

avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde? Il est

vrai, notre corps n’est plus nôtre...» Conseils peut-être superflus: Mme

de Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier et à «amuser

les chalands». Mais la pensée de son mari lui était toujours présente,

et elle n’avait pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. Le

saint évêque lui conseille de ne pas rechercher l’occasion d’une

rencontre; mais si cette occasion se présente, il «veut» qu’elle «y

porte un cœur doux, gracieux et compatissant»; il sait bien que ce cœur

«se remuera et renversera», que «son sang bouillonnera». Mais il la

croit capable de cette nécessaire victoire sur elle-même. Il faut «aimer

toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de votre mari; oui, celle

de vos père, enfants et plus proches; oui, la vôtre, en la mort et en

l’amour de notre doux Sauveur.» Jeanne de Chantal obéit à la lettre: et

elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à être la marraine d’un enfant du

malheureux Louis d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de

Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a dit si joliment

l’abbé Bremond, «abaissent le Thabor». Il savait rudoyer à l’occasion:

«Ne soyez pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh bien!

sur des nouvelles scabreuses il ressent du trouble? Ce n’est pas grande

merveille qu’un esprit _d’une pauvre petite veuve soit faible et

misérable_. Mais que voudriez-vous qu’il fût? Quelque esprit

clairvoyant, fort, constant et subsistant? Agréez que votre esprit soit

assortissant à votre condition: _un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et

abject de toute abjection, hormis celle de l’offense de Dieu_.» Il est

vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter: «_Suis-je point trop dur, ma

fille?_» Et ce mot, où l’on sent passer comme un frémissement d’humanité

et de délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.

Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait; les idées se

précisaient; les vocations s’affermissaient. Définitivement éclairé d’en

haut, le saint jugea le moment venu de «prendre une résolution finale»;

mais auparavant, il estima «qu’il fallait encore se voir». Et au mois de

mai 1607, Mme de Chantal se mit en route pour Annecy, la «petite

villette» du bon prélat, «sans aucun désir que d’embrasser fidèlement ce

que Dieu lui ordonnerait par son entremise». «J’arrivai, a-t-elle

raconté, vers ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte,

pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout

ce qui s’était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de

ses desseins, mais seulement me disait de bien prier Dieu, et me

remettre entièrement entre ses bénites mains; ce que je tâchais de faire

incessamment.»

Le lundi de la Pentecôte, «l’ayant retirée après la sainte messe, avec

un visage grave et sérieux, et _une façon de personne tout engloutie en

Dieu_, il lui dit: «Eh bien! ma fille, je suis résolu de ce que je veux

faire de vous.--Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis

résolue d’obéir.» Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l’y

laissa, et se tint debout à deux pas d’elle: «Oui-dà, lui répondit-il;

or sus, il faut entrer à Sainte-Claire.--Mon Père, dit-elle, je suis

toute prête.--Non, dit-il, vous n’êtes pas assez robuste, il faut être

sœur de l’hôpital de Beaune.--Tout ce qu’il vous plaira.--Ce n’est pas

encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite.--Je suis prête

d’obéir», répondit-elle. Ensuite, il lui proposa diverses autres

conditions pour l’éprouver, et il trouva que c’était une cire amollie

par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d’une

vie religieuse telle qu’il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui

dit que ce n’était point en toutes ces manières de vie, dont il lui

avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara très

amplement le dessein qu’il avait de notre cher Institut. «A cette

proposition, dit notre Bienheureuse Mère, _je sentis soudain une grande

correspondance intérieure_, avec une douce satisfaction et lumière, qui

m’assurait que cela était la volonté de Dieu, ce que je n’avais point

senti aux autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement

soumise.»

La belle scène! Et comme, à travers la directe et vivante prose de la

mère de Chaugy, on voit nettement se dresser devant les yeux de notre

âme, dans la vérité simple et grave de leur attitude morale, les deux

saints personnages! Elle, à genoux, abîmée dans sa prière, dépouillée de

toute volonté particulière, cire molle entre les mains de Dieu et de son

bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas d’elle, le regard

éperdu, le visage éclairé par l’émotion intérieure, de sa voix basse,

douce et lente, il la soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la

voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre la volonté divine, il

lui dévoile tout son dessein. Il a bien compris, l’admirable manieur

d’âmes, qu’une personnalité de cette envergure n’est pas faite pour

s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. «C’est merveille, ma

fille, lui écrivait-il un jour, comme mon esprit est ferme en cet avis

de ne point semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a

besoin.» Quand on est une Jeanne de Chantal, on n’entre pas dans un

ordre fondé par une autre, fût-ce par une sainte Thérèse; on en fonde un

soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra aux âmes qui nous

ressemblent.

La décision prise, il restait à la mettre à exécution. Si fermement

attaché qu’il y fût, François de Sales y voyait toute sorte de

difficultés. «Je n’y vois goutte pour les démêler, disait-il; mais je

m’assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux

créatures.» Comment faire, notamment, pour «arracher d’entre ses

proches», un père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants encore

bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement aimée, aussi

scrupuleuse à remplir tous ses devoirs que l’était Jeanne de Chantal? Et

comment enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, sous la main de

son fondateur, la congrégation nouvelle? La pieuse baronne partageait à

cet égard toutes les perplexités de l’évêque; et tous deux pensaient

qu’il leur faudrait bien attendre au moins six ou sept ans pour réaliser

leur dessein.

Sainte Jeanne de Chantal · 第 3 / 12 段