Monthelon est à trois lieues d’Autun. Le manoir, simple ferme

aujourd’hui, qui faisait soupirer plus tard Mme de Sévigné, a moins

grand air que Bourbilly. Au milieu de vastes prairies, des tours rondes,

encadrant une galerie qui ouvre sur une cour. La vie qu’allait y mener

cette jeune veuve de trente ans, et dont, par avance, elle se promettait

peu de joies humaines, dépassera encore ses peu optimistes prévisions.

Mal accueillie par la toute-puissante maîtresse, qui n’avait pas dû

conseiller et approuver sa venue, elle se heurta bien vite à une

hostilité de tous les instants. Médisances, faux rapports, allusions

blessantes, aigreurs, reproches, «injures» même, on n’épargna rien pour

rendre intolérable à la pauvre baronne le séjour de Monthelon et pour

lui aliéner l’affection de son trop crédule et faible beau-père.

«Naturellement vive et impérieuse», comme toutes les personnalités

supérieures, Jeanne de Chantal eut beaucoup à souffrir de toutes ces

misères. En admirable maîtresse de maison qu’elle était, elle vit avec

peine le désordre et le gaspillage qui régnaient au château, et elle

essaya tout d’abord d’y porter remède. Des scènes pénibles furent sa

récompense. Désavouée par son indigne beau-père, elle se résigna au rôle

effacé où on voulait la confiner. On assurait sa nourriture et «son

petit train»; «le reste de l’entretien se prenait sur les revenus de

Bourbilly». «Elle n’eût osé faire donner un verre de vin à un messager»

sans la permission de l’autre. Elle poussait l’abnégation jusqu’à

supporter que l’on traitât les enfants de cette créature sur le même

pied que les siens propres, «leur apprenant à lire, les peignant et les

habillant de ses propres mains». Jamais une plainte ni un signe

d’impatience. Tout son temps libre, elle le réservait aux pauvres, pour

lesquels elle travaillait sans cesse. Dans une chambre écartée, elle

avait organisé une abondante pharmacie; et de toutes parts, pauvres et

malades accouraient vers elle.

Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures d’une nature ardente,

plus disposée à dominer qu’à s’humilier. La religion pacifiait tout

cela, ramenait dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et la

sérénité. En 1603, Mme de Chantal s’était fait affilier à la

congrégation des Franciscains, «afin de participer aux biens qui se font

en icelle». Elle avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation

de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et qu’on la lui dît tous les

jours. Pendant le carême, elle se levait de grand matin, montait à

cheval, et allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait à

cheval, et passant par de petites rues pour n’être ni vue, ni arrêtée,

elle repartait au grand trot pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure

où le vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa présence,

avait coutume de se mettre à table. «Elle se contentait, nous dit sa

biographe, d’ouïr la parole de Dieu et la cacher en son cœur, pour la

réduire en pratique.» Tant de ferveur, de patience, de courage et

d’humble résignation n’allait pas tarder à recevoir leur mystique

récompense.

CHAPITRE IV

A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ

Il était d’usage, à Dijon, que le «corps de ville» fît appel à quelque

prédicateur réputé pour prêcher le carême et l’avent. Or, le 3 août

1603, sur proposition du maire, on décida de s’adresser pour l’année

suivante à «messire François de Sales, prince-évêque de Genève»,

«personnage de grande doctrine en la théologie», et dont le renom ne

faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes les difficultés qui

semblaient se conjurer pour mettre obstacle à ce dessein, se sentit

«l’âme tirée par Dieu» et «secrètement forcé» de répondre à cet appel

qui semble «l’avoir fort surpris», et, par une lettre charmante qui nous

a été conservée, il accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent,

mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et, au début du mois de

mars 1604, M. de Sales s’acheminait vers la vieille cité bourguignonne.

De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à venir à Dijon passer le

temps du carême et entendre un orateur dont on disait tant de bien. Mme

de Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père et elle se mit

en route avec ses enfants pour la maison paternelle, heureuse de s’y

retrouver et, à son insu, marchant vers son destin.

Elle n’arriva que le premier vendredi de carême (5 mars 1604), et, le

jour même, elle se rendit à la Sainte-Chapelle pour entendre le sermon.

Quand François de Sales monta en chaire, elle «connut, au premier regard

qu’elle jeta sur lui»,--on devine avec quel émoi!--«que c’était celui-là

même que Dieu lui avait montré pour directeur».

L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était grand, d’aspect

robuste, le visage plein, allongé par la barbe, la lèvre fine, prête au

sourire, le regard pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement

découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu rendre, c’est, quand il

priait, prêchait ou officiait, l’espèce de splendeur diffuse qui

irradiait de tout son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange

de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée et de gravité, de majesté

même. Sa voix avait un charme de douceur incomparable. Son débit grave

et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la souriante

familiarité, l’accent intime, la flamme secrète de sa parole, tout cela

enlevait, conquérait les cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme

«céleste», qui s’adressait à d’autres âmes, plus humbles, et qui peu à

peu les élevait jusqu’à elle. A Paris, où, deux années auparavant, il

avait prêché plus de cent fois, il avait connu de grands succès, et la

chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs. A Dijon, il

devait retrouver des triomphes analogues: avec une humilité parfaite il

en rapportait tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu.

En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel fut le sujet de son

discours? Nous l’ignorons,--car les quatre ou cinq brefs sommaires en

latin qui nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons de ce

même carême;--mais nous ne pouvons douter que l’impression produite sur

Mme de Chantal ne fût très vive. «J’admirais tout ce qu’il faisait et

disait, a-t-elle déclaré, et le regardais comme un ange du Seigneur.»

«Tous les jours, elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire

du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait.» Et lui, tout

absorbé qu’il fût par son sermon, avait bien remarqué cette pieuse

auditrice, et reconnu en elle «celle que Dieu lui avait autrefois

montrée». Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre frère de

la baronne, l’archevêque de Bourges, avec lequel il avait eu, au sujet

de biens ecclésiastiques, conférés par le Roi, une contestation, vite

apaisée d’ailleurs: «Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il, quelle

est cette jeune dame, _claire-brune_, vêtue en veuve, qui se met à mon

opposite au sermon, et qui écoute si attentivement la parole de vérité?»

Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près. L’évêque de Genève

était descendu chez un ami intime du président Frémyot, M. de Villers,

avocat du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et chez son fils.

Là, et chez d’autres amis communs, il rencontrait Mme de Chantal qui «le

suivait partout, tant qu’elle pouvait». Il se plaisait chez les Frémyot,

qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux. Il aimait «d’une

affection totalement filiale» le président, dont il admirait et

consultait «la belle bibliothèque», et qui, de son côté, «ne pouvait

assez hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation».

Et surtout il se sentait tout particulièrement attiré vers cette âme,

qu’il devinait unique, de jeune femme, sur laquelle il avait sans doute

déjà des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière. Un

jour il lui demanda si elle songeait à se remarier, et sur sa réponse

négative: «Eh bien! dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne.»

Innocente coquetterie ou simple habitude mondaine, «elle portait encore

certaines parures et gentillesses permises aux dames de qualité après

leur second deuil». Dès le lendemain, les «gentillesses» disparurent, au

grand contentement de l’évêque. Mais le sacrifice, à son gré, n’avait

pas été complet. En dînant, il remarqua encore «des petites dentelles de

soie à son attifet de crêpe»: «Madame, observa-t-il, si ces dentelles

n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être propre?» Le soir même, en se

déshabillant, elle les décousit elle-même. Un autre jour, «voyant des

glands au cordon de son collet», il lui dit: «Madame, votre collet

laisserait-il d’être bien attaché, si cette invention n’était pas au

bout du cordon?» Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les

glands. L’épreuve, cette fois, était décisive.

Bien qu’elle «mourût d’envie» de se confier à un aussi saint personnage,

elle n’osait le faire à cause des engagements que son autre directeur

lui avait fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque temps, de

peur qu’elle ne lui échappât, avait placé auprès d’elle, comme

surveillante, une de ses filles spirituelles qui avait pour mission de

ne la point quitter d’une semelle. Le mercredi saint, Mme de Chantal

subit «une si furieuse attaque de tentation» qu’elle dut aller chercher

quelque calme auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa

surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à moitié,--car ses

scrupules ne l’abandonnaient pas,--son frère, l’archevêque de Bourges,

gardait la porte de la salle, pour que personne ne pût entrer. Scène

d’un haut comique dans sa gravité, et que la rieuse Jeanne devait plus

tard, j’imagine, conter avec un demi-sourire. De cet entretien «elle

sortit tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui avait

parlé». La semaine suivante, elle exprima au pieux évêque son grand

désir de recevoir les sacrements par lui. Il y fit, «pour l’éprouver»,

quelque difficulté; mais enfin il y consentit, «et Dieu lui donna dans

cette confession de si grands sentiments et lumières pour le bien et la

conduite de sa pénitente, et _sentit loger cette âme si intimement dans

la sienne_, que lui-même entrait en profonde considération, ainsi qu’il

dit par après». Cependant, elle n’osait pas encore se dégager de son

jaloux directeur; et François de Sales, toujours prudent et discret, la

rassurait, la calmait, s’accommodant d’un partage qui conciliait tout,

et où elle crut tout d’abord «trouver son compte».

Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait l’admiration et la

gratitude universelles par son ardent, son inlassable amour des âmes. Il

se faisait tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de prêcher

le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni aux Ursulines les dames

pieuses de la ville et il leur faisait des instructions familières sur

la vie dévote. Mme de Chantal ne manquait point de s’y rendre. Du

premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré. «_Dès le

commencement_ que j’eus l’honneur de le connaître, a-t-elle dit, je

l’admirais comme un oracle, _je l’appelais saint du fond de mon cœur_ et

le tenais pour tel.» Et ailleurs: «Son maintien si digne et si saint me

touchait à ce point que _je ne pouvais retirer mes yeux de dessus lui_.

Ses paroles ne m’édifiaient pas moins: il parlait peu, mais d’une

manière si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui le

consultaient, que _je n’estimais aucun bonheur comparable à celui d’être

auprès de lui_, d’entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa

bouche, et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, _je me

serais estimée trop heureuse d’être la dernière de ses domestiques_.»

Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges disait sa première messe;

l’évêque de Genève l’assistait, et comme tous les autres prêtres, devait

communier de sa main. «Il se mit à genoux au bas du marchepied, et se

traîna en cette posture jusqu’à l’endroit du milieu de l’autel pour

recevoir la sainte communion avec tant de dévotion, qu’il tira les

larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de toute la tête, surtout

au moment où le jeune Frémyot, le cœur ému et les yeux en larmes, déposa

la sainte hostie sur les lèvres du saint évêque.» Mme de Chantal fut

témoin du prodige, qu’elle signala à l’une de ses cousines, et l’on juge

de son émotion quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait se

rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit François de Sales lui

proposer de s’y retrouver: elle «sentit une grande joie de cette

espérance».

Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple «qui était fort content

de lui» s’assembla en foule dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne,

qu’occupait l’archevêque de Bourges et lui prodigua les témoignages les

plus touchants de la plus respectueuse gratitude. On ne voulait pas le

laisser partir; on sollicitait sa bénédiction; on proposait même de le

porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le maire et les échevins vinrent

le remercier de sa peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux

présents, qu’il refusa, «ayant fait vœu contraire». «Je ne veux que vos

cœurs», protestait-il. Il les emportait avec lui. «Je ne rencontrai

jamais, écrivait-il un peu plus tard, un si bon et si gracieux peuple,

ni si doux à recevoir les saintes impressions.» La voiture put enfin

s’ébranler. On le reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de Losne.

La veille, il était venu faire ses adieux à la famille du président

Frémyot. «Madame, dit-il à Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous

parler en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès que j’ai le

visage tourné du côté de l’autel pour célébrer la sainte messe, je n’ai

plus de pensées de distraction; _mais depuis quelque temps vous me venez

toujours autour de l’esprit, non pas pour me distraire, ains pour me

plus attacher à Dieu_; je ne sais ce qu’il me veut faire entendre par

là.» Et au premier relais, il lui envoya ce court billet: «Dieu, ce me

semble, m’a donné à vous. Je m’en assure toutes les heures plus fort.

C’est tout ce que je vous puis dire; recommandez-moi à votre bon ange.»

Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux.

La veille de la Pentecôte, Mme de Chantal fut prise d’une mortelle

angoisse: pour suivre la volonté de Dieu, devait-elle «se ranger

totalement sous la conduite du saint Évêque», ou bien revenir à son

ancien directeur? De guerre lasse, elle fait appel à son confesseur, le

Père de Villars, recteur des Jésuites, «homme profond en science, et

d’une éminente piété et religion», lequel lui affirme «avec des

sentiments de Dieu extraordinaires» que sans hésitation possible elle

devait accepter la direction de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces

discours, elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier directeur

était revenu: sans la blâmer de ce qu’elle avait fait, et même en

l’autorisant à écrire à François de Sales, il insistait sur la nécessité

d’un directeur unique et la pressait de renouveler ses vœux. Le saint

évêque, comme s’il hésitait un peu à contracter les derniers

engagements, à moins que ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne

rien brusquer et de mieux connaître la vraie volonté divine, le saint

évêque écrivait de fort belles lettres, charmantes et affectueuses,

demandant le nom et l’âge des enfants «qu’il tient pour siens devant

Dieu», mais se tenant dans les généralités, ne disant ni oui ni non, et

se gardant bien de trancher dans le vif. Enfin il déclara qu’il fallait

se revoir, d’abord à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait fait

vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de Chantal n’eut que le temps

d’aller à Fontaine-lez-Dijon prier saint Bernard, pour lequel elle avait

une dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir d’une vision

qu’elle avait eue naguère, accompagnée de la présidente Brulart et de

l’abbesse du Puy d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude «avec une grande

allégresse intérieure».

Elle arriva le 21 août dans la charmante petite ville qu’encadre de

façon si pittoresque tout un cirque de verdoyantes montagnes. François

de Sales, de son côté, y arrivait avec sa mère, Mme de Boisy, et sa

jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et présentations faites,

l’évêque laisse les quatre autres femmes ensemble et, prenant Jeanne de

Chantal à part, «il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en elle,

ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité et candeur, qu’elle

n’oublia rien». Lui écoute attentivement, mais ne répond rien, et ils se

séparent. Le lendemain matin, il va la trouver. «Il paraissait tout las

et abattu: «Asseyons-nous, lui dit-il, _je suis tout las et n’ai point

dormi, j’ai travaillé toute la nuit à votre affaire_. Il est fort vrai

que c’est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite

spirituelle, et que vous suiviez mes avis.» Un instant de silence; puis,

levant les yeux au ciel: «Madame, vous le dirai-je? Il le faut dire,

puisque c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents ne

valent rien qu’à détruire la paix d’une conscience. Ne vous étonnez pas

si j’ai tant retardé à vous donner une résolution: je voulais bien

connaître la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de fait en cette

affaire que ce que sa main ferait.»--«J’écoutais, a dit Jeanne, le saint

prélat, comme si une voix du ciel m’eût parlé; _il semblait être dans un

ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles l’une

après l’autre, comme ayant peine à parler._» Le même jour, à la messe,

tandis qu’elle renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de

chasteté, lui-même, «élevant le très saint sacrement de l’autel, à la

vue de la divine Majesté, de la très sainte Vierge Notre-Dame, de son

bon ange, et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très chère

fille, et de toute la cour céleste», «réitérait et confirmait son vœu

solennel de perpétuelle chasteté», et il «promettait de conduire, aider,

servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le plus

soigneusement, fidèlement et saintement qu’il saurait en l’amour de Dieu

et perfection de son âme». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte

écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles. Le même jour, elle

commençait sa confession générale, qui fut terminée le 25. Il lui donna

une règle de vie; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse d’être

enfin affranchie de cette «captivité intérieure» où son âme était tenue

jusqu’alors.

Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage à l’église de

Notre-Dame de l’Étang où, quelques mois auparavant, elle avait

accompagné François de Sales, et, «en présence de la glorieuse Vierge

Marie», elle y renouvelle ses vœux, et en dresse l’acte qu’elle signe de

son sang sur l’autel. Ses troubles étaient revenus: inquiétude au sujet

de son premier directeur, «tentations de la foi». Il fallut que l’évêque

de Genève lui écrivît une longue et admirable lettre pour la rassurer,

la prémunir et la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur

«mollet»: il libère, mais il mortifie: «Il sera bon d’appliquer

quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon

que vous serez disposée. C’est grand cas comme cette recette s’est

trouvée bonne en une âme que je connais... Mais de ce troisième remède,

il en faut user modérément, et selon le profit que vous en verrez

réussir par l’expérience de quelques jours.» Et il entre dans le détail

des exercices de piété, des devoirs quotidiens, des règles à suivre pour

l’éducation des enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond,

nous paraître sa direction, elle n’est point rude, inhumaine et

contraignante; elle est toute parfumée de tendresse. Sa grande règle,

qu’il écrit «en grosses lettres» est la suivante: «_Il faut tout faire

par amour et rien par force; il faut plus aimer l’obéissance que

craindre la désobéissance._» Et pour apaiser tous les scrupules de sa

pénitente, écoutez de quel ton il lui parle et l’encourage: «Ma très

chère sœur, sachez que dès le commencement que vous conférâtes avec moi

de votre intérieur, Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand

vous vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut un lien

admirable à mon âme _pour chérir de plus en plus la vôtre_, ce qui me

fit vous écrire que Dieu m’avait donné à vous, ne croyant pas _qu’il se

pût plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon esprit_, et

surtout en priant Dieu pour vous... Chaque affection a sa particulière

différence d’avec les autres. _Celle que je vous ai a une certaine

particularité qui me console infiniment_, et, pour dire tout, qui m’est

extrêmement profitable... _Je n’en voulais pas tant dire, mais un mot

tire l’autre_, et puis je pense que vous le ménagerez bien.» Et à propos

de l’Église qui «ne nous enseigne point de prier pour nous en

particulier, mais toujours pour nous et nos frères chrétiens»: «Il ne

m’était jamais arrivé, dit-il, sous cette forme de pensée générale, de

porter mon esprit à aucune personne particulière: depuis que je suis

sorti de Dijon, sous cette parole de _nous_, plusieurs personnes qui se

sont recommandées à moi me viennent en mémoire; _mais vous, presque

ordinairement la première_, et quand ce n’est pas la première, _qui est

rarement, c’est la dernière pour m’y arrêter davantage_. Se peut-il dire

que cela? Mais, à l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique point à

personne; _car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec toute vérité et

pureté_.»

Il faudrait, pour commenter une telle page, où l’amitié la plus tendre

et la plus chastement spirituelle s’enveloppe de tant de pudeur et la

ferveur religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement

délicate que celle du saint évêque de Genève. Et l’on conçoit que Mme de

Chantal ait pu dire: «Je l’avais en telle vénération que, quand je

recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à genoux, et les

baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu’il me disait, comme

provenant de l’esprit de Dieu.»

En même temps qu’à Mme de Chantal, il écrivait à son frère, l’archevêque

de Bourges, qui lui avait demandé des conseils sur la prédication, à son

père, le président Frémyot qui lui demandait des conseils de direction.

«Je vous supplie, disait-il à ce dernier, d’ôter le plus de vos

affections de ce monde que vous pouvez, et, à mesure que vous les

arracherez, de les transplanter au Ciel.» Voulait-il déjà préparer le

vieillard aux séparations qui allaient suivre et que déjà il prévoyait?

En tout cas, M. Frémyot devait plus tard se rappeler ces pressantes

exhortations.

Ainsi intimement associée à la vie intérieure de François de Sales, Mme

de Chantal n’a pourtant pas, du premier coup, trouvé la paix de l’âme à

laquelle elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle a fait

de son saint directeur est le bon. Ses tentations, surtout contre la foi

et contre l’Église, redoublent. Éprise de perfection comme elle l’est,

mais trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler les étapes et

s’élever sans coup férir, d’un premier élan, jusqu’au sommet de la vie

mystique. Et elle retombe sur elle-même: elle a des défaillances, des

chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des amertumes; les

sources de la sensibilité religieuse semblent taries en elle. Elle

souffre, elle dépérit, même physiquement, et elle s’applique à la lettre

la divine parole: «Mon âme est triste jusqu’à la mort.» Dans cette

nouvelle crise, l’évêque de Genève la soutient, l’éclaire de ses

conseils, de son expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure,

la calme, lui prêche la patience, qui «est d’autant plus parfaite

qu’elle est moins mêlée d’inquiétude et d’empressement»; il lui indique

les meilleurs moyens de repousser l’assaut de «l’ennemi»; il la conjure

d’«acquiescer entièrement» à la volonté de Dieu: «il veut que vous le

serviez sans goût, sans sentiment, avec des répugnances et convulsions

d’esprit»; il lui prodigue les témoignages de la plus touchante

affection. «Et courage, _ma chère âme_, s’écrie-t-il... Voyez-vous, _ma

fille, mon âme_,... ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner

aucune peine; car je proteste que ce m’est une extrême consolation

d’être pressé de vous rendre quelque service...» Enfin, ils décidèrent

de se revoir encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte de

1605.

Sainte Jeanne de Chantal · 第 2 / 12 段