LES GRANDS CŒURS
VICTOR GIRAUD
SAINTE JEANNE
DE CHANTAL
«Un cas humain représenté au vif.»
(AMYOT.)
«Je vous vois avec votre cœur vigoureux qui aime et qui veut
puissamment, et je lui en sais bon gré: car ces cœurs à demi
morts, à quoi sont-ils bons?»
(Lettre de SAINT FRANÇOIS DE SALES à SAINTE JEANNE DE CHANTAL.)
E. FLAMMARION, ÉDITEUR
LES GRANDS CŒURS
VOLUMES PARUS:
RENÉ BAZIN PIE X
de l’Académie française.
MARIE GASQUET SAINTE JEANNE D’ARC
HENRI GHÉON LE SAINT CURÉ D’ARS
VICTOR GIRAUD SAINTE JEANNE DE CHANTAL
GEORGES GOYAU SAINT BERNARD
de l’Académie française.
HENRI-ROBERT LOUIS XVI
de l’Académie française.
-- MALESHERBES
FRANCIS JAMMES LAVIGERIE
Mgr JULIEN SAINT FRANÇOIS DE SALES
Évêque d’Arras. Membre de l’Institut.
CHARLES LE GOFFIC LA TOUR D’AUVERGNE
M.-D. ROLAND-GOSSELIN, O. P. ARISTOTE
GÉNÉRAL WEYGAND TURENNE
COLETTE YVER SAINT PIERRE
RENÉE ZELLER LACORDAIRE
La Collection «Les Grands Cœurs» publiera des ouvrages de Mgr Grente,
évêque du Mans; M. Pierre de Nolhac, de l’Académie française; Duc de la
Force, de l’Académie française; R. P. Sertillanges, de l’Institut; R. P.
Janvier, A. Chérel, René Johannet, Édouard Schneider, José Vincent, etc.
C’est le propre des grands cœurs de découvrir le principal
besoin des temps où ils vivent et de s’y consacrer.
P. Lacordaire.
Il a été tiré de cet ouvrage:
dix exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 10,
et soixante-quinze exemplaires sur papier teinté
vélin pur fil Lafuma
numérotés de 11 à 85.
_Nihil obstat:_
Lutetiæ Parisiorum
die XXVI junii anno MCMXXIX
YVO DE LA BRIÈRE,
cens. dep.
_Imprimatur:_
Lutetiæ Parisiorum
die 16a novembris 1929
V. DUPIN,
v. g.
Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous
les pays.
Copyright 1929, by ERNEST FLAMMARION.
A MA FEMME
CHAPITRE PREMIER
JEUNE FILLE D’AUTREFOIS[1]
[1] Ce petit livre doit beaucoup à ses devanciers: au volume récent,
sagace et bien informé de M. le vicomte du Jeu (Perrin), à la
copieuse biographie classique de Mgr Bougaud (Poussielgue), au livre
si vivant, si fin et si pénétrant de l’abbé Bremond (Gabalda), aux
travaux de MM. Henry Bordeaux et F. Strowski (Plon). Et, bien
entendu, on s’est reporté aux sources proprement dites, à la
délicieuse Vie de sainte Chantal par sa secrétaire, la mère de
Chaugy, aux œuvres et aux lettres de la Sainte, à la correspondance
de saint François de Sales, dans les admirables éditions qu’en ont
procurées les visitandines du premier monastère d’Annecy.
Elle est née à Dijon, comme saint Bernard et comme Bossuet. Comme eux de
vieille souche bourguignonne, elle est bien de cette race où le sang est
chaud, dru, généreux, où l’ardeur idéaliste s’accompagne toujours d’un
ferme bon sens, d’une forte attache aux réalités de la vie et du sol,
d’un magnifique besoin d’action. Par son père, le président Frémyot,
elle appartient à une famille de parlementaires où le loyalisme
monarchique et catholique est une vivante et constante tradition. Par sa
mère, Marguerite de Berbisey,--les Berbisey se sont alliés à la famille
de saint Bernard,--elle a comme recueilli une parcelle de l’héritage
moral de l’homme étonnant qui fut en son temps le fondé de pouvoirs de
la papauté. «Bon sang ne peut mentir», disait-elle; et ce n’est pas elle
qui eût fait mentir le proverbe.
Comme les Pascal, comme les Bossuet, comme nombre de familles de
l’ancienne France, les Frémyot ont progressivement franchi «l’étape».
Sortis probablement du peuple, ils s’élèvent peu à peu jusqu’aux plus
hautes magistratures provinciales. Le bisaïeul du président Frémyot
était un simple officier de la maison du Téméraire; son grand-père fut
clerc et auditeur des comptes; son père, conseiller au Parlement de
Bourgogne; lui-même fut successivement conseiller maître à la Chambre
des Comptes, avocat général, président à mortier du Parlement, maire de
Dijon. De génération en génération, on le voit, ces Frémyot montent et
se poussent. Leur activité, leur intelligence, leur esprit d’ordre, leur
sens des affaires ont assuré leur fortune, donné l’essor à leurs
légitimes ambitions. Robustes et fervents chrétiens, d’ailleurs, ils
n’entendent pas plaisanterie sur le chapitre de la religion; ils n’ont
aucune complaisance pour les hérétiques. Mme de Chantal pourra dire avec
vérité qu’elle «rendait tous les jours grâces à Dieu de ce que jamais
aucun de sa race, à ce que l’on ait su, n’a été que très bon
catholique». Et c’est elle, sans doute, qui a conté à sa confidente, la
charmante mère de Chaugy, la savoureuse et symbolique anecdote que
voici:
Son grand-père, le conseiller Jean Frémyot, à l’âge de soixante-quinze
ans, «eut révélation du jour et de l’heure de son décès». La veille, il
alla dire adieu à ses parents et amis, «leur disant, avec une sainte
simplicité, qu’il était sur son départ pour aller au voyage éternel».
Mais il était trop faible pour monter sur sa petite mule. Alors, «cette
bête, comme si elle eût connu la nécessité de son maître, étend ses
quatre jambes, s’abaisse jusque quasi à toucher la terre avec son
ventre, et demeure dans cette posture jusqu’à ce que ce bon vieillard
fût bien agencé sur sa selle, que tout doucement elle se releva tirant
ses pieds l’un après l’autre, et au retour de ce petit voyage, elle se
mit dans la même posture pour laisser descendre commodément son bon
maître.» Celui-ci, rentré chez lui, se mit au lit, passa la nuit en
prières, et, le matin venu, après s’être confessé, avoir communié, reçu
l’extrême-onction, se fit dire une messe qu’il entendit pieusement de
son lit. Au moment où le prêtre levait le calice, il expira comme il
l’avait prédit, «disant, en latin, ce verset de David: _Quando
consolaberis me?_ O Dieu! quand me consolerez-vous?»
Plus anciennement connus que les Frémyot, les Berbisey se sont élevés
comme eux aux premières charges du Parlement de Bourgogne. Là aussi les
traditions de foi et de vertus chrétiennes sont restées très vivaces. De
Marguerite de Berbisey, la mère de sainte Chantal, morte au bout de
quatre ans de mariage, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elle fut
«regrettée de tous et surtout des pauvres, qui l’accompagnèrent à sa
dernière demeure, en pleurant et en l’appelant tout haut leur
bienfaitrice».
Resté veuf à trente-six ans avec deux filles et un fils en bas âge,
Bénigne Frémyot partagea son temps entre ses occupations
professionnelles et l’éducation de ses enfants. Sa plus jeune sœur,
veuve, elle aussi, vint habiter avec lui et tenir sa maison. Ce foyer
ainsi reconstitué ne paraît pas avoir été trop austère. Dans ce pays de
vie plantureuse et facile on n’est pas très morose, et le monde
parlementaire en particulier a presque toujours su fort bien concilier
la gravité des idées et des mœurs avec les libres agréments de la vie
sociale.
Le président Frémyot n’aimait pas les protestants, et dès sa jeunesse il
ne perdait pas une occasion de combattre leur influence. Soir et matin,
il réunissait ses enfants et, dans des entretiens familiers, il veillait
à leur instruction religieuse, les mettant en garde contre l’hérésie,
réchauffant et entretenant leur foi dans la véritable Église. Ces leçons
n’ont point été perdues.
C’était une haute et forte personnalité que celle du président Frémyot.
La netteté de son esprit, la droiture de son jugement, l’élévation et
l’énergie de son caractère s’étaient de bonne heure imposées à tous ses
collègues, et telle était son autorité, comme avocat général, que la
cour ne manquait jamais de se rallier à ses conclusions. Il est à
croire qu’il approuva vigoureusement la généreuse attitude du
lieutenant-général de la province, Léonor de Chabot-Charny qui, sous
l’influence de Pierre Jeannin, avocat-conseil de la ville, au moment de
la Saint-Barthélemy, refusa d’exécuter les ordres sanguinaires qu’il
avait reçus. Bien que l’heureuse ville de Dijon, derrière ses fortes
murailles, fût à l’abri des coups de main, le zèle catholique et le
patriotisme de Bénigne Frémyot s’attristaient des maux sans nombre que
les funestes guerres religieuses déchaînaient sur tout le pays. Les
bandes de Coligny, surtout leurs alliés, les reîtres et lansquenets
venus d’Allemagne, à plus d’une reprise parcourent la Bourgogne,
pillant, brûlant, violant, massacrant, en dignes successeurs des hordes
d’Attila. Partout des scènes de meurtre et de désolation: les hommes se
jetant à l’eau ou sautant par-dessus les murs, les femmes «se sauvant
toutes nues en chemise par les chemins avec leurs petits enfants»; plus
de quatre cents villages brûlés en 1569; nouvelle invasion dévastatrice
en 1576: il semblait que ces effroyables misères ne dussent jamais
prendre fin.
Vingt ans encore les guerres civiles vont déchirer la France. Sous
l’impopulaire Henri III, la Bourgogne, longtemps fidèle à son roi,
adhère bruyamment à la Ligue: en 1588, le Parlement enregistre
solennellement l’édit. Persécuté, honni pour son obstiné loyalisme, M.
Frémyot se retire à Flavigny avec les rares parlementaires,--un Bossuet,
note l’abbé Bremond, était du nombre,--auxquels il a fait partager ses
convictions; et là, muni des pleins pouvoirs du roi, il oppose un
Parlement légal au Parlement rebelle. Menacé par les ligueurs de
recevoir «dedans un sac» la tête de son fils, leur prisonnier, il
adresse au lieutenant-général une lettre très digne sans raideur et très
ferme, empreinte du plus noble stoïcisme, et qu’on nous a heureusement
conservée: «Ni les tourments que l’on pourrait me donner, y disait-il,
ni ceux que l’on fera à mon fils, que je sentirai plus que les miens, ne
me pourraient ébranler à faire chose contre mon honneur et le devoir
d’un homme de bien. J’aime mieux mourir tôt, ayant la réputation
entière, que vivre longuement sans réputation.» Ce langage cornélien dut
toucher le lieutenant-général: les ligueurs se contentèrent d’une «très
grosse rançon».
Henri III meurt assassiné: le roi légitime est un huguenot. Grave crise
de conscience pour le président Frémyot: «en une nuit, il devint tout
blanc du côté sur lequel il s’était couché». Mais son parti est pris: il
n’abjurera pas sa foi monarchique. A Flavigny, à Semur, il organise la
résistance à la Ligue: il paie de ses deniers les soldats du roi de
France, lui recrute partout des partisans, leur fait prêter serment, «à
la condition qu’il se ferait catholique», sacrifiant tout, son temps, sa
santé, sa situation, sa fortune, à la cause qu’il avait embrassée.
Quand, le 20 juin 1595, Henri IV, converti, sacré roi de France,
vainqueur des Espagnols à Fontaine-Française et rentré dans sa bonne
ville de Dijon enfin soumise, se fit présenter le petit parlement de
Semur qu’il avait immédiatement convoqué, ce dut être pour M. Frémyot
une grande joie. Il n’abusa pas de sa victoire. Henri IV lui «départit
ses caresses royales avec profusion» et voulut faire de ce juste un
premier Président: il refusa et se fit accorder simplement la grâce d’un
de ses plus mortels ennemis que le roi allait envoyer au supplice.
«Sire, lui déclara-t-il un jour, je vous confesse que si Votre Majesté
n’eût crié de bon cœur: Vive l’Église romaine! je n’aurais jamais crié:
Vive le roi Henri IV!» Henri IV, qui aimait cette chrétienne franchise,
eût été heureux d’avoir sous la main à Paris le président Frémyot.
Celui-ci ne voulut pas quitter Dijon. Son expérience de la vie et des
hommes, tous les deuils qui l’avaient accablé l’avaient sans doute
détaché du monde: il voulait se faire prêtre; il ne le put, ayant été
marié deux fois, et la seconde avec une veuve. Redevenu très populaire,
comblé de faveurs et de bénéfices par le roi, nommé par le Parlement,
puis confirmé par le peuple, maire de Dijon, il fut, quinze années
durant, dans sa province natale, l’un de ceux qui, par leur zèle et leur
dévouement, collaborèrent le plus activement à l’œuvre réparatrice que
l’autorité royale avait entreprise.
De ce grand chrétien, de ce père héroïque et sage qu’elle aimait et
respectait profondément, Jeanne de Chantal sera la digne fille. Elle
avait une sœur aînée, Marguerite, d’un an plus âgée qu’elle, et un frère
cadet, André, plus tard archevêque de Bourges, dont la naissance coûta
la vie à sa mère. Elle était née le 23 janvier 1572,--l’année de la
Saint-Barthélemy,--tout près du Palais, dans le vaste hôtel, aujourd’hui
détruit, des Frémyot. Elle fut baptisée le jour même et appelée Jeanne,
du nom de saint Jean l’Aumônier, dont c’était la fête. L’éducation à la
fois virile et tendre qu’elle reçut de son père et de sa tante suppléa,
dans la mesure du possible, à l’absence d’une direction maternelle, et
il en fut pour elle, nous dit-on, «non guère moins que si elle eût été
au sein de sa défunte mère». C’était une enfant vive et pieuse, et les
mots d’enfant qu’on nous cite d’elle nous donnent à croire qu’elle avait
de bonne heure hérité du peu de sympathie de son père pour les
protestants. Il ne semble pas qu’on ait beaucoup poussé son instruction:
son intelligence, ses lectures, ses observations personnelles feront le
reste. «Elle apprenait, nous dit la mère de Chaugy, avec une grande
souplesse et vivacité d’esprit tout ce qu’on lui enseignait, et on
l’instruisait de tout ce qui est convenable à une demoiselle de sa
condition et de son bon esprit: à lire, écrire, danser, sonner des
instruments, chanter en musique, faire des ouvrages, etc., etc.»
Et, bien entendu, dans ce milieu très profondément religieux, on
cultivait et on encourageait ses précoces dispositions à la piété. Elle
avait une dévotion toute particulière pour la Vierge, «se nommant
elle-même son enfant». Elle pleurait à la vue d’un malheureux. «Si je
n’aimais pas les pauvres, disait-elle, il me semble que je n’aimerais
plus le bon Dieu.» Et de sa confirmation date un désir «qui ne la quitte
plus, de faire de grandes choses pour Dieu, et même de souffrir le
martyre».
N’allons pas croire, cependant, que d’austères pensées de cloître
hantaient déjà cette vive jeunesse. Dans ces vieilles familles
bourguignonnes de magistrats humanistes et bons vivants on savait
concilier les devoirs et les plaisirs, Dieu et le monde. Un mot, un
simple mot de la mère de Chantal nous ouvre à cet égard les plus
aimables perspectives. «Moi, dit-elle, _qui ai été fille à toute folie_,
quand je donnais aux étourneaux que je nourrissais un petit morceau de
sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout où je voulais.»
Je la vois, pleine de vie, de santé et de bonne humeur, jolie d’ailleurs
et le sachant peut-être, rieuse et même un peu espiègle, aimant toutes
les belles et bonnes choses de la nature et de la vie, délicieusement
primesautière, charmante en un mot et «traînant tous les cœurs après
soi»: car j’imagine que ce n’étaient pas les seuls étourneaux qui la
suivaient «en haut et en bas, partout où elle voulait». Et elle me fait
un peu songer à Jacqueline Pascal enfant.
En 1587, sa sœur aînée, Marguerite, épousait, à seize ans, Jean-Jacques
de Neuchaize, seigneur des Francs, âgé de quarante. Les Neuchaize
étaient de bons gentilshommes du Poitou, apparentés aux Saulx-Tavanes,
une des plus grandes familles de Bourgogne: par ce brillant mariage, les
Frémyot gravissaient un nouvel échelon de la hiérarchie sociale. Le
jeune ménage retourna peu après en Poitou, emmenant Jeanne, qui devait
s’entendre à merveille avec sa sœur et qui, probablement, son père étant
sur le point de se remarier, ne se souciait guère de rester seule avec
une belle-mère. M. Frémyot «souhaitait fort de la garder auprès de soi»,
mais «il s’en dépouilla néanmoins pour le contentement de sa fille
aînée». Peut-être aussi, songeant à son prochain remariage, aux troubles
croissants qui menaçaient de désoler la Bourgogne, jugeait-il plus sage
et plus prudent d’éloigner quelque temps la jeune fille. Cet éloignement
devait durer cinq ans.
Chez le baron des Francs servait «une vieille demoiselle», une
gouvernante sans doute, un peu sorcière, à ce qu’il paraît, et qui
«n’oublia rien pour flétrir par ses artifices cette belle fleur
croissante». Jeanne, sauvegardée par sa piété, sut se dérober à toutes
ces manœuvres corruptrices, et elle finit par obtenir de son beau-frère
qu’il congédiât «cette mauvaise créature». M. des Francs aurait voulu
marier sa jeune belle-sœur dont le sérieux et la grâce avenante
séduisaient tout le monde. Elle repoussa deux demandes de mariage en
apparence très avantageuses, l’une avec un gentilhomme huguenot qui
d’abord avait essayé de donner le change sur ses opinions, mais dont
elle devina les véritables sentiments, l’autre avec un aventurier qui
avait fort habilement réussi à en imposer à toute sorte de gens, mais
contre lequel un sûr instinct l’avait bien vite mise en garde.
Le Poitou n’avait pas été épargné par la fureur iconoclaste des
protestants. Partout des monastères, des églises, des chapelles ruinées,
profanées ou brûlées. La ferveur religieuse de Jeanne s’attristait
profondément à la vue de toutes ces ruines, dont, sa vie durant, elle
garda le vivace et douloureux souvenir. «Elle avait, disait-elle
souvent, un tel regret de voir ces églises en ce piteux état, qu’elle ne
pouvait s’empêcher de pleurer en les voyant et que _parfois elle n’osait
ôter son masque_, parce que l’on connaissait qu’elle avait pleuré; et
l’on faisait des enquêtes, quel mécontentement elle pouvait avoir chez
Monsieur son beau-frère.» Bien qu’elle ne se dérobât pas au monde, à
«toutes les honnêtes libertés et divertissements permis aux demoiselles
de sa condition», il semble, à en juger par un portrait que nous avons
d’elle, qu’elle ait scrupuleusement évité dans sa mise les excentricités
provocantes des modes d’alors: la modestie et la simplicité de ses
toilettes rehaussaient encore le charme original et très prenant de
toute sa personne.
Jeanne allait avoir vingt ans. A Semur, où il bataillait contre les
ligueurs, M. Frémyot devait trouver son foyer bien désert: sa seconde
femme était morte en donnant le jour à un fils qui ne vécut pas; son
fils André poursuivait à Paris ses études. Profitant de l’interruption
des opérations militaires, il fit revenir auprès de lui sa seconde
fille. Les deux sœurs eurent quelque peine à se quitter, au témoignage
de la mère de Chaugy. «Elles se séparèrent, nous dit cette dernière,
avec de grands ressentiments, ayant vécu ensemble dans une si grande
union et bonne intelligence, qu’elles n’avaient jamais eu une parole de
travers ni de conteste; aussi notre bienheureuse Mère la regardant comme
sa sœur aînée, lui obéissait ainsi qu’elle eût fait à sa propre mère.»
Peut-être s’entendait-elle moins bien avec son beau-frère, dont les vues
ne concordaient pas toujours avec les siennes.
De retour en Bourgogne, «elle fut beaucoup recherchée en mariage». Il ne
semble pas qu’elle ait alors songé à se faire religieuse; mais, si l’on
en croit le décret de canonisation, elle n’avait point la vocation
conjugale et elle aurait voulu rester fille. En ce temps-là, on ne se
préoccupait guère de consulter les enfants sur leurs goûts personnels.
Le président Frémyot avait en vue, pour sa fille, un parti fort
brillant. Il avait distingué un jeune gentilhomme, le baron Christophe
de Rabutin-Chantal, et l’avait fait nommer capitaine de la garnison de
Semur. C’était le fils d’un vieux soldat des armées royales, le baron
Guy de Chantal, dont la vie accidentée et romanesque avait été traversée
de tragiques aventures. La famille des Rabutin était très ancienne. Par
sa mère, le baron Christophe était le dernier descendant de la famille
de saint Bernard. Il était aimable, fin, poète à ses heures, très doux
et fort séduisant; très brave avec cela; il était sorti victorieux de
dix-huit duels, mais sans avoir, dit Bussy, «jamais tué personne». Le
portrait qu’on croit avoir de lui au musée de Versailles évoque l’image
d’un charmant et beau cavalier. Le choix du président Frémyot était
heureux, et Jeanne n’eut pas beaucoup de peine à s’abandonner à la
volonté paternelle. Elle aima de tout son jeune cœur «ce brave seigneur»
qui lui rendait pleinement sa tendresse. Elle était, dit un manuscrit,
«d’une taille au-dessus de la médiocre. Ses yeux étaient noirs et vifs,
le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles et le
sourire charmant; la physionomie majestueuse tempérée par un grand air
de douceur.» «Elle était, écrit de son côté la mère de Chaugy, de riche
taille, d’un port généreux et majestueux, sa face ornée de grâces, et
d’une beauté naturelle fort attrayante, sans artifice et sans mollesse;
son humeur vive et gaie, son esprit clair, prompt et net, son jugement
solide; il n’y avait rien en elle de changeant ni de léger. Bref, elle
était telle qu’on la surnomma la Dame parfaite; et ce fut avec regret
universel qu’on la vit sortir de Dijon [ou plutôt de Semur] pour aller
demeurer à Bourbilly, qui est le château où résidait d’ordinaire le
baron de Chantal.» En un mot, la solidité dans la grâce: comment
Chantal, même s’il avait été, comme le prétend Bussy, «fort galant» dans
sa prime jeunesse, n’aurait-il pas été le plus épris des maris?
Le mariage,--«l’un des plus accomplis qui aient été vus»,--fut célébré
dans la chapelle de Bourbilly, le 28 décembre 1592. En des temps moins
troublés, il l’eût été sans doute à Dijon, au milieu d’une nombreuse
assistance. Seuls les Neuchaize et quelques parents et amis y
assistaient. Se marier en pleine guerre civile, c’était un bel acte de
foi dans l’avenir, mais on était brave chez les Frémyot, comme chez les
Chantal, et dans ce généreux pays de Bourgogne on ignorait la peur de
vivre.
CHAPITRE II
LA CHATELAINE DE BOURBILLY
A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant vallon que traverse
une petite rivière, le Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly,
vaste masse carrée flanquée de tours, défendue par de hautes murailles,
entourée de fossés, et à laquelle on accédait par un pont-levis. Des
salles immenses et glaciales, que chauffaient de hautes cheminées
sculptées, et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin. C’est là
que la jeune baronne est appelée à vivre. Le domaine était riche, et Mme
de Sévigné l’estimera plus tard cent mille écus; mais le malheur des
temps, l’incurie des Rabutin qui «brûlaient la chandelle par les deux
bouts», l’un à Monthelon, l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis
«les affaires de la maison». En mariant son fils à la riche héritière
des Frémyot, le vieux baron Guy, spéculant sans doute sur le goût du
président pour la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron
Christophe avouait 8.000 écus de dettes: il en avait 15.000. C’était
presque toute la dot de Jeanne.
Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur elle «tout le soin de
sa maison». Elle était jeune, aimable et aimée, un peu insouciante
peut-être, et, comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un peu de
sa jeunesse et de la vie. L’administration d’une maison «où il n’y avait
pas peu de besogne» n’était point son fait. «_Elle y eut une extrême
répugnance_, car elle n’avait jamais su ce que c’était que soucis, sinon
par ouï-dire; et _il lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté
innocente_ aux tracas embarrassants du soin d’un ménage.» Mais on ne
résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un mari dont on veut
mériter la confiance. Christophe de Chantal allégua l’exemple de sa
propre mère. C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui avait dû
avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence avec son violent et
capricieux mari: l’héroïsme chrétien avec lequel elle avait supporté et
longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer au sein semble un
chapitre de la vie des martyrs. La jeune femme était une âme de la même
famille. Elle «fut si touchée du récit de la vertu de cette belle-mère,
que, dans le regret de n’avoir pas joui de sa conduite et de sa douce
présence, elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son
imitatrice, et, sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins
de la maison».
Et avec cette générosité, cette fermeté de décision qui la
caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, «ceignant ses reins de
force et fortifiant son bras». Tous les matins elle fait dire la messe à
la chapelle du château, et, le dimanche, pour l’édification du
voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit éloignée d’une
demi-lieue: elle veille à ce que tous les gens de sa maison assistent,
autant que possible, à l’office matinal; la prière du matin et du soir
est faite en commun; elle-même se charge des instructions pour les
domestiques. Elle proscrit ou brûle tous les «mauvais livres» qu’elle a
trouvés à Bourbilly, et fait sa lecture habituelle de la _Vie des
Saints_ ou des _Annales de France_. Levée tous les jours de grand matin,
elle a vaqué aux soins du ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au
travail quand se lève M. de Chantal «qui aime fort à dormir la grasse
matinée». Elle a l’œil à tout, visite à cheval les fermes les plus
éloignées, dirige et surveille tout, travaux et serviteurs, se fait
rendre des comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais inactive, à
l’ordinaire cousant ou filant parmi ses domestiques, toujours vêtue de
laine, sauf quand quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de
revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout de quelque temps de ce
régime, les créanciers étaient payés, le domaine avait repris son
ancienne valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle ruche
d’autrefois, féconde en miel et en bonnes œuvres.
Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point une vertu morose. On
recevait, on chassait à Bourbilly. La jeune châtelaine savait se faire
obéir, mais elle savait encore mieux se faire aimer. «Elle n’était point
crieuse, ni maussade parmi ses domestiques»: en dix-huit ans, «elle n’a
presque point changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle
congédia pour ne les pouvoir faire amender». Il n’est pas vrai, comme on
se l’imagine dans nos fausses démocraties, que les humbles n’aiment
point l’autorité. Le peuple aime à être bien commandé; il déteste
l’anarchie et le caprice; il n’a que du mépris pour ceux qui flattent
ses bas instincts; il est tout naturellement l’ami d’une règle
intelligente et qui se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont l’âme
d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par sa fermeté, sa netteté
d’esprit et sa douceur, se concilier les volontés les plus rebelles. On
l’aimait pour son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et bonne.
Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. Elle n’avait point, avec
l’âge, dépouillé sa grâce mutine d’enfant espiègle «à toute folie», et
son profond sentiment du devoir s’accommodait fort bien des vifs élans
d’une verve malicieuse et parfois bien ingénieusement spirituelle.
Écoutez-la longtemps après conter à ses religieuses, avec un sourire
encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire lever M. de Chantal:
«Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la
chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît la
messe à la chapelle pour faire après les affaires qui restaient,
l’impatience me venait. J’allais tirer les rideaux du lit en lui criant
qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain allait commencer la
messe; enfin, je prenais une bougie allumée et la lui mettais sous les
yeux et le tourmentais tant qu’enfin je le faisais quitter son sommeil
et sortir du lit.»
Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit la visite d’un ami
de ce dernier, qui depuis longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive;
l’ami ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher, la fine
baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir compagnie; elle lui dit «qu’il
fallait qu’elle allât pour quelque affaire chez une demoiselle sa
voisine, qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce soir-là et
là-dessus monte à cheval pour aller coucher ailleurs». Grande confusion
du galant qui repart aussitôt.--La voyez-vous, à ce souvenir, rire
encore sous cape? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne de Chantal quelque
chose de l’Elmire de Molière. Il n’y a qu’une Française pour être ainsi
vertueuse, avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos.
Dans cette vie si active et si remplie, les grands devoirs chrétiens de
la charité occupent une place privilégiée. Je ne sais rien de plus
touchant que l’amour de Mme de Chantal pour les pauvres, sa sollicitude
toute maternelle pour les souffrants et les déshérités de la vie. Elle
est vraiment la providence de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à
vivre. Visites multipliées aux malades, soins donnés à tous ceux qui
souffrent, soins minutieux et qui ne craignent pas de descendre aux plus
répugnants détails, aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et
ces mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses et
compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont un don de toute la
personne, et qui, plus que tout le reste, vont au cœur des humbles, la
châtelaine de Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les
misères autour d’elle. «Il y avait plaisir, disait-on, à être malade,
pour avoir les visites de la sainte baronne.» Un soir, on l’appelle
auprès d’une femme en couches, dont l’état semble désespéré. Elle
accourt, passe une partie de la nuit auprès de la malade, à laquelle
elle prodigue ses soins. Enfin, elle consent à se retirer pour prendre
un peu de repos. Peu après son départ, un mieux sensible se produit, et
l’accouchement a lieu comme par miracle. Transporté de joie, le père, en
sortant, aperçoit par terre, à sa porte, à genoux et en prières, la
baronne qu’on croyait partie.
En ces temps de guerres civiles, la misère était grande dans les
campagnes françaises. Il suffisait d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise
récolte pour plonger dans la désolation toute une province. En ces
occurrences la charité de Mme de Chantal opérait des prodiges. Dans une
grande chambre du château où elle avait fait dresser des lits, elle
recueillait les malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A
leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter secrètement du
pain tous les jours. Elle faisait construire un très vaste «four des
pauvres» qu’on chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à tous
ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même du potage et du
pain, remplissant les écuelles, puisant dans les corbeilles, renvoyant
chacun avec une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde, les
pauvres accouraient. On les faisait entrer par une porte et sortir par
l’autre. Souvent quelques-uns, leur aumône reçue, faisaient le tour du
château, puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans doute,
mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle aussi une mendiante
spirituelle, et que Dieu ne la repoussait pas. A deux reprises, la
provision de grains étant sur le point d’être épuisée, «elle se confia à
Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la farine de froment et le peu de
seigle furent multipliés six mois durant que la famine continua». Mais
elle, par humilité, déclarait «qu’elle avait toujours attribué cette
grâce à la grande vertu et dévotion d’une sienne servante, nommée dame
Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement».
La vraie charité chrétienne ne va pas sans une extrême indulgence à
l’égard des faiblesses humaines. Mme de Chantal s’ingéniait de mille
manières à tempérer les sévérités de son mari et presque toujours elle
obtenait gain de cause: «Si je suis trop prompt, lui disait-il, vous
êtes trop charitable.» Elle faisait sortir la nuit de leur humide prison
les paysans que le baron y avait fait enfermer, et les envoyait coucher
dans un lit; «et le lendemain, de grand matin, pour ne pas déplaire à
son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et en allant
donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si aimablement
congé d’ouvrir à ces pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi
toujours elle l’obtenait.» Toujours un peu de malice et d’espièglerie
mêlées à la plus active bonté.
Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus vive, la plus confiante
tendresse. Mme de Chantal s’est reproché plus tard, d’«oublier ses
dévotions» quand son mari était auprès d’elle, et de «faire quasi
aboutir toutes ses pensées et ses prières pour la conservation et retour
de M. de Chantal». Peut-être y a-t-il là quelque excès de scrupule
rétrospectif. Il semble bien que, durant tout le temps de son mariage,
avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait en toutes choses, elle
ait su fort bien concilier ses devoirs de très pieuse chrétienne et ses
devoirs d’épouse, de maîtresse de maison et même de femme du monde, et
qu’elle n’ait pas eu à souffrir d’une sorte de conflit intérieur. Mais
il paraît certain aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait
en elle comme une grande recrudescence de piété. «Dès que je ne voyais
pas M. de Chantal, disait-elle, je sentais en mon cœur de grands
attraits d’être toute à Dieu.» Et le malicieux Bussy écrit de son côté:
«Quand M. de Chantal était à l’armée ou à la cour, elle donnait tout à
Dieu; quand il retournait auprès d’elle, elle se donnait toute à lui.»
Le baron Christophe était souvent absent. A peine marié depuis trois
mois, il avait dû reprendre son service auprès du roi Henri et partager
sa vie guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie de son
escorte. Quelques jours après, au combat de Fontaine-Française, sa très
brillante conduite lui valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il
avait été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans doute avec
sa femme, à la triomphale entrée du Béarnais victorieux dans la vieille
cité bourguignonne et à l’émouvante réception du président Frémyot. Une
belle carrière s’ouvrait devant lui. Il la suivit quelque temps,
peut-être avec l’espoir de conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600,
pour des raisons restées obscures, il prend le parti de se retirer
définitivement dans son château de Bourbilly. Comme il était poète, il
fit «une chanson d’adieu aux dames de la cour». La mère de Chaugy qui
l’a vue nous assure qu’«il protestait au dernier couplet que la seule
pensée des vertus de sa chère moitié gravait dans son âme le mépris des
vanités et grandeurs de la cour». Peut-être «les tendresses
extraordinaires» qu’il avait pour sa femme et une préoccupation
religieuse croissante suffisent-elles à expliquer cette retraite
prématurée qui dut profondément réjouir Mme de Chantal, toujours
tremblante pour la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas des
tristesses qui allaient suivre.
Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur ne lui était point
chose étrangère. Peu après son mariage, elle avait perdu presque
subitement sa sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont le
mari, grièvement blessé à Fontaine-Française, ne tarda pas à la suivre.
Ses deux premiers enfants moururent en bas âge, et quand on la connaît
un peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond chagrin. Quatre
autres enfants, un fils et trois filles, lui naquirent, et ses joies
maternelles furent une diversion aux soucis que lui causaient les
fréquents départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à l’automne de
l’année 1600, il était fort malade: il passa cinq ou six mois au lit ou
à la chambre. Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa femme
lui prodigua les soins les plus tendres. «Elle passait, nous dit Bussy,
les jours au chevet de son lit et les nuits à la chapelle.» Des pensées
funèbres se présentaient souvent à l’esprit du malade. «Il voulait
qu’ils se fissent une promesse réciproque, que le premier libre par la
mort de l’autre consacrât le reste de ses jours au service de Dieu.»
Mais elle «ne pouvait ouïr parler de division, et détournait ce propos
de mort, dès qu’il était entamé.»
Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie passé, M. de Chantal se
rétablit à vue d’œil. La vie ordinaire de réunions et de chasses
reprenait son cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout à elle,
revenait à la joie: un quatrième enfant, une fille, lui était née. Elle
était encore au lit, n’étant accouchée que depuis quinze jours, quand on
lui annonce que, dans un accident de chasse, son mari a été blessé à la
cuisse. «Ah! dit-elle, on me dore la pilule.» Elle se lève
précipitamment, et accourt auprès du blessé. «Ma mie, lui dit-il,
l’arrêt du ciel est juste; il le faut aimer, il faut mourir.--Non, non,
dit-elle, il faut chercher guérison.--Ce sera en vain», dit le malade.
_Elle voulut dire quelques paroles sur l’imprudence de celui qui avait
fait ce funeste coup_: «Ah! lui dit le malade! honorons la céleste
Providence, regardons ce coup de plus haut!» Et il se confesse, rappelle
au sentiment du devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait se
tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant sa femme,
l’exhortant au pardon et à la résignation. La douleur de la malheureuse
baronne était si grande «qu’elle ne put jamais faire venir son cœur
jusqu’à prononcer le _oui_ de cette résignation, mais se dérobait de la
chambre du malade, et allait crier tout haut en certain lieu écarté:
«Seigneur, prenez tout ce que j’ai au monde, parents, biens et enfants,
mais laissez-moi ce cher époux que vous m’avez donné.» Tout fut inutile:
la blessure était grave; elle fut peut-être mal soignée par des médecins
que troublaient et intimidaient les objurgations passionnées de Mme de
Chantal. La plaie s’infecta et au bout de huit jours, le baron
Christophe mourait, «avec une fermeté, dit Bussy, et une résignation aux
volontés de Dieu dignes du mari d’une sainte». Il avait trente-cinq ans:
il n’avait été marié que huit ans.
CHAPITRE III
UNE VEUVE CHRÉTIENNE
Le désespoir de la pauvre veuve fut terrible. Elle avait vingt-huit ans;
elle avait été parfaitement heureuse, et elle aimait de toute son âme
ardente et profonde ce charmant, ce délicieux mari qu’avait été Chantal.
«Elle rendit, nous dit-on, les devoirs funèbres à son cher défunt avec
beaucoup d’honneur et de courage, mais avec des déluges de larmes
incomparables.» Elle dut aller jusqu’au fond de cet abîme de douleur qui
est la réalité tragique de la sombre destinée humaine. «Elle passait,
écrit Bussy, les nuits à genoux à prier et à pleurer, de sorte qu’on fut
obligé de veiller pour la faire au moins tenir au lit.» Au bout de trois
ou quatre mois, «elle était devenue comme un squelette», et l’on
commençait à craindre pour sa vie.
Elle était dans un état de trouble profond. En la frappant, Dieu lui
avait fait violemment sentir tout le «néant de cette vie» et lui avait
inspiré, ou plutôt avait réveillé en elle le désir, déjà ancien, de se
consacrer toute à lui. Elle fait vœu de chasteté, et d’abord se contente
de «vivre chrétiennement dans sa viduité en élevant vertueusement ses
enfants». Mais bientôt elle est en proie à des tentations si
violentes,--tentations qui n’avaient pas attendu son veuvage pour se
manifester, mais dont la vraie nature nous échappe[2],--que, «dans la
fureur de cette tempête», elle fut sur le point de périr et «se
dessécha» d’une manière pitoyable. En même temps, elle éprouvait pour le
service de Dieu un tel attrait que, dit-elle, «j’eusse voulu quitter
tout et m’en aller dans un désert pour le faire plus entièrement et
parfaitement, et hors de tous les obstacles extérieurs, et je crois que
_si le lien de mes quatre petits enfants ne m’eût retenue_ par
obligation de conscience, _je m’en fusse enfuie_, inconnue, dans la
Terre Sainte, pour y finir mes jours.» Elle avait un immense désir de
connaître la volonté de Dieu et de la suivre, et ce désir, qui
s’exhalait «par une certaine clameur intérieure», la «consumait et
dévorait au dedans». Les tentations redoublaient, rendues plus
intolérables encore par l’attrait divin qui les accompagnait. Et dans
cette crise redoutable où les sentiments les plus divers, exaspérés par
la douleur, se livraient un mortel assaut, elle languissait, maudissant
les visites, se plaignant qu’«on ne la laissât pas pleurer à son aise,
et qu’en croyant la soulager, on la martyrisât», ayant pour unique
plaisir «de s’aller promener seule dans un petit bois, pour répandre à
souhait son cœur et ses larmes devant Dieu».
[2] Il semble pourtant qu’il s’agit surtout de tentations contre la
foi, si du moins nous interprétons bien quelques mots d’elle, que
nous rapporte la mère de Chaugy (_Mémoires_, p. 55). Plus tard,
après le départ de saint François de Sales, elle est «saisie d’une
nouvelle tempête et affliction d’esprit». «Je souffrais, dit-elle,
ce me semble, un martyre qui dura environ trente-six heures, durant
lesquelles je ne pris ni sommeil ni nourriture, et dans le susdit
temps, je fus délivrée de toutes mes autres tentations, et _avais
une grande clarté aux choses de la sainte foi: je m’en émerveillais,
car c’était ma plus grande peine_.»--A la mère de Blonay, elle
déclara un jour (_Mémoires_, p. 445) «qu’elle avait été attaquée de
toute sorte de tentations, excepté de celles contre la pureté».
Aux ardentes prières, aux actes de la piété la plus fervente, elle joint
tous les scrupules et toutes les rigueurs de l’ascétisme chrétien. Elle
distribue aux pauvres et aux églises les vêtements de son mari et les
siens propres, congédie «avec d’honnêtes récompenses» la plupart de ses
serviteurs, se réduit au train de vie le plus modeste, s’interdit toute
distraction, consacrant tout son temps à la prière, à la lecture et aux
bonnes œuvres. Elle jeûne, se donne la discipline, se couvre d’un
cilice. Et quoiqu’elle «n’eût jamais ouï parler de directeur, de maître
spirituel», voilà qu’elle est prise d’un intense désir d’en posséder un,
«parlant à Dieu comme si elle l’eût vu de ses yeux corporels», le
conjurant de «lui donner un homme qui fût vraiment saint». «Je vous
promets et jure en votre face, s’écriait-elle, que je ferai tout ce
qu’il me dira de votre part.»
Or, un jour qu’elle «allait aux champs, à cheval, priant toujours
Notre-Seigneur au fond de son cœur de lui montrer ce guide fidèle qui la
devait conduire à lui, passant par un grand chemin au-dessous d’un pré,
dans une belle et grande plaine, elle vit, tout à coup, au bas d’une
petite colline, non guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et
ressemblance de notre Bienheureux Père François de Sales, évêque de
Genève, vêtu d’une soutane noire, du rochet et le bonnet en tête, tout
comme il était la première fois qu’elle le vit dans Dijon.» Et en même
temps qu’elle se sentait l’âme inondée de joie et de certitude, elle
entendit une voix qui lui disait: «Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et
des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience.» La
vision, «disparue aux yeux du corps», resta si présente aux yeux de son
âme que, trente-cinq ans après, elle déclarait la retrouver en
elle-même, aussi nette, aussi vivante qu’au premier jour.
D’autres visions suivirent. Un jour, dans l’église de Monthelon, il lui
fut révélé «que l’amour céleste voulait consumer en elle tout ce qui lui
était propre, et qu’elle aurait des travaux intérieurs et extérieurs en
grand nombre». «Une autre fois, écrit-elle, dans la chapelle de
Bourbilly, Dieu me montra une troupe innombrable de filles et de veuves
qui venaient à moi et m’environnaient, et il me fut dit: «Mon vrai
serviteur et vous, aurez cette génération: ce me sera une troupe élue,
mais je veux qu’elle soit sainte.» Le sens de tous ces appels lui
échappait; et les tentations continuant toujours, «elle flottait de la
joie à la douleur»; elle déclarait plus tard «que jamais elle n’aurait
soupçonné qu’on pût à la fois être si heureuse et tant souffrir».
Et vers le temps où Mme de Chantal avait eu la vision anticipée de celui
qui allait être son guide spirituel, voici que Dieu, écrit la mère de
Chaugy, «découvrait à notre Bienheureux Père, en un ravissement, dans la
chapelle du château de Sales, les principes de notre Congrégation, et
lui fit voir en esprit celle qu’il avait choisie pour première pierre
fondamentale d’icelle». Quand pour la première fois les deux saints se
virent, ils se reconnurent.
La première année de veuvage étant expirée, M. Frémyot, pour donner
quelque diversion à la douleur de sa fille, la fit venir auprès de lui à
Dijon. Là, bien des larmes furent encore versées: Mme de Chantal n’osait
pas révéler à son père,--qu’elle aimait pourtant tendrement, mais dont
elle redoutait peut-être le rude bon sens autoritaire et l’inexpérience
mystique,--le véritable état de son âme, son aversion du monde et son
ardent désir d’être toute à Dieu. Dans les familles les plus unies, les
représentants de deux générations successives ont bien rarement pensé et
senti de la même manière. Dans son impatience d’une direction
spirituelle, Mme de Chantal se mit alors entre les mains d’un religieux
«docte et vertueux», mais farouchement étroit, dur et despotique, peu
expert au maniement des âmes. «Il chargea son esprit de quantité de
prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, pratiques et
observances diverses, de considérations et ratiocinations extrêmement
laborieuses. Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit, des
jeûnes, disciplines et autres macérations en quantité.» Chose plus
bizarre peut-être encore, il «l’attacha à sa direction par quatre vœux:
le premier, qu’elle lui obéirait; le second, qu’elle ne le changerait
jamais; le troisième, de lui garder la fidélité du secret en ce qu’il
lui dirait; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu’avec lui».
Victime obéissante, la pauvre veuve n’éprouvait que déception et dégoût;
elle «voyait clairement que ce n’était pas celui qui lui avait été
montré»; mais elle se soumettait docilement à tout, attribuant ses
répugnances à «son peu de vertu». Deux ans et quelques mois elle subit
cet absurde «martyre»; son âme «comme empigée», abreuvée d’amertume et
d’inquiétude, se débattait dans l’obscurité et la contrainte.
Elle n’était pas au bout de ses épreuves. Pendant l’été de 1602, elle
venait à peine de rentrer à Bourbilly, où ses intérêts l’appelaient,
quand elle reçut une lettre de son beau-père, lui enjoignant de venir
demeurer auprès de lui, dans son vieux château rustique de Monthelon,
menaçant, si on ne lui obéissait pas, de se remarier et de déshériter
ses petits-enfants. Le vieux gentilhomme avait soixante-quinze ans.
C’était un «homme sévère et chagrin». Orgueilleux et violent, comme tous
les Rabutin, entiché de son nom, il était la terreur de tout son
entourage. Ses mœurs étaient loin d’être exemplaires. Il avait installé
à Monthelon une maîtresse-servante dont il avait eu cinq enfants, et qui
faisait la loi au château. C’était une de ces natures grossières,
criardes, avides et tracassières dont le contact devrait être
insupportable à toute âme bien née. Jeanne de Chantal n’ignorait
probablement rien de cette situation. On juge de sa désolation en lisant
la lettre du vieux baron. «Joignant son cœur à cette croix», elle
accepta pourtant de se rendre à l’impérieux désir de son beau-père,
d’abord dans l’intérêt de ses propres enfants, puis, et sans doute en
souvenir de son mari et de la sainte belle-mère qu’elle n’avait pas
connue, enfin, dans une pensée d’humilité et de mortification
personnelle, et avec le désir et l’espoir de faire quelque bien là où
Dieu l’appelait, d’amener le rude vieillard à une vie plus régulière et
de l’acheminer à une fin vraiment chrétienne. Et elle partit pour
Monthelon avec ses quatre enfants, en plein hiver, vers la fin de 1602.
Avant de quitter Bourbilly, où elle avait été si heureuse et où elle ne
devait plus revenir qu’en passant, elle avait multiplié dans toute la
région les bienfaits et les actes de charité. Elle fit distribuer aux
pauvres tous les grains et toutes les provisions qui se trouvaient au
château. Quand elle partit, «il y avait un grand nombre de pauvres, tant
veuves, orphelins qu’autres, qui pleuraient et gémissaient d’une manière
pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu’ils perdaient leur bonne
mère». Le «purgatoire» vers lequel elle se rendait devait durer sept ans
et demi.