Nous sommes un peu inquiets de ce qui se passe en Prusse. Les pessimistes

disent qu'elle est, au fond, plus malade que l'Autriche; j'espère

qu'elles ne le sont définitivement ni l'une ni l'autre; je craindrais

bien plus la révolution en Allemagne qu'en Italie.»

Un ami de M. de Falloux m'écrit aussi: «En quittant Paris, M. de Falloux

s'est rendu en Bretagne pour des affaires de famille toutes personnelles.

En arrivant à Rennes, il a trouvé au débarcadère deux amis de

l'Archevêque pour excuser le prélat de ne pouvoir le recevoir, à cause de

dépêches télégraphiques, parties du ministère, pour lui ôter la liberté

de voir M. de Falloux, qu'on signale voyageant en Bretagne dans un but

politique. Le pauvre prélat était, disaient ses amis, honteux et désolé,

mais trop faible pour ne pas fléchir. Si un fait pareil était porté à la

tribune comme spécimen de la liberté dont nous jouissons, les Ministres

sans portefeuille auraient beau jeu pour _nier_ audacieusement; car c'est

là tout leur savoir-faire! Opprimer en criant: _Vivent les principes de

1789!_

«L'Archevêque de Tours vient de traverser Paris en revenant de Rome; il

m'a rapporté une bonne impression. Tous les cardinaux, ainsi que le

Saint-Père, lui ont paru très fermes, très résolus, mais sans illusions

sur l'issue finale qu'une politique hypocrite leur prépare.»

_Sagan, 18 mars 1861._--Voici un petit extrait d'une de mes lettres

d'hier: «L'Archevêque de Tours est revenu rapportant d'excellentes

impressions de Rome et du Sacré-Collège, qui l'ont accueilli avec une

distinction toute particulière. Plus de vingt Cardinaux sont allés le

visiter et tous ont annoncé fermeté et résolution dans les épreuves que

chacun entrevoit comme très prochaines. Le Saint-Père est préparé à tout

et ne songe qu'à sauver l'honneur. L'Archevêque et son compagnon de

voyage ont refusé les invitations à dîner du duc de Gramont et du général

de Goyon. Dès l'arrivée des prélats à Paris, revenant de Rome, ils ont eu

la visite d'un employé supérieur du ministère des Cultes, pour leur

reprocher, _officiellement_, _l'inconvenance_ de ce refus, ajoutant que

la seule chose à faire, pour la réparer, était d'aller faire leur cour

aux Tuileries et une visite au Ministre. «_Ni l'un ni l'autre_, a répondu

le pieux prélat de Tours.»--«Mais prenez-y garde, a-t-on répliqué, une

telle attitude indisposera le Gouvernement contre vous, et l'œuvre de

saint Martin en souffrira.»--«_A Dieu ne plaise_, a repris l'Archevêque,

_que je sacrifie jamais saint Pierre à saint Martin; ce dernier ne me le

pardonnerait pas_[362].»

[362] A l'aide de subsides et de quêtes, l'Archevêque de Tours,

avec l'autorisation gouvernementale, avait entrepris de relever

l'antique basilique de Saint-Martin, presque entièrement disparue

sous les profanations des guerres de religion du seizième siècle

et les destructions causées par la grande Révolution.

Si, dès le début, le haut clergé de France avait en une attitude aussi

nette et aussi digne, bien des disgrâces eussent été épargnées, et à

l'Église, et à l'honneur de la France.

C'est aujourd'hui un anniversaire qui pourrait bien ne pas passer

inaperçu à Berlin: 18 mars! Il y a quatorze ans qu'il s'est livré une

bataille, qui, gagnée, a été reperdue pour le présent et pour l'avenir;

le tout en douze heures de temps. Je m'inquiète des manifestations qui

pourraient avoir lieu le 22, au jour de naissance du Roi. L'année

dernière, à cette date, Berlin était des plus _unheimlich_[363] et il ne

faisait pas bon d'y circuler avec des livrées et des armoiries. Et depuis

lors, on a été également faible et imprudent. Les Ministres laissent tout

aller à la dérive, et le Roi _improvise_ un peu trop, il me semble! Je

voudrais espérer que tout s'apaisera et rentrera dans le calme; mais nous

sommes tous sous _le réseau des sociétés secrètes_; elles sont bien

actives et on en trouve la trace à chaque pas.

[363] De l'allemand: très désagréable.

On me mande de Berlin que la crise ministérielle préoccupe tous les

esprits; il paraît que le changement ne sera pas partiel; on ignore

encore quelle est la partie qui s'en ira. M. de Bernstorff doit avoir dit

que, depuis qu'il est au Ministère, il n'a éprouvé qu'amertume et

ingratitude, et qu'entre son poste de Londres et celui de Berlin, il y a

toute la distance du ciel à l'enfer[364].

[364] M. de Bernstorff, ministre de Prusse à Londres, avait été

appelé par le Roi pour remplacer M. de Schleinitz comme ministre

des Affaires étrangères; M. von der Heydt avait pris le

portefeuille des Finances, en gardant provisoirement celui du

Commerce; le comte d'Itzenplitz, celui de l'Agriculture; M. von

Mühler, les Cultes; le comte Lippe, la Justice; M. de Jagow,

l'Intérieur.

_Sagan, 19 mars 1862._--Le journal d'hier m'apporte la composition du

nouveau Ministère prussien qui aura, du moins, le mérite de

l'homogénéité. Dieu veuille que ce ne soit pas le seul.

De Vienne, on m'écrit de tristes nouvelles. Le général Schlic est mort,

le prince Windisch-Graetz a été administré, le comte Walmoden expirant et

le pauvre Zedlitz aussi. Toute une génération du bon temps disparue.

_Sagan, 20 mars 1862._--Ma cousine de Chabannes m'écrit, de Claremont,

que la Reine Marie-Amélie se porte parfaitement bien, mais qu'elle est

inquiète du Roi des Belges, qui se fait faire des opérations successives

de la pierre, qui l'éprouvent et l'épuisent. Le duc de Brabant, en

passant dernièrement par Claremont, y a fait la plus triste impression;

il est fort menacé de la poitrine. La princesse de Joinville souffre

beaucoup du foie.

_Sagan, 24 mars 1862._--J'ai eu hier la visite de mon voisin silésien, le

comte de Rittberg, arrivant de Berlin. Voici le résumé de ses dires. Il

n'a pas accepté, _lui_, le Ministère qui lui a été proposé, parce qu'il

se sent fatigué corporellement, que sa femme est inquiète de lui et

qu'elle a insisté pour qu'il refusât. Je crois que ce qu'il souhaiterait

serait de remplacer le prince de Hohenlohe à la présidence de la Chambre

des seigneurs. Il dit du bien des nouveaux Ministres qu'il connaît; il

les dit très honnêtes, sincèrement dévoués au Roi, n'appartenant pas au

parti de _la Croix_, comme le parti démocratique se plaît à les

représenter. Il les dit capables, chacun dans sa spécialité; il craint

seulement que le talent parlementaire leur fasse défaut. Il ajoute que si

le Roi avait fait, il y a six mois, ce qu'il vient de faire maintenant,

il y aurait d'assez bonnes élections, tandis qu'aux mauvaises élections

de décembre dernier, nous en verrons succéder, très probablement, de

détestables au mois de mai. Il regrette qu'on se soit tant hâté de

dissoudre la Chambre; il en accuse les Ministres sortants, qui, ayant

jugé qu'ils seraient battus sur toutes les questions, ne s'étaient pas

souciés d'en avoir la honte; que d'ailleurs, la désunion dans le Cabinet

rendait tout impossible. Il est surtout fort irrité contre le comte

Schwerin et M. d'Auerswald; il voit dans l'esprit borné et doctrinaire du

premier, dans les expédients souvent peu loyaux dont le second leurrait

le Roi, les deux principales causes des grandes difficultés du moment. Il

désire vivement qu'Auerswald ne reste pas à Berlin, car il craint ses

intrigues à la sourdine.

J'ai eu hier une lettre de Paris: «On va nous retirer les petites

libertés qui nous ont été données le 24 novembre. La discussion des

Chambres prouve que le Gouvernement ne peut supporter le contrôle et les

observations motivées. Le discours du député de Rouen a produit un effet

immense; on a bien sapé M. de Persigny; il n'en reste pas moins[365]. Il

coûte cher à l'Empereur; il a quinze cent mille francs de dettes.

Dernièrement, l'Empereur lui reprochait d'être resté trois jours sans

paraître à l'hôtel de son ministère. «Auriez-vous préféré, a-t-il

répondu, que je fusse arrêté? J'avais signé un billet de trois cent mille

francs et je serais à Sainte-Pélagie si je ne m'étais pas caché.»

L'Empereur fit chercher la somme et la lui remit.

[365] Dans la discussion de l'Adresse, accordée au Corps

législatif depuis le décret du 24 novembre 1860, on attaquait

alors le traité de commerce avec l'Angleterre, et le député de la

Seine-Inférieure, M. Pouyer-Quertier, qui était protectionniste,

le combattait avec beaucoup de violence.

_La première et la dernière lettre adressées par la duchesse de

Dino et de Talleyrand à sa petite fille, la princesse Radziwill,

née Castellane._

I

Sagan, 3 janvier 1859.

Ma chère Marie, je te remercie de ta lettre du 20 décembre et des bons

souhaits qu'elle contient pour moi; qui, de mon côté, prie Dieu avec

ferveur pour ta santé et le développement de ton âme et de ton

intelligence. Tu es en bonnes mains, en bon air[366], et les fréquentes

visites de ta chère maman[367] et d'Antoine[368] te procurent de douces

distractions! J'espère aussi que nous ne tarderons pas à nous revoir, ma

chère Minette, et que nous nous aimerons encore plus après nous être

embrassées en réalité. En attendant je t'envoie de loin mes baisers et

mes bénédictions.

D. Duchesse DE SAGAN TAL.

[366] Marie de Castellane était alors à Marmoutiers au couvent du

Sacré-Cœur.

[367] La marquise de Castellane.

[368] Antoine de Castellane, alors âgé de 5 ans.

II

Sagan, 31 août 1862.

MA CHÈRE FILLETTE,

Merci des intéressants détails sur la petite visite de notre Saint

Évêque[369]. Il a eu la grande bonté de m'écrire lui-même quelques lignes

du cher asyle[370]!

[369] Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans.

[370] Rochecotte.

Je ne m'étonne pas du succès de Georges[371] auprès de lui, car il est de

la sphère des anges!

[371] Fils aîné de la princesse Radziwill, alors âgé du 2 ans.

Je suis ravie que tu puisses retrouver ton mari ici. Tu sais que vous

êtes mes CHERS _enfants_.

Ton beau-père s'est annoncé pour ce soir. Ton oncle Dino et

Élisabeth[372], à l'improviste pour cette nuit. Probablement un article

stupide des journaux de Berlin, par lequel il m'aura cru à toute

extrémité, aura réveillé son inquiétude et hâté son arrivée. Enfin

Louis[373] s'annonce pour demain ou après-demain. Je vais être

terriblement envahie. Je voudrais que M. de Bacourt[374] vînt m'abriter.

[372] Alexandre, duc de Dino et sa fille Élisabeth, plus tard

comtesse Oppersdorff.

[373] Duc de Valençay.

[374] Correspondant de la Chronique.

Boson[375], Jeanne[376] et Adalbert[377] viennent aussi me menacer!

[375] Prince de Sagan.

[376] Princesse de Sagan, née Seillière.

[377] Second fils du duc de Valençay.

Certes, je ne manque pas de cœur pour mes enfants; mais je manque de

force pour écouter, pour entendre, pour parler, pour répondre; dès que

j'ai fait le plus petit effort, les vomissements reprennent et la

transpiration m'inondent! Adieu, ma chère fille, j'ai pour toi et pour

Dear Rochecotte une affection toute exceptionnelle.

_P.-S._--Toi et ton mari ne me gênent ni en santé ni en maladie et quant

à ton frère, il serait aussi le très bien venu. Tu sais que je _te_ dis

_vrai_.

[Illustration: extrait lettre]

[Illustration: signature]

[Illustration: extrait lettre]

[Illustration: extrait lettre]

_Sagan, 2 avril 1862._--On me mande que la plupart des évêques de France

répondront à l'appel qui leur a été fait de Rome pour les martyrs

japonais[378]; qu'ils partiront en avertissant le Gouvernement, mais sans

demander de permission, et que l'Empereur n'en sera pas trop mécontent.

Cette question romaine l'embarrasse tellement qu'il en est, dit-on,

encore plus attristé qu'irrité. M. de Lavalette se défend d'être mal avec

le Pape[379], c'est avec M. de Goyon qu'il ne peut vivre.

[378] Le Pape avait invité tous les évêques du monde catholique à

se rendre à Rome, le jour de la Pentecôte (8 juin 1862), pour

assister à la fête de la solennelle canonisation de vingt-cinq

martyrs qui, en 1594, avaient versé leur sang pour la foi à

Nagasaki, au Japon, et avaient déjà été béatifiés en 1627. Plus

de trois cents évêques se rendirent à l'appel de Pie IX.

[379] Au mois d'août 1861, M. de Lavalette, qui était Ambassadeur

à Constantinople au moment des massacres du Liban, fut envoyé à

Rome pour y remplacer M. de Gramont, comme Ambassadeur auprès du

Pape.

La Reine Marie-Amélie va passer un mois à Holland-House pour être plus

près de la grande Exposition dont elle est curieuse. Être encore

curieuse, à son âge, et après avoir été _crucifiée_! c'est merveilleux et

enviable!

Le prince Windisch-Graetz laisse six enfants et très peu de fortune; il

avait de gros traitements qui finissent avec lui; sa fille, veuve, sans

enfants, âgée de vingt-six ans, qui, depuis son veuvage s'était consacrée

à son père, est particulièrement à plaindre. Les journaux allemands ont

donné un récit touchant des obsèques qui ont eu lieu à Vienne et à

Prague; et surtout, de ce qui s'est passé dans cette dernière ville au

haut du _Hradchin_, où le cardinal Schwarzenberg, beau-frère du défunt, a

béni le corps, et d'où les salves de deuil ont retenti du même point,

juste d'où l'illustre mort a tenu la ville en échec, lorsqu'il a sauvé à

son maître la couronne de Bohême, en 1848. Naturellement, le cortège

aurait dû traverser le bas de la ville pour prendre la route de Tachau,

où se trouve le caveau de famille; mais l'Empereur a donne l'ordre que le

cortège traversât toute la ville, montât au haut du _Hradchin_ où se

trouve la Cathédrale, fît halte à la porte de l'église et y reçût les

honneurs militaires. Le concours de monde de tous les genres paraît avoir

été énorme, et le recueillement touchant et honorable.

_Sagan, 1er mai 1802._--Voici le joli mois arrivé tout plein de

soleil, de verdure et de parfums. Eh bien! tout cela me semble une

dérision, car ce soleil n'éclaire pour moi que des souffrances qui

augmentent à chaque instant de cruauté. Je n'ai pour ainsi dire plus un

moment de vrai répit. Cependant voici deux jours que je suis sortie; mais

hier, après une tournée d'une demi-heure dans le parc, je suis rentrée

pour être torturée avec une rage incessante qui vient de me ressaisir.

Ici s'arrête la _Chronique_. La maladie de celle qui l'écrivit

allait chaque jour s'aggravant; les eaux d'Ems, pas plus que

celles du Schlangenbad qu'elle prit ensuite, n'apportèrent aucune

amélioration à son état. Elle avait hâte de retourner à Sagan

pour y mourir, comme elle le répétait sans cesse.

En effet, elle atteignit Sagan le 3 août, et expira le 19

septembre 1862.

FIN

PIÈCES JUSTIFICATIVES

I

_Article du_ Times _donné par le_ Galignany _du 17 février 1853_.

L'adresse aux dames américaines, partie de Stafford-House, a reçu

l'accueil auquel nous nous attendions. Les dames du monde de l'État de

Virginie qui, à l'exemple de leurs mères, ont toujours eu des esclaves,

se soulèvent maintenant à l'unanimité contre cette ingérence dans ce

qu'elles considèrent comme un privilège séculaire.

Par l'organe d'un journal de la Virginie, le _Richmond-Enquirer_, ces

dames en appellent à Mme Julia Gardiner Tyler (l'ex-présidente Tyler,

comme on l'appelle officiellement), qui, élevée par ses alliances, ses

talents, sa naissance, son mariage avec l'ex-président, et enfin, par son

long séjour dans une plantation de Virginie comme maîtresse d'une colonie

d'esclaves, était le digne champion de l'esclavage considéré comme

_institution sociale_.

Appelée par un pareil devoir, l'illustre citoyenne prit la plume et ne

l'a quittée qu'après avoir fait justice sommaire de la Duchesse (de

Sutherland) et de ses amis.

Notre correspondant de New-York, qui est, certes, fort américain, ne

s'est pas rendu compte, comme il aurait dû le faire, de l'importance à

donner à cette rivalité de dames en colère, se battant aux yeux du monde

pour leurs compatriotes. Nous ne doutons point que, malgré les huit

années passées à la tête d'une plantation, Mme Tyler ne soit encore

jeune, belle, intelligente et charmeuse, comme le décrit le _New-York

Herald_; mais décidément, on peut dire qu'elle est agressive et bavarde.

Elle voudrait que la doctrine de Monrœ fût appliquée, non seulement au

territoire, mais aussi aux institutions de l'Amérique du Nord; et elle se

venge de la Duchesse, en énumérant soigneusement toutes les allusions

déplaisantes pour les institutions anglaises que lui fournissent son

intelligence, sa mémoire et ses amis. Au fait, en allant au fond des

choses, nous y trouvons pour les neuf dixièmes des redites; comme la

presse anglaise semble prendre un soin tout particulier de mettre les

étrangers au courant de nos défauts, la tâche de cette dame était facile,

et l'intérêt pour le lecteur anglais en reste minime.

En disant que la réponse de Mme Julia Tyler contient des redites et des

contradictions, nous devons ajouter que le même jugement peut s'appliquer

à la Duchesse. On n'aurait jamais dû publier une lettre ouverte, capable

de provoquer une semblable réponse, et, d'autre part, quand une semblable

publication a été faite et que le bon sens du pays où elle a eu lieu la

désapprouve, les personnes auxquelles elle était adressée auraient donné

une preuve de tact en ne la relevant pas.

Il faut dire à l'honneur des dames américaines qu'aucune d'entre elles

n'a répondu, à l'exception de la propriétaire d'une plantation de tabac,

seule capable, peut-être, de manier la plume avec autant de férocité.

Elle ne nous fait grâce sur aucun point: l'Islande, la corruption de la

métropole, le _Dun robin Estate_, l'ancien commerce des esclaves, les

diamants de la duchesse de Sutherland, notre journalisme, notre impôt des

pauvres, nos souscriptions de bienfaisance, notre reine, nos évêques, nos

hommes d'État, nos importations de coton et nos larmes de crocodile,

_tout_, tout est successivement attaqué avec autant d'adresse que

d'âpreté, tout et tous ont leur part.

Nous en sommes redevables à une petite coterie de femmes philanthropes,

que les souffrances de _l'oncle Tom_ et de ses compagnons héroïques

touchèrent au point de leur faire oublier que ces types, modèles de

toutes les vertus, étaient le fruit du système qu'elles blâmaient.

Notre métier de journaliste nous met en contact si intime avec la

fragilité de notre édifice social, que nous hésitons à lancer des

pierres que nos adversaires pourraient trop facilement nous rejeter.

La témérité de l'appel Sutherland prouve que les belles plaignantes ne

connaissent aucunement les maux existant beaucoup plus près d'elles,

qu'il aurait été peut-être de leur devoir de connaître et de secourir.

Cependant, nous ne saurions subir les verges de Mme Julie sans réagir;

nous ne saurions tolérer que l'ex-présidente Tyler écrive, comme si

l'Angleterre n'avait jamais rien fait, rien souffert, rien payé pour la

cause de l'abolition de l'esclavage. Nous ne saurions admettre que rien

n'ait changé chez nous, depuis le temps où la Reine Anne partageait, avec

le Roi d'Espagne, le gain produit par la traite des nègres, et que nos

hommes d'État, nos législateurs, nos prélats, nos pairesses, soient ce

qu'ils étaient encore il y a deux cents ans. Pour appuyer son

raisonnement, la belle Julie attribue le procès Wilberforce et Clarkson à

des causes que jamais le lutteur n'aurait imaginées. Selon elle, il

serait dû à l'envie que nous éprouvons pour les États-Unis, au désir de

nous venger du succès de leur récolte, la douleur d'y avoir perdu un

marché (que d'ailleurs nous n'avons pas perdu), au dessein infâme de

semer la discorde entre les États du Nord et du Sud, et à d'autres motifs

semblables qui pourront paraître évidents à une certaine classe de

femmes, mais qui paraissent absurdes à tout homme de bon sens.

Nous voudrions encore prier la belle lutteuse de Sherwood-Forest de jeter

un regard sur l'espace occupé sur la carte par son pays, baigné, comme

elle le dit, par deux Océans, et de le comparer à celui qu'occupent les

Iles-Britanniques; elle verrait qu'on peut nous excuser, si nous avons

plus de peine à nourrir une population de trente millions, que les

Américains pour en nourrir une de vingt-six. Elle aurait beaucoup mieux

fait, pour avoir raison, si, en défendant les institutions de son pays

contre toute ingérence anglaise, elle ne se fût pas mêlée de nos

affaires; mais, elle se mêle de nos institutions et perd, en les

attaquant, le terrain gagné en défendant celles de son pays, justifiant

presque, ainsi, l'intervention des philanthropes de Stafford-House. Les

institutions monarchiques et aristocratiques, dont elle parle, durent

depuis dix siècles et nous ne pourrions, même en le voulant, nous en

débarrasser aisément. D'ailleurs, il est incontestable qu'elles ont

beaucoup contribué à la formation du caractère de notre race, dont les

États-Unis eux-mêmes sont le plus éclatant résultat.

Nous avons encore à régler avec Mme Tyler une petite affaire pour notre

propre compte. Quel droit a-t-elle de dire que la lettre de

Stafford-House a eu son origine dans les journaux? Nous n'en avons rien

su, jusqu'à ce qu'elle fut approuvée par le conclave et couverte de

nombreuses signatures. Il nous est fort pénible d'avoir été crus les

complices de cette singulière affaire. Quant aux éloges patriotiques,

dont Mme Tyler a enjolivé sa réplique, nous sommes enchantés de pouvoir

en reconnaître l'exactitude; nous apprécions, selon leur mérite, le

territoire des fleuves, les deux Océans, le sol, les ports, la

population, l'esprit d'entreprise, la politique, le coton, le riz et le

tabac des États-Unis, et quoique nous en ayons souvent entendu parler,

nous sommes enchantés qu'une belle dame vienne nous les rappeler; mais

nous ne comprenons pas comment toutes ces belles choses puissent nous

empêcher de prendre des mesures pour l'abolition complète de l'esclavage.

II

NOUVELLES DISSIDENCES ENTRE LES PRINCES D'ORLÉANS ET LE COMTE DE CHAMBORD

_Lettre du comte de Chambord au duc de Nemours._

5 février 1857.

MON COUSIN,

J'ai lu votre lettre avec un profond sentiment de tristesse et de regret.

J'aimais à penser que nous avions compris de la même manière la

réconciliation accomplie entre nous, il y a bientôt quatre ans. Ce

rétablissement de nos rapports politiques et de famille, en même temps

qu'il plaisait à mon cœur, semblait à ma raison un gage de salut pour la

France et une des plus fermes garanties de son avenir. Pour justifier mon

espérance, pour rendre notre union efficace et digne tout ensemble, il

ne fallait que deux choses qui étaient bien faciles: rester de part et

d'autre également convaincus de la nécessité d'être unis, mais vouer une

confiance inébranlable en nos mutuels sentiments.

Je n'ai pas douté de votre dévouement aux principes monarchiques;

personne ne peut mettre en question mon attachement à la France, mon

respect de sa gloire, mon désir de sa grandeur et de sa liberté. Ma

sympathique reconnaissance est acquise à tout ce qui s'est fait par elle,

à toutes les époques, de bien, d'utile et de grand. Ainsi que je n'ai

cessé de le dire, j'ai toujours cru, et je crois toujours à

l'inopportunité de régler, dès aujourd'hui, et avant le moment où la

Providence m'en imposerait le devoir, des questions que résoudront les

intérêts et les vœux de notre patrie. Ce n'est pas loin de la France et

sans la France, qu'on peut disposer d'elle.

Je n'en conserve pas moins ma conviction profonde, que c'est dans l'union

de notre maison, et dans les efforts communs de tous les défenseurs des

institutions monarchiques que la France trouvera un jour son salut. Les

plus douloureuses épreuves n'ébranlent pas ma foi.

III

_Lettre adressée par l'Empereur Napoléon III au Pape Pie IX le 31

décembre 1859._

TRÈS SAINT-PÈRE,

La lettre que Votre Sainteté a bien voulu m'écrire le 2 décembre m'a

vivement touché, et je répondrai avec une entière franchise à l'appel

fait à ma loyauté.

Une de mes préoccupations, avant comme après la guerre, a été la

situation des États de l'Église, et certes, parmi les raisons puissantes

qui m'ont engagé à faire si promptement la paix, il faut compter la

crainte de voir la révolution prendre tous les jours de plus grandes

proportions. Les faits ont une logique inexorable, et, malgré mon

dévouement au Saint-Siège, malgré la présence de mes troupes à Rome, je

ne pouvais échapper à une certaine solidarité avec les effets du

mouvement national, provoqué par la lutte contre l'Autriche.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 28 / 39 段