trente-huit ans. Sous son règne, des luttes sanglantes ayant
éclaté en 1860, entre les Druses et les Maronites dans le Liban,
la France, qui s'attribuait le protectorat sur les chrétiens de
ces contrées, intervint dans la querelle. Le général
d'Hautpoul-Beaufort débarqua avec des troupes à Beyrouth; il
s'ensuivit une occupation du pays par les Français, qui ne finit
qu'à la suite des réclamations de la Turquie, appuyées par
l'Angleterre. Une nouvelle organisation du Liban fut décidée dans
une Conférence des Puissances européennes, où il fut déterminé
que le Liban dépendrait directement de la Porte, tout en ayant un
chef chrétien pris dans celle des Églises chrétiennes qui
comptait le plus d'adhérents.
Les nouvelles de Russie ne sont guère bonnes, la révolte des paysans y
continue; il paraîtrait aussi qu'à Saint-Pétersbourg le bonapartisme est
moins de mode; mais ce qui paraît assez certain, c'est l'entrevue du Roi
de Prusse avec l'Empereur Napoléon au camp de Châlons[350].
[350] Le Roi de Prusse devant rendre à l'Empereur Napoléon la
visite que celui-ci lui avait faite à Bade, il avait d'abord été
question du camp de Châlons comme lieu de rendez-vous; mais la
rencontre n'eut lieu que plus tard, le 7 octobre, à Compiègne.
_Téplitz, 17 juillet 1861._--L'attentat contre le Roi de Prusse à Bade
m'a bouleversée[351]; je l'ai su, le 14 au soir assez tard, par le Prince
Adalbert de Prusse, ici mon voisin. L'émotion a été chaude, car il y a
force Prussiens céans. Les églises retentissaient hier d'un _Te Deum_.
On me mande confidentiellement de Berlin que M. de Bernstorff remplace M.
de Schleinitz comme ministre des Affaires étrangères, et que celui-ci
devient ministre de la Maison du Roi. Le prince de Hohenzollern aurait
demandé ce changement comme condition pour rester chef du Cabinet, et
Bernstorff aurait fait la condition de n'avoir de chef que le prince de
Hohenzollern, ne voulant en aucune façon d'Auerswald comme intermédiaire
entre le Roi et lui.
[351] Le 14 juillet, le Roi de Prusse faillit être victime à Bade
d'un attentat. Un jeune homme de vingt et un ans, nommé Becker,
étudiant à Leipzig, s'était approché de Guillaume 1er à la
promenade, et lui lâcha un coup de pistolet à bout portant. La
balle dévia et ne fit qu'effleurer l'épaule du Roi. Arrêté
immédiatement, l'auteur de cet attentat déclara que son but avait
été de délivrer l'Allemagne d'un Prince qui ne la poussait pas,
avec une énergie assez active, dans les voies de l'unité. Becker
fut condamné à vingt ans de réclusion, et, pour sa vie, sous la
surveillance de la police.
_Téplitz, 21 juillet 1861._--L'autre jour, M. Dupin parlant du mandement
de Mgr Pie, évêque de Poitiers, a dit: «Mgr de Poitiers se trompe; il a
grandement tort de comparer l'Empereur à Pilate. Pilate s'est lavé les
mains, _et l'Empereur se les frotte_[352].»
[352] M. de la Guéronière ayant fait paraître une brochure
intitulée: _Rome, la France et l'Italie_, Mgr Pie, évêque de
Poitiers, la réfuta par un mandement où il comparait le chef de
l'État à Pilate, «_qui pouvait tout empêcher et qui laisse tout
faire_.» M. de Persigny, ministre de l'Intérieur, croyant voir
une offense à la personne de l'Empereur Napoléon et une
contravention aux lois de l'Empire, déféra Mgr Pie au Conseil
d'État et le mandement fut annulé.
_Sagan, 30 septembre 1861._--Je me sens dans le plus déplorable état de
santé. Mes souffrances n'ont pas cessé depuis mon retour ici; elles
augmentent chaque jour et ma patience est bien éprouvée.
Voici ce qu'on m'écrit de Paris: «On dit le Pape de nouveau malade, assez
malade pour qu'on s'occupe beaucoup de l'avenir après lui. On se promet,
s'il meurt, un grand mouvement populaire dans Rome, une explosion de
suffrage universel, un plébiscite qui demanderait l'abolition formelle
du pouvoir temporel. Il y a des gens qui se flattent que cet élan
révolutionnaire dominerait assez les Cardinaux pour déterminer l'élection
d'un Pape qui abdiquerait le trône en y montant. Les mieux informés
disent que la très grande majorité des Cardinaux tiendrait bon et irait
tenir le conclave ailleurs, s'ils ne pouvaient élire le Pape à Rome avec
liberté.»
On me dit que le Cabinet anglais a grande envie de reconnaître sans délai
les _États désunis_ d'Amérique et qu'il travaille à faire prendre au
Gouvernement français la même résolution. Ce serait une bien prompte et
bien docile abdication de la politique française que de consentir si vite
à proclamer la chute de la seule puissance qui inquiète et gêne sur mer
la domination de l'Angleterre. Du reste, les correspondances américaines
donnent lieu de croire que les États du Nord sont passionnément résolus à
soutenir la lutte, en se flattant qu'elle se terminera par leur victoire.
Quoi qu'il arrive, ce château de cartes républicain est bien près de
tomber, et le vainqueur, quel qu'il soit, changera profondément ce
gouvernement incapable de supporter toute forte épreuve[353].
[353] La guerre d'Amérique, appelée aussi guerre de la
_Sécession_, dura de 1861 à 1865. La question de _l'esclavage_
avait divisé la république en deux camps; le Sud travaillant
depuis longtemps à le propager dans l'Union, au risque de briser
avec le Nord. En 1860, une élection présidentielle, dans laquelle
le candidat _abolitionniste_ Lincoln l'emporta sur le candidat
_esclavagiste_ Breckinridge, fut le prétexte dont le Sud s'empara
pour rompre avec l'_Union_. Les hostilités commencèrent et,
pendant quatre ans, les deux armées se battirent héroïquement
avec des alternatives de revers et de succès; la lutte finit par
la prise de Richmond en Virginie, où le général Lee, qui
commandait les forces du Sud, fut contraint de capituler devant
le général Grant, chef des troupes du Nord. La question de
l'esclavage fut ainsi terminée.
_Sagan, 4 octobre 1861._--Je suis charmée d'apprendre que les Gazettes se
sont trompées en annonçant que le Roi de Prusse emmènerait des
_ministres_ à Compiègne. Le contraire est bien plus prudent et
convenable. Je ne doute pas de la présence de l'Impératrice Eugénie et de
quelques jolies dames. D'après ce qui me revient, les efforts du Roi pour
rassurer les Cabinets allemands sur cette visite en France n'ont pas
toute l'efficacité désirable. La méfiance est extrême. Certes, elle est
injuste en regard des intentions du Roi _en y allant_.
_Sagan, 6 octobre 1861._--Il y a de mauvais symptômes dans l'esprit
démocratique, si absurdement encouragé par le Ministère prussien, qui est
incapable, terriblement court et borné dans ses vues. Nous voici, ayant
la _Turner-Fest_ dans toutes les petites villes avec de fort mauvais
discours, de fort mauvais drapeaux, etc... etc... Les villes s'endettent
pour ces dangereuses fêtes, et quand on demande ce qui se fera pour fêter
le couronnement, on répond qu'on n'a pas d'argent. La _Huldigung_ ne
convenait pas au système constitutionnel et la _Krœnung_ ne plaît pas à
l'esprit démocratique; cela leur paraît trop royal, trop aristocratique;
bref, on ne satisfait plus personne. Mais que le Ministère est coupable
d'avoir encouragé le _Turner-Verein_, le _Sænger-Verein_, le
_Schützen-Verein_ et surtout le _National-Verein_[354]. Il faut vouloir
être aveugle pour n'en pas connaître le danger qui saute aux yeux des
moins clairvoyants. C'est quand on habite la province ou la campagne
qu'on discerne les ravages de ces associations.
[354] La Huldigung veut dire l'_hommage_; la Krœnung, le
_couronnement_, le Turner-Verein, _une société de gymnastique_;
le Sænger-Verein, _une société orphéonique_; le Schützen-Verein,
_la société des tireurs_; le National-Verein, _la société des
patriotes_. Toutes ces sociétés cachaient, sous le prétexte de se
réunir pour s'amuser, le but de s'occuper de ce qui se passait
dans l'État, et les meneurs en profitaient pour échauffer les
têtes selon leurs idées politiques plus ou moins avancées.
_Sagan, 10 octobre 1861._--Une lettre de Berlin que je viens de recevoir
me dit ceci: «M. d'Abzac est ici, envoyé par le duc de Magenta, pour
organiser sa maison; on envoie de Paris des masses d'ouvriers pour
construire à la hâte toute une grande salle dons le jardin de l'ambassade
de France. On envoie aussi trente-huit domestiques et dix-huit chevaux.
Le Maréchal aura une suite de treize personnes. Lord Clarendon a loué
tout le premier de l'hôtel Royal qu'on décore magnifiquement. Je ne sais
encore rien du duc d'Ossuna, sinon qu'il est ici[355].
[355] La question de préséance entre les diverses ambassades
extraordinaires venues à Kœnigsberg et à Berlin pour le
couronnement du Roi de Prusse fut réglée par la date de l'arrivée
de chacune d'elles. Suivant cette règle, les Ambassadeurs prirent
rang dans l'ordre suivant: pour l'Espagne, le duc d'Ossuna; pour
l'Italie, le général della Rocca; pour l'Angleterre, lord
Clarendon; pour la France, le duc de Magenta. L'Autriche, la
Russie, la Belgique se firent représenter par des membres de
familles royales et impériales. Le duc de Magenta se fit
remarquer par la richesse de ses équipages et par une fort belle
fête, qu'il donna dans la maison de l'ambassade de France à
Berlin.
«La grande voiture dans laquelle la Reine fera son entrée est très belle
dans son antiquité; on vient de la redorer à neuf. L'intérieur est
doublé de satin blanc tout brodé d'aigles d'or; les harnais sont en cuir
vert avec des dessins rouge et or. Ils seront mis sur huit beaux chevaux
noirs. Le manteau de couronnement de la Reine est de toute magnificence,
en velours rouge, tout doublé d'hermine et brodé d'aigles d'or.»
_Sagan, 14 octobre 1861._--Voici la copie d'une lettre écrite par une
personne toute napoléonienne, qui contient un récit de la visite du Roi
de Prusse à Compiègne: c'est _l'impression française_:
«_Paris, 10 octobre 1861._--Comme j'en avais le sentiment, tout a
parfaitement réussi à Compiègne, et les choses se sont passées comme vous
aviez toujours prévu qu'elles se passeraient, si le Roi de Prusse venait
en France. Il n'a pas caché son impression, qui a été franchement
favorable. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que le bon général de Manteuffel
l'a très décidément partagée. Il est impossible de voir une réussite plus
complète; cela me revient de tous les côtés. Le premier soir, il y avait
un peu de gêne et de froideur dans le salon. Tout le monde se tenait à
l'écart: l'Empereur, l'Impératrice, le Roi assis loin de tout le monde.
«Le maintien de l'Impératrice a été parfait et sans un moment d'oubli
pendant tout le séjour du Roi. Le lendemain, chasse à tir où le Roi s'est
amusé, et superbe promenade dans la forêt terminée par Pierrefonds, où on
a goûté. Le théâtre français, un peu long, car il faisait affreusement
chaud. Le lendemain, petite revue improvisée sur la pelouse, devant le
château. L'Impératrice est venue rejoindre à pied, jolie comme on ne
l'avait pas vue depuis longtemps. Le Roi de Prusse l'a abordée en lui
baisant la main de si bon air, et elle a répondu à la politesse en
s'inclinant d'une manière si noble et si digne, que cela a ravi les
troupes qui ont tout de suite pris le Roi en amitié. On ne parlait que de
cela dans les cafés de Compiègne. Notre Impératrice a repris cette belle
politesse espagnole qu'elle sait si bien trouver quand elle veut.
«Dans cette réception, il n'y a rien eu de trop comme empressement, ni de
trop peu. La suite allemande a été charmée de la dignité générale de
l'attitude, chacun a bien joué son rôle; et, comme des deux côtés on
s'apercevait de la bonne impression qu'on se faisait réciproquement, cela
allait toujours mieux. Les grâces de cordon, ordres..., etc... ont été
faites de la manière la plus aimable par le Roi à Edgar Ney, à qui il
donnait plus qu'il ne pouvait prétendre (pour réparer ce qui s'était
passé à Bade), il lui dit: _Je vous la donne avec plaisir, parce que je
sais que vous êtes l'ami de l'Empereur!_ En allant dans les rangs de la
troupe, le Roi a dit qu'il ne reconnaissait plus la cavalerie française;
qu'autrefois, les hommes avaient la jambe roulante et qu'à présent, ils
sont admirablement à cheval et ont des chevaux superbes.
«Le Roi a trouvé le petit Prince Impérial très gentil; il a aussi admiré
fort le joli visage de Mme de Galliffet. Quant à l'Impératrice, elle n'a
pas manqué son effet habituel; il la trouve délicieuse. Pour moi, qui
aime profondément l'Empereur et l'Impératrice, je suis enchantée de la
manière dont tout cela a tourné et du genre sérieux de cette réussite,
qui a été plus loin qu'on ne pouvait l'espérer.»
_Sagan, 19 octobre 1861._--Il m'est revenu quelques particularités
_allemandes_ sur l'entrevue de Compiègne que j'ai motif de croire
exactes. Les deux souverains ont eu deux entretiens; un petit à la
chasse, un plus long dans l'appartement du Roi, où l'Empereur est allé le
chercher, tout à la fois, avec empressement et réserve. Il n'a pas parlé
du tout des affaires d'Allemagne. Sur l'Italie, il a trouvé naturel, et
même bon, que le Roi n'ait pas reconnu le nouveau royaume, dont l'avenir
est fort douteux et sur lequel il a fait lui-même des réserves. Il a très
bien parlé de la légitimité, principe excellent dont les revers sont des
échecs pour tous les gouvernements. En tout, langage très conservateur.
La tentative délicate a porté sur l'Angleterre. Il s'est montré à la fois
très ami de l'alliance anglaise et très préoccupé de ses difficultés, de
ses exigences. Il a fort approuvé la Prusse de devenir une puissance
maritime; c'est bon pour elle, pour la France, pour l'Europe; mais
l'Angleterre le souffrira-t-elle? Il avait bien envie de savoir jusqu'où
allait l'intimité entre Berlin et Londres, et envie aussi de l'intimité
entre Berlin et Paris, et que cette intimité-ci fût indépendante de
l'autre. Le Roi dit avoir été réservé, négatif par son silence. On dit
aussi qu'à propos du traité de commerce, qui se négocie entre la France
et le Zollverein, l'Empereur ayant témoigné le désir d'une réduction des
droits allemands sur les vins et les soieries de France, le Roi a
répondu: «_Mais ce sont aussi des productions des provinces rhénanes, et
j'ai à cœur de ne pas les mécontenter._»
_Sagan, 21 octobre 1861._--Voici l'extrait d'une lettre que m'a écrite de
Kœnigsberg un personnage important du parti catholique conservateur et
monarchique. L'Aigle noir, donné à la Reine, est quelque chose de tout
nouveau, et par conséquent de tout à fait exceptionnel, qui doit lui
avoir fait plaisir:
«_Kœnigsberg, 19 octobre 1861._--La fête d'hier s'est passée aussi bien
que nous pouvions le désirer. Son effet, son ordonnance, la manière dont
elle a été exécutée, ont surpassé mon attente. Il n'était pas facile
d'organiser un acte pareil, auquel il manquait et traditions et
précédents. Le tout a été digne de son caractère symbolique, comme un
acte d'invocation à la protection de Dieu, et comme un acte politique et
monarchique. Il ne manquait que l'onction, que les bénédictions, que
l'Église à laquelle nous appartenons y aurait apportées. Sans cela tout a
été digne et convenable. Le Roi et la Reine ont eu belle et noble tenue,
s'inclinant humblement devant le Tout-Puissant, duquel ils ont pris en
fief leur couronne, et se relevant avec dignité en le proclamant à leurs
peuples.
«Le plus beau temps a favorisé la cérémonie; la tenue du public n'a rien
laissé à désirer et a fait la meilleure impression aux étrangers. Lord
Clarendon m'a dit qu'il en avait été frappé.
«Un silence, un ordre respectueux et un élan vibrant lorsque le moment
d'une démonstration est venu. Le Roi a très bien parlé dans les diverses
occasions, simplement, mais appuyant fortement sur le principe
monarchique, qu'il était appelé à conserver intact à sa dynastie. Entre
les allocutions qui lui ont été adressées, celle du Cardinal archevêque
de Cologne[356], qui a parlé au nom de notre clergé, a été généralement
reconnue comme la plus remarquable; elle était apostolique, marquée par
la grâce du Saint-Esprit; ce qu'il a dit des affaires de ce monde était
vrai, noble, en un mot chrétien. Le tout s'est passé sans la moindre
dissonance. La partie libérale du Ministère a dû pâtir des paroles du
Roi; elles ne cadraient pas avec leurs principes; les plus conservatifs
n'auraient pas pu les désirer autres. Les Ministres ont dissimulé les
couleuvres qu'ils ont été obligés d'avaler; nous verrons s'ils se
rattraperont.»
[356] L'Archevêque de Cologne était Mgr Jean Geissel.
_Sagan, 26 octobre 1861._--Voici des extraits de diverses lettres de
Berlin: «L'entrée à Berlin, quoique favorisée par un temps magnifique,
une foule empressée et démonstrative, a été loin de m'impressionner
autant que Kœnigsberg. A Berlin, les couleurs allemandes dominaient, à
Kœnigsberg les couleurs prussiennes excluaient presque les autres. A
Berlin, un bon tiers des ouvriers avait arboré une médaille en carton,
portant la lettre _V. der Handwerken Verein_, espèce de société comme
celle de la _Marianne_, en France, tolérée tacitement par le ministre de
l'Intérieur, comte de Schwerin, et qui compte à Berlin vingt mille
adhérents, menés par des démocrates rouges. Une des vraies raisons de
l'opposition contre le président de la police Zedlitz vient de la guerre
qu'il voulait faire à cette dangereuse association.
«Un doux contraste à ces dissonances étaient des tribunes, placées à cinq
cents pas les unes des autres, remplies de jeunes filles vêtues en
mousseline blanche et couronnées de fleurs; leur air pur, enjoué et
innocent, faisait du bien à voir. La Cour et ce qui y tenait faisait très
bon effet; les équipages étaient très beaux; le Roi, entouré des Princes
de sa Maison, précédé par les généraux de son armée, avait grande mine;
la Reine et la Princesse Royale, dans une voiture dorée et à glaces,
étaient rayonnantes d'affabilité.»
Autre lettre: «Au grand concert gala, il y avait trop de foule, et pas
même une glace ou un verre d'orgeat; mais des toilettes magnifiques. La
Reine est superbe; elle est _enfin_ couverte des diamants de la couronne,
et portant admirablement, à toutes les fêtes, le grand diadème; mais elle
est bien fatiguée, ses traits s'en ressentent. La maréchale de Mac-Mahon
est élégante, mais pas richement vêtue; des toilettes de Longchamps, mais
non pas de Cour. Elle n'a pas l'air distingué.
«L'Infante de Portugal, princesse de Hohenzollern, ressemble à la
duchesse de Nemours; elle est bien belle, elle a l'air d'avoir plus de
seize ans; son mari est plus petit qu'elle. La princesse Putbus avait
imaginé de profaner ses jolis cheveux blonds en les poudrant d'une poudre
d'or, qui retombait en pluie jaune sur son front et son cou. Elle avait
piqué dans ses cheveux une plume si hardie, si droite, si menaçante que,
voyant l'étonnement qu'elle causait, elle a voulu faire disparaître cette
fatale plume; mais elle était si bien ajustée qu'elle n'a pu venir à bout
de l'arracher; alors, elle s'est adressée à Antoine Radziwill en le
priant de couper cette plume maudite avec son sabre: ce qui fut dit, fut
fait.»
Autre lettre: «Ce matin a eu lieu la consécration de l'église catholique
de Saint-Michel[357]. Le Roi et la Reine devaient s'y rendre; mais au
dernier moment, les protestants ont tellement tourmenté le Roi, qu'il a
fait dire par le Prince Royal au Prince-Évêque de Breslau, qu'il était
enrhumé et ne pouvait aller à l'église. Le soir, il était au bal!
[357] L'église de Saint-Michel est l'église catholique de la
garnison de Berlin.
On dit que la cérémonie a été très imposante, le curé a fait un beau
discours et le Prince-Évêque, au _Te Deum_, a prononcé un discours
sublime. Tout le Corps diplomatique catholique s'y trouvait. Le
Prince-Évêque était revêtu d'un magnifique ornement: cadeau que la
nouvelle église a reçu du Saint-Père.»
_Sagan, 2 novembre 1861._--Le Roi et la Reine viennent décidément chez
moi dans quelques jours[358]. La Grande-Duchesse de Bade aura été bien
satisfaite du couronnement qui a été, en effet, une belle décoration; je
ne puis m'empêcher d'y voir le chant du cygne des monarchies[359]. Dieu
veuille que je n'aie pas le sens commun et que je ne voie si noir qu'à
cause de ma lunette de malade!
[358] En revenant de Breslau, où les Majestés Prussiennes
allèrent, après les fêtes de Berlin, recevoir l'hommage de la
province de Silésie, le Roi et la Reine s'arrêtèrent pendant un
jour à Sagan, afin d'y voir pour la dernière fois la duchesse de
Talleyrand et de Sagan déjà fort malade.
[359] Le couronnement du Roi de Prusse avait eu lieu le 18
octobre 1861 à Kœnigsberg. Avant comme après son couronnement,
le Roi, en répondant aux différents discours qui lui furent
adressés à cette occasion, avait mis une certaine affectation
(même marquée) à dire qu'il ne tenait sa couronne que de Dieu,
que la royauté était une grâce de Dieu, et que, dans cette grâce,
résidait la sainteté de la couronne qui était inviolable. Ce
langage indigna le parti libéral européen. Il trouva que le Roi
semblait ainsi établir une lutte entre la royauté de droit divin
et celle fondée par la souveraineté du peuple, comme sur une
élection primitive, et ce parti trouva dans les paroles royales
une pâture à de vaines querelles. Elles provoquèrent ensuite des
discussions fort longues qui s'élevèrent de toutes parts.
Ici nouvelle interruption de la correspondance qui ne reprit
qu'au mois de mars 1862, M. de Bacourt s'étant rendu à Sagan, où
il passa tout l'hiver auprès de la malade.
1862
_Sagan, 11 mars 1862._--J'ai lu hier les journaux, et pour ne pas tomber
de plein saut dans l'ignorance des choses de ce monde, j'y ai mis plus
d'attention que de coutume. Je ne réponds cependant pas d'y avoir plongé
très intelligemment; aussi n'y ai-je été frappée que de la liberté de
langage de MM. de Pierres, Picard et Jules Favre; ils n'ont épargné
aucune critique sur le gouvernement intérieur de la France et ses
fallacieuses promesses. Cela rappelait le temps passé, et sans changer
actuellement les votes, cela ne peut manquer de déplaire beaucoup et de
gêner pas mal en haut lieu, disons mieux: _en très bas lieu_.
_Sagan, 12 mars 1862._--On m'écrit ce qui suit de Paris: «Les discussions
dans les deux Chambres ont été chaudes. Pour Palikao, l'affaire a été
désagréable. L'Empereur aura pu juger ce que c'est que l'opinion
publique. En retirant la proposition, il a bien fait, mais en demandant
une somme pour récompenser les grands services, il a fait une faute
énorme[360]. Le général Fleury est le coupable de toute cette affaire.
C'est lui qui a inventé le général Montauban; puis il a poussé à ce qu'on
lui donnât un titre et une dotation.»
[360] Le Gouvernement avait demandé une dotation annuelle de
cinquante mille francs pour le général Cousin-Montauban, comte de
Palikao, qui avait commandé les troupes françaises en Chine. La
Commission chargée de cette demande avait conclu au rejet, le 28
février 1862; mais le Corps législatif ne se prononça pas le même
jour et remit la discussion à plus tard. Craignant un refus de la
Chambre, l'Empereur écrivit, le 4 mars, au président du Corps
législatif qu'il y avait eu malentendu et qu'il présentait un
nouveau projet, soumettant à la Chambre l'appréciation d'un
principe général qui permettrait d'assurer, dans de justes
limites, à toutes les actions d'éclat, depuis le maréchal
jusqu'au soldat, des récompenses dignes de la grandeur du pays.
Voilà donc la Chambre prussienne dissoute; j'ai bien peur que les mêmes
Ministres, incapables d'agir sur l'opinion publique, n'obtiennent une
Chambre pire que celle qu'on renvoie[361]. Le monde est au moins aussi
malade que moi.
[361] La Chambre prussienne fut dissoute le 10 mars. Le
Ministère, ayant été battu dans la discussion du budget, avait
d'abord donné en bloc sa démission. Elle ne fut pas acceptée de
suite par le Roi; mais peu à peu les Ministres furent relevés
l'un après l'autre.
_Sagan, 14 mars 1862._--M. Guizot m'écrit de Paris: «Il y a un peu de
réveil dans les esprits; mais dans tout cela la médiocrité des hommes
égale la gravité des situations; agresseurs ou défenseurs, conspirateurs
ou fonctionnaires, tous paraissent petits ou ternes, quelque grandes que
soient les choses auxquelles ils touchent. Les Anglais qui sont à Paris
disent tous que les tories reprennent de l'ascendant, qu'ils pourraient,
s'ils voulaient, dès aujourd'hui renverser le Cabinet, mais qu'il y a
dissentiment à ce sujet entre lord Derby et son fils, lord Stanley, le
fils étant plus pressé que le père.