_Berlin, 2 janvier 1861._--On m'a réveillée en me disant que le Roi était

mort. C'est la nuit dernière, à minuit quarante minutes, que cette pauvre

âme, renfermée dans une si triste enveloppe, s'est envolée dans de

meilleures régions. On peut imaginer ce qu'a été Sans-Souci pendant cette

agonie; je n'en sais point les détails, car personne n'est encore revenu

de ce triste lieu[334]. Dieu veuille que la couronne n'ensanglante pas le

front de celui qui la porte avec un regret sincère et touchant. Je

m'attends pour lui à de cruels embarras, à de fâcheuses complications et

à des Chambres les plus incommodes, avec les ministres les plus

maladroits; enfin un gouvernement faible et intimidé.

[334] Le Roi Frédéric-Guillaume IV mourut à Sans-Souci dans la

nuit du 1er au 2 janvier 1861.

_Berlin, 8 janvier 1861._--Ah! quelle foule, quelle tuerie, quel désordre

que l'enterrement du Roi à Potsdam, auquel j'ai assisté hier!

La cérémonie, en elle-même, n'était pas ce que j'aurais voulu qu'elle

fût. L'église n'était pas tendue de noir. La double rangée de vitres

blanches laissait entrer, en plein, un soleil qui éclairait dix-sept

degrés de froid; l'éclat de ses rayons éteignait celui des cierges placés

autour du catafalque, qu'on n'avait pas assez exhaussé pour être

imposant. Je ne puis juger du cortège, puisque j'étais dans l'intérieur

de l'église sans pelisse; c'est ainsi que nous avons attendu deux heures;

car la cérémonie n'a commencé qu'à une heure au lieu de onze heures. Le

nouveau Roi pleurait à sangloter et n'était occupé que de la Reine veuve

qui s'appuyait sur lui.

_Berlin, 10 janvier 1861._--Par son testament, le Roi a laissé à sa veuve

Sans-Souci et Stolzenfels; puis ses logements habituels dans les châteaux

de Charlottenbourg, Berlin et Potsdam. En outre, toutes les pierreries

personnelles du Roi, ainsi que les pierres gravées, tous les objets

d'art, tableaux, marbres, bronzes, gravures, tout, tout, et un revenu

considérable. Il laisse le vilain petit château de Paretz (c'est près de

Potsdam) au Prince Royal; aucun autre legs; pas un mot, pas un souvenir;

aucune autre personne nommée, pas même les plus proches.

Le Roi actuel a pris toute la maison militaire du défunt et l'a ajoutée à

la sienne, ce qui en fait une _vraie légion_. Chose singulière! il a

ordonné que les aides de camp du feu Roi feraient, pendant toute la durée

du deuil, le service à Sans-Souci, auprès de la veuve, comme si le défunt

vivait encore.

_Berlin, 10 janvier 1861._--Hier a eu lieu la bénédiction solennelle des

drapeaux. C'était une très belle et très imposante cérémonie, sous les

bras étendus de Frédéric le Grand, au pied de sa statue, et devant le

palais du Roi actuel. Les troupes se sont développées, les évolutions se

sont faites avec la plus grande précision. Le jeu des drapeaux,

s'abaissant et se relevant à la voix du pasteur, saluant le Roi dont la

prestance se distinguait entre tous; les chants religieux, les _vivats_

de la foule, toutes les Princesses en blanc sur le balcon et aux fenêtres

du palais, tout cela faisait merveille; le soleil seul a manqué; il n'a

pas daigné nous accorder le plus léger sourire; cependant, il ne neigeait

pas, le brouillard était léger et la gelée imperceptible. _Le blanc_

avait été mis exprès par ordre du Roi qui avait voulu faire cette

politesse à l'armée. La Reine avait sa bonne grâce accoutumée. Le tout a

duré trois heures.

_Berlin, 22 janvier 1861._--La session des Chambres débute assez

orageusement, du moins à celle des Députés; Vincke y règne; il est

insolent, exigeant, il malmène les Ministres et ne sera satisfait que

lorsqu'il sera président du Conseil à la place du prince de Hohenzollern.

Celui-ci est malade, de mauvaise humeur, fatigué, ahuri, trouvant le Roi

nerveux et démonté, la Reine impatiente, le Ministère désuni, la Chambre

haute méfiante, la Chambre basse arrogante et hostile; au dedans, le pays

inquiet et marchant sans boussole, car le pilote n'est nulle part; au

dehors, des complications qui lui semblent inextricables.

Le Roi a de l'humeur contre tous et chacun, excepté contre le général de

Manteuffel, qui, pour le moment, a le plus de crédit sur lui; il y a bien

du monde pour s'en inquiéter. Le Ministère, du moins le comte Schwerin

(ministre de l'Intérieur), qui est le doctrinaire le plus maladroit

possible, commence à découvrir qu'il a été à la dérive; il voudrait

s'arrêter, mais Vincke et consorts crient _haro_. Le ministre de la

Guerre est du parti de _la Croix_. Chacun se méfie d'Auerswald dont le

rôle _d'anguille_ ne réussit auprès de personne. Le ministre des

Finances, Patow, assez habile financier, déteste la noblesse et voudrait

qu'elle portât le poids du jour.

_Berlin, 26 janvier 1861._--On croit ici que le branle-bas de l'Allemagne

(de par la France) est ajourné d'un an, au moins; que Garibaldi a renoncé

à attaquer la Vénétie au printemps, qu'il a ajourné la révolution de

Hongrie et des contrées slaves, et qu'on a fait prendre patience à

l'Italie, en lui livrant Rome qui va être dévorée au premier jour, sans

que cela fasse rien à ce gouvernement protestant (comme si ce n'était pas

autant une question monarchique que religieuse). Socialement, l'hiver est

et restera encore longtemps fort sérieux, pour ainsi dire nul; mais si

les esprits sont assombris, je trouve les cœurs froids, comme les corps.

On voit s'accomplir d'abominables et indignes actions comme on verrait

sur la scène jouer un grand drame. Après la lecture de son journal du

matin, on va patiner gaiement sur le canal de Thiergarten, et se coucher

paisiblement après le journal du soir, sans se soucier des malheurs de

tant d'êtres semblables à nous. Avec cela, la misère est grande; que de

gens morts de froid et de faim!

J'ai une lettre de Paris qui me dit ceci: «Voici le probable sur le

royaume de Naples. On croit que ce royaume, tel que l'avait Murat, sera

donné au jeune Murat que vous avez vu à Berlin[335]; que l'Angleterre y

consentira, à condition de prendre la Sicile; mais le Roi François II,

lorsqu'il sera forcé de quitter Gaëte[336], pourrait bien se rendre en

Sicile, où ses partisans deviennent chaque jour plus nombreux. Ces deux

chances ont été admises par M. Thouvenel devant son beau-frère, de qui je

le tiens[337].»

[335] Le prince Joachim Murat, accompagné de deux officiers

d'ordonnance, fut envoyé à Berlin vers le 10 janvier pour

complimenter le Roi Guillaume Ier sur son avènement au trône,

au nom de Napoléon III.

[336] Le Roi était enfermé dans Gaëte qui n'avait pas encore

capitulé.

[337] M. Cuvillier-Fleury, qui avait épousé en 1840 Mlle

Thouvenel, sœur du futur ministre des Affaires étrangères de

l'Empire.

Le duc de Noailles m'écrit à la date du 23 janvier: «Nous avons demain

notre belle séance académique, Guizot et Lacordaire. Les discours sont

beaux, je les connais: celui du dominicain, très académique; il ne sort

pas de son sujet _Tocqueville_, et ne fait aucune excursion, ni

politique, ni religieuse, se complaisant assez dans la démocratie qui est

forcément son sujet, et aussi son penchant; mais tout cela dit avec

beaucoup d'art.

«Guizot est fort beau, le début un peu brusque. Il dit au Père Lacordaire

(en termes académiques) qu'il l'aurait probablement fait brûler il y a

trois cents ans; mais il le traite très bien; aussi, en sortant de la

Commission, le Père lui a dit: «_Ce ne sont pas des remerciements que je

vous dois, c'est de la reconnaissance._»

_Berlin, 1er février 1861._--La Cour de condoléance a eu très bel air

hier. Le Roi s'est enfin décidé à assister la Reine de sa présence, et je

pense qu'en définitive, il n'y aura pas eu de regret; car la Reine avait

l'air très royal sous le dais et ses gestes étaient des plus nobles et

des plus gracieux.

Il y a un mot de M. de Montalembert sur les défenseurs de Gaëte: «_Au

moins, nous pouvons dire comme dans les contes de fée: il y avait un roi

et une reine._»

_Berlin, 22 février 1861._--Les documents diplomatiques que nous

apportent les journaux français[338] me font, en ce qui regarde l'Italie,

l'effet d'être des chefs-d'œuvre _d'embarras_; on voit nager entre deux

courants; on fait, puis on regrette; on essaie de mettre les apparences

d'un côté, quand les réalités sont de l'autre; les brochures sont tantôt

le supplément, tantôt le démenti des dépêches. Que sortira-t-il de cette

confusion? probablement une nouvelle poussée révolutionnaire à la suite

de laquelle on se mettra, tout en la reniant. Nous verrons le Corps

législatif chercher à dire quelque chose qui ait l'air rassurant et qui,

au fond, ne fasse obstacle à rien; et si le Sénat était plus net, j'en

serais fort surprise.

[338] Le Gouvernement français venait de faire distribuer au

Sénat et au Corps législatif un volume de deux cent soixante

pages, grand _in-quarto_, contenant des documents diplomatiques

rangés sous les sept titres suivants: 1º Annexion de l'Italie

centrale; 2º Question de Nice et de la Savoie; 3º Affaires de

Rome; 4º Affaires de l'Italie méridionale; 5º Entrevue de

Varsovie; 6º Affaire de Syrie; 7º Expédition de Chine.

_Berlin, 6 mars 1861._--C'est aujourd'hui qu'a lieu, au grand Palais de

Berlin, la cérémonie de la remise au Roi des insignes de l'ordre de la

Jarretière que vient de lui envoyer la Reine d'Angleterre, par une

députation à la tête de laquelle on trouve lord Breadalbane. Par miracle,

il me survient un peu de curiosité; je la croyais morte et enterrée. Eh

bien! pas du tout, voilà que j'ai grande envie de voir cette cérémonie

qu'on dit être fort originale, surtout à une époque où les hérauts

d'armes n'auront plus guère à proclamer que des déchéances de monarques

et de monarchies.

Mes dernières nouvelles de ma fille Pauline[339] sont meilleures; elle

avait subi une violente migraine dont elle se remettait; et si la

Touraine n'avait pas les allures exceptionnelles du Nord, elle serait

dans l'état auquel sa douce résignation l'a habituée depuis trois ou

quatre années. Elle attendait, avec une grande impatience, ou plutôt avec

un grand désir, l'évêque d'Orléans, la duchesse Hamilton et la princesse

de Wittgenstein. Pauline ne s'impatiente plus quand elle n'a pas ce dont,

cependant, elle jouit avec vivacité quand elle le possède. C'est vraiment

une créature essentiellement soumise, et sereine au milieu des

imperfections et des mécomptes de sa destinée.

[339] Marquise de Castellane.

Il est difficile de rencontrer une piété plus efficace: quand le présent

ne la satisfait pas, ou l'attriste, elle entre dans l'éternité, comme une

autre entre dans sa chambre pour se reposer. Elle voit plus clair au delà

de ce monde que dans ce monde. Ma nature est bien moins sérieuse, plus

exigeante, l'avenir est pour moi, à la fois certain et obscur. J'y crois,

mais je n'y vois pas.

Ici, le Roi et la Reine sont très ébouriffés du prince Napoléon[340]. Je

prétends que ce discours est une _brochure parlante_, et je regrette

qu'il y ait ici des personnes pour soutenir que l'Empereur en est irrité!

En tout cas, Persigny, Piétri et Billault en sont fort satisfaits. Le

général de Bonin, qui est revenu de Turin et de Paris, a dit à

Schleinitz, qui me l'a raconté hier au soir, qu'il avait été frappé à

Paris de la fermentation des esprits, et en Italie, du mécontentement et

des hostilités des villes entre elles. M. de Schleinitz a évidemment un

faible pour M. de Cavour, qu'il vante à toute occasion, disant par

exemple hier: «Cavour a raison d'aller son train; car enfin, il faudra

bien que nous finissions par reconnaître _le roi d'Italie_.» Schleinitz

m'a étonné aussi par son admiration, non pour les doctrines du prince

Napoléon, mais pour son grand talent oratoire. Conçoit-on que des cinq

cardinaux présents à ce discours, aucun n'ait quitté la séance? Il me

semble qu'ils auraient dû spontanément se lever et s'en aller en disant

le pourquoi.

[340] En réponse à un discours de M. de La Rochejaquelein, le

prince Napoléon prit la parole au Sénat le 1er mars 1861, pour

faire une charge à fond contre le pouvoir temporel du Pape et

attaquer, dans le langage le plus véhément, le parti légitimiste

et clérical français, ainsi que les mandements des évêques qui en

avaient pris la défense. L'Empereur Napoléon ne blâma pas trop ce

discours; il ne se montra qu'irrité de la violence des paroles.

Et le cardinal Morlot ayant trois démissions à donner (je ne parle pas de

celle de l'Archevêque de Paris) et qui n'en offre aucune[341]!

[341] Le cardinal Morlot, archevêque de Paris, était encore:

sénateur, grand-aumônier et membre du Conseil privé. Il ne voulut

pas se démettre des charges indépendantes de son administration

diocésaine, «craignant, disait-il, qu'en faisant un acte

d'opposition au Gouvernement, l'Empereur n'en fût que plus

fortifié dans sa pensée.»

_Berlin, 10 mars 1861._--La cérémonie de la remise de la Jarretière s'est

très bien passée; elle avait très bel air. Le Roi rajeuni, la Reine fort

à son avantage. Le tout a fort bien réussi et a fait un peu diversion au

lugubre du deuil et à la lourdeur générale de l'atmosphère de Berlin. Le

Roi s'en est évidemment amusé; et depuis, je le trouve _in better

spirits_[342], quoique les événements de Varsovie lui trottent dans la

tête, et certes avec raison[343]. Les Ministres en montrent leur

inquiétude et le prince de Hohenzollern ne cache pas assez l'ennui et le

découragement qui s'emparent de lui.

[342] De l'anglais: mieux disposé.

[343] La date du 25 février donna le signal d'une insurrection

qui marqua douloureusement dans les annales de la Pologne. Une

manifestation pacifique de la population de Varsovie avait été

arrêtée dans les esprits pour l'anniversaire de la bataille de

Grochow livrée en 1831. On devait prier pour les morts. Le

mauvais état du pont de la Vistule ne permettant pas de se rendre

au champ de bataille, c'est sur la place du Vieux-Marché que les

citoyens se réunirent. Le 25, à cinq heures du soir, une

procession de trente mille personnes se mit en branle, entonnant

l'hymne national de la Pologne, _Dieu saint, Dieu immortel_. Le

colonel Trépow, effrayé de l'importance de cette démonstration,

fit charger au sabre cette foule. Les morts et les blessés furent

nombreux, et les événements se précipitant ainsi, amenèrent un

véritable état de guerre, avec lequel la Russie dut lutter plus

de deux ans, et qui finit par attirer des malheurs irréparables

sur le pays. Le nom de nationalité n'avait pu retentir depuis un

an en Europe, sans que la Pologne s'étonnât d'être oubliée et ne

fût tentée de rappeler au monde que, parmi les nations dont on

faisait tant de bruit, elle était la seule dont on ne parlât

point, quoiqu'elle fût une des plus malheureuses.

_Berlin, 23 mars 1861._--Le concert à la Cour a été hier excellent; le

Palais, les toilettes et les humeurs étaient en meilleures dispositions

que depuis longtemps. C'était l'anniversaire de la naissance du Roi. Il y

a eu _partiellement_ d'assez belles nominations. Les rues étaient pleines

d'un peuple qui, au milieu des _hurras!_ faisait entendre d'assez mauvais

cris. Des sifflets nous accueillaient autant que des _vivats_. La foule

était immense, à peine si on pouvait, au pas, arriver jusqu'au Palais.

J'étais glacée, non par le froid, car il faisait doux, mais par ces

clameurs rugissantes. On s'est bien gardé d'en faire part à Leurs

Majestés, qui ont pu prendre les mugissements pour des cris d'allégresse;

certes, tous n'étaient pas de mauvais cris; il y en avait d'excellents,

mais bien mélangés.

_Berlin, 12 avril 1861._--Voici des extraits de lettres que je viens de

recevoir de Paris: «Je ne sais ce qu'on dit à Berlin des débats qui

viennent de finir dans nos deux corps politiques; ici, on en est frappé,

on les trouve avec raison fort importants, non pas pour le présent, mais

pour l'avenir. Dans le présent, il peut y avoir dans le courant des

événements, des délais, des temps d'arrêt, mais nous suivrons la même

pente jusqu'au bout. Je le répète, pour l'avenir, c'est différent, car il

y a, en France, trois classes d'intérêts puissants, tous trois nationaux,

quoique de nature diverse et à divers degrés, et tous trois mécontents,

froissés, irrités: les intérêts catholiques, les intérêts libéraux et les

intérêts industriels. Eh bien, ces trois classes d'intérêts se sont

rapprochées et concertées dans leurs mécontentements mutuels; et plus la

situation actuelle durera et empirera, plus elles se rapprocheront, se

concerteront et uniront leurs forces comme leurs causes. Il peut sortir

de là, si on sait les saisir, des chances très favorables pour la bonne

cause, religieuse et politique; saura-t-on les saisir?»

Autre lettre: «Ces jours derniers, la duchesse de Hamilton, sincèrement

et vivement catholique et qui a longtemps vécu dans l'intimité de

l'Empereur Napoléon, est allée le voir le matin, en tête à tête, et lui a

parlé avec tristesse de ce qui se passe: «Que voulez-vous que je fasse?

lui a-t-il dit, attristé lui-même. Il n'y a pas moyen de rétrograder, de

s'arrêter! Je l'ai essayé à Villafranca, je n'ai pas réussi. Les sociétés

secrètes ne le souffriraient pas et je ne puis rien contre elles; je

serai renversé, j'en suis sûr, il faut donc aller en avant.»

«La Duchesse a été, de chez l'Empereur, chez l'Impératrice; et bien loin

de trouver là la femme de Pilate, elle a trouvé encore plus de vivacité,

de colère contre la soi-disant ingratitude du clergé, encore plus

d'entraînement vers la pente fatale, malgré un grand fond d'inquiétude.»

_Sagan, 3 mai 1861._--Quand j'ai quitté Berlin, il y a quelques jours,

rien n'était encore décidé pour les fêtes du mois de juin[344].

Le Roi veut aller faire prêter le serment des Etats provinciaux dans les

villes de Kœnigsberg, Breslau, Cologne. Le Ministère dit que c'est une

cérémonie du temps passé et qui ne va plus à la Constitution actuelle. On

a de plus représenté au Roi que ce serait très onéreux pour les provinces

et que ce n'est pas lorsqu'on demande de grands sacrifices pour l'armée,

qu'il faut en demander encore pour des dépenses sans un but réel et

important. On propose au Roi de se promener dans les provinces et d'y

donner des fêtes _à son compte_. Mais la liste civile est extrêmement

obérée.

[344] Il était alors question de fixer le couronnement du Roi de

Prusse au mois de juin. Il n'eut lieu qu'au mois d'octobre.

_Sagan, 8 juin 1861._--On me dit que le couronnement, même à Kœnigsberg,

devient douteux; que Berlin l'est infiniment; que le prince de

Hohenzollern, fort souffrant, va partir sur l'ordre des médecins pour

Dusseldorf, et qu'il serait question pour lui de pays chauds pour l'hiver

prochain! On me dit aussi qu'à la séance de clôture des Chambres

prussiennes, le Roi a été peu et froidement applaudi; puis que les

députés, qui avaient encore quelque besogne à terminer, ont été choqués

d'être clos _ex abrupto_.

L'émotion causée à Berlin par le duel Manteuffel[345] et par la

nomination de M. de Winter, faisant déjà les fonctions de chef de la

police, dure encore. Les succès du Cabinet (si succès il y a) sont bien

minimes et payés bien cher. En tout cas, il n'a pas gagné en

considération et l'opposition, je ne dis pas libérale, mais pleinement

démocratique se découvre et s'affermit de plus en plus. On la rencontre à

chaque pas, et c'est encore plus visible en province qu'à Berlin.

[345] M. de Manteuffel, chef du Cabinet militaire du Roi, s'était

battu en duel, le 30 mai, à Potsdam, avec M. Twesten, auteur

d'une brochure intitulée _Comment nous tirer d'affaire?_ qui

contenait des attaques assez vives contre le Cabinet militaire.

M. Twesten eut le bras droit brisé par une balle, et un jugement

ayant condamné le général de Manteuffel à trois mois de prison

dans une forteresse, il se rendit à Magdebourg pour se constituer

prisonnier.

Voilà donc M. de Cavour mort! Mme de Sévigné disait à la mort de M. de

Seignelay: «_C'est la splendeur qui est morte._» Ne pourrait-on pas dire

aujourd'hui: «_C'est le succès qui est mort!_» Il y a cependant des gens

qui prétendent que les mécomptes et les ennuis avaient commencé pour lui.

Mais aujourd'hui, sa mort ne laisse-t-elle pas le champ libre à Mazzini,

à Garibaldi, et du _rose_ n'allons-nous pas passer au _rouge_? La

conflagration ne sera-t-elle pas précipitée d'une part, et de l'autre,

l'Empereur Napoléon ne se croira-t-il pas plus dégagé envers le Piémont?

_Günthersdorf, 15 juin 1861._--J'ai reçu, avant-hier, une lettre de la

Reine de Prusse qui a la bonté de m'annoncer que la _Huldigung_[346] est

remise décidément au 4 octobre, qu'elle se fera à Kœnigsberg, et

l'entrée solennelle à Berlin, le 17. Malgré les prétextes officiels que

l'on donne à ce retard, la vraie raison, c'est la divergence, entre le

Roi et ses Ministres, sur la forme à observer pour cette _Huldigung_. On

m'a écrit que le prince de Hohenzollern ne voulait rester dans sa

position ministérielle qu'à de certaines conditions, mais on ne me dit

pas lesquelles.

[346] C'est-à-dire _l'hommage de toute la nation_ (couronnement).

_Sagan, 24 juin 1861._--Je suis, non seulement fort ébranlée, mais encore

toute meurtrie et contusionnée, à la suite d'un gros accident qui m'a

atteinte entre Günthersdorf et ici, et cela en rase campagne, loin de

toute habitation, et, par conséquent, loin de tout secours et de tout

abri. Un orage violent, un ouragan turbulent, une grêle monstrueuse (sans

exagération, les grêlons étaient gros comme des billes de billard), tout

cela a fondu sur nous avec furie. Les chevaux, il y en avait quatre à ma

voiture, ont perdu leur pauvre cervelle; ils sont devenus comme fous, et

se sont jetés dans le fossé bordant la chaussée. Sans le piqueur, qui

précédait et qui n'a pas perdu la tête, nous étions perdus. Il a coupé

les traits, mais déjà les roues de devant glissaient dans le fossé; il a

fallu descendre pour qu'on puisse retirer et relever la voiture. Pendant

que cela se faisait, et qu'on courait après les chevaux, nous,

c'est-à-dire moi et mes deux femmes de chambre, nous avons été exposées

aux coups frappés par les grêlons, sur la tête, sur toutes nos personnes.

Rentrées enfin dans la voiture, il nous a fallu y rester avec des

vêtements ruisselants d'eau bourbeuse jusqu'ici, c'est-à-dire pendant

une heure et demie. Nous n'avions rien pour changer. Les cochers, les

domestiques, les chevaux, tout saignants des coups de la grêle, enflés,

méconnaissables. Nous avons tous des bosses à la tête et le corps tout

marbré de taches bleues et noires. Ce long séjour dans des vêtements

mouillés nous a fait mal à tous[347].

[347] Depuis cet accident, la duchesse de Talleyrand ne retrouva

plus la santé. A partir de cette époque, elle fut atteinte par

cette maladie douloureuse, qu'elle supporta avec une patience

exemplaire, pendant quatorze mois, et qui la conduisit

graduellement au tombeau.

_Sagan, 27 juin 1861._--J'ai eu hier une lettre du prince de

Hohenzollern, qui me semble assez sombre sur les destinées du Ministère

qu'il préside.

Voilà donc la reconnaissance du Royaume d'Italie au _Moniteur_ français

avec des réserves qui garantissent le Pape, comme le traité de Zurich a

garanti _tous les Princes italiens_[348]. Le répit que la France comptait

s'accorder pendant quelques mois du côté de l'Orient, en sacrifiant à

l'Angleterre son ancien protectorat en Turquie, va probablement faire

place à de nouvelles complications par suite de la mort du Sultan[349].

[348] Le _Moniteur_ du 26 juin 1861 annonçait ainsi la

reconnaissance du Royaume d'Italie: «_L'Empereur a reconnu le Roi

Victor-Emmanuel comme Roi d'Italie. En notifiant cette

détermination au Cabinet de Turin, le Gouvernement de Sa Majesté

a déclaré qu'il déclinait d'avance toute solidarité dans les

entreprises de nature à troubler la paix de l'Europe, et que les

troupes françaises continueraient d'occuper Rome, tant que les

intérêts qui les y ont amenées ne seront pas couverts par des

garanties suffisantes._»

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 26 / 39 段