mort. C'est la nuit dernière, à minuit quarante minutes, que cette pauvre
âme, renfermée dans une si triste enveloppe, s'est envolée dans de
meilleures régions. On peut imaginer ce qu'a été Sans-Souci pendant cette
agonie; je n'en sais point les détails, car personne n'est encore revenu
de ce triste lieu[334]. Dieu veuille que la couronne n'ensanglante pas le
front de celui qui la porte avec un regret sincère et touchant. Je
m'attends pour lui à de cruels embarras, à de fâcheuses complications et
à des Chambres les plus incommodes, avec les ministres les plus
maladroits; enfin un gouvernement faible et intimidé.
[334] Le Roi Frédéric-Guillaume IV mourut à Sans-Souci dans la
nuit du 1er au 2 janvier 1861.
_Berlin, 8 janvier 1861._--Ah! quelle foule, quelle tuerie, quel désordre
que l'enterrement du Roi à Potsdam, auquel j'ai assisté hier!
La cérémonie, en elle-même, n'était pas ce que j'aurais voulu qu'elle
fût. L'église n'était pas tendue de noir. La double rangée de vitres
blanches laissait entrer, en plein, un soleil qui éclairait dix-sept
degrés de froid; l'éclat de ses rayons éteignait celui des cierges placés
autour du catafalque, qu'on n'avait pas assez exhaussé pour être
imposant. Je ne puis juger du cortège, puisque j'étais dans l'intérieur
de l'église sans pelisse; c'est ainsi que nous avons attendu deux heures;
car la cérémonie n'a commencé qu'à une heure au lieu de onze heures. Le
nouveau Roi pleurait à sangloter et n'était occupé que de la Reine veuve
qui s'appuyait sur lui.
_Berlin, 10 janvier 1861._--Par son testament, le Roi a laissé à sa veuve
Sans-Souci et Stolzenfels; puis ses logements habituels dans les châteaux
de Charlottenbourg, Berlin et Potsdam. En outre, toutes les pierreries
personnelles du Roi, ainsi que les pierres gravées, tous les objets
d'art, tableaux, marbres, bronzes, gravures, tout, tout, et un revenu
considérable. Il laisse le vilain petit château de Paretz (c'est près de
Potsdam) au Prince Royal; aucun autre legs; pas un mot, pas un souvenir;
aucune autre personne nommée, pas même les plus proches.
Le Roi actuel a pris toute la maison militaire du défunt et l'a ajoutée à
la sienne, ce qui en fait une _vraie légion_. Chose singulière! il a
ordonné que les aides de camp du feu Roi feraient, pendant toute la durée
du deuil, le service à Sans-Souci, auprès de la veuve, comme si le défunt
vivait encore.
_Berlin, 10 janvier 1861._--Hier a eu lieu la bénédiction solennelle des
drapeaux. C'était une très belle et très imposante cérémonie, sous les
bras étendus de Frédéric le Grand, au pied de sa statue, et devant le
palais du Roi actuel. Les troupes se sont développées, les évolutions se
sont faites avec la plus grande précision. Le jeu des drapeaux,
s'abaissant et se relevant à la voix du pasteur, saluant le Roi dont la
prestance se distinguait entre tous; les chants religieux, les _vivats_
de la foule, toutes les Princesses en blanc sur le balcon et aux fenêtres
du palais, tout cela faisait merveille; le soleil seul a manqué; il n'a
pas daigné nous accorder le plus léger sourire; cependant, il ne neigeait
pas, le brouillard était léger et la gelée imperceptible. _Le blanc_
avait été mis exprès par ordre du Roi qui avait voulu faire cette
politesse à l'armée. La Reine avait sa bonne grâce accoutumée. Le tout a
duré trois heures.
_Berlin, 22 janvier 1861._--La session des Chambres débute assez
orageusement, du moins à celle des Députés; Vincke y règne; il est
insolent, exigeant, il malmène les Ministres et ne sera satisfait que
lorsqu'il sera président du Conseil à la place du prince de Hohenzollern.
Celui-ci est malade, de mauvaise humeur, fatigué, ahuri, trouvant le Roi
nerveux et démonté, la Reine impatiente, le Ministère désuni, la Chambre
haute méfiante, la Chambre basse arrogante et hostile; au dedans, le pays
inquiet et marchant sans boussole, car le pilote n'est nulle part; au
dehors, des complications qui lui semblent inextricables.
Le Roi a de l'humeur contre tous et chacun, excepté contre le général de
Manteuffel, qui, pour le moment, a le plus de crédit sur lui; il y a bien
du monde pour s'en inquiéter. Le Ministère, du moins le comte Schwerin
(ministre de l'Intérieur), qui est le doctrinaire le plus maladroit
possible, commence à découvrir qu'il a été à la dérive; il voudrait
s'arrêter, mais Vincke et consorts crient _haro_. Le ministre de la
Guerre est du parti de _la Croix_. Chacun se méfie d'Auerswald dont le
rôle _d'anguille_ ne réussit auprès de personne. Le ministre des
Finances, Patow, assez habile financier, déteste la noblesse et voudrait
qu'elle portât le poids du jour.
_Berlin, 26 janvier 1861._--On croit ici que le branle-bas de l'Allemagne
(de par la France) est ajourné d'un an, au moins; que Garibaldi a renoncé
à attaquer la Vénétie au printemps, qu'il a ajourné la révolution de
Hongrie et des contrées slaves, et qu'on a fait prendre patience à
l'Italie, en lui livrant Rome qui va être dévorée au premier jour, sans
que cela fasse rien à ce gouvernement protestant (comme si ce n'était pas
autant une question monarchique que religieuse). Socialement, l'hiver est
et restera encore longtemps fort sérieux, pour ainsi dire nul; mais si
les esprits sont assombris, je trouve les cœurs froids, comme les corps.
On voit s'accomplir d'abominables et indignes actions comme on verrait
sur la scène jouer un grand drame. Après la lecture de son journal du
matin, on va patiner gaiement sur le canal de Thiergarten, et se coucher
paisiblement après le journal du soir, sans se soucier des malheurs de
tant d'êtres semblables à nous. Avec cela, la misère est grande; que de
gens morts de froid et de faim!
J'ai une lettre de Paris qui me dit ceci: «Voici le probable sur le
royaume de Naples. On croit que ce royaume, tel que l'avait Murat, sera
donné au jeune Murat que vous avez vu à Berlin[335]; que l'Angleterre y
consentira, à condition de prendre la Sicile; mais le Roi François II,
lorsqu'il sera forcé de quitter Gaëte[336], pourrait bien se rendre en
Sicile, où ses partisans deviennent chaque jour plus nombreux. Ces deux
chances ont été admises par M. Thouvenel devant son beau-frère, de qui je
le tiens[337].»
[335] Le prince Joachim Murat, accompagné de deux officiers
d'ordonnance, fut envoyé à Berlin vers le 10 janvier pour
complimenter le Roi Guillaume Ier sur son avènement au trône,
au nom de Napoléon III.
[336] Le Roi était enfermé dans Gaëte qui n'avait pas encore
capitulé.
[337] M. Cuvillier-Fleury, qui avait épousé en 1840 Mlle
Thouvenel, sœur du futur ministre des Affaires étrangères de
l'Empire.
Le duc de Noailles m'écrit à la date du 23 janvier: «Nous avons demain
notre belle séance académique, Guizot et Lacordaire. Les discours sont
beaux, je les connais: celui du dominicain, très académique; il ne sort
pas de son sujet _Tocqueville_, et ne fait aucune excursion, ni
politique, ni religieuse, se complaisant assez dans la démocratie qui est
forcément son sujet, et aussi son penchant; mais tout cela dit avec
beaucoup d'art.
«Guizot est fort beau, le début un peu brusque. Il dit au Père Lacordaire
(en termes académiques) qu'il l'aurait probablement fait brûler il y a
trois cents ans; mais il le traite très bien; aussi, en sortant de la
Commission, le Père lui a dit: «_Ce ne sont pas des remerciements que je
vous dois, c'est de la reconnaissance._»
_Berlin, 1er février 1861._--La Cour de condoléance a eu très bel air
hier. Le Roi s'est enfin décidé à assister la Reine de sa présence, et je
pense qu'en définitive, il n'y aura pas eu de regret; car la Reine avait
l'air très royal sous le dais et ses gestes étaient des plus nobles et
des plus gracieux.
Il y a un mot de M. de Montalembert sur les défenseurs de Gaëte: «_Au
moins, nous pouvons dire comme dans les contes de fée: il y avait un roi
et une reine._»
_Berlin, 22 février 1861._--Les documents diplomatiques que nous
apportent les journaux français[338] me font, en ce qui regarde l'Italie,
l'effet d'être des chefs-d'œuvre _d'embarras_; on voit nager entre deux
courants; on fait, puis on regrette; on essaie de mettre les apparences
d'un côté, quand les réalités sont de l'autre; les brochures sont tantôt
le supplément, tantôt le démenti des dépêches. Que sortira-t-il de cette
confusion? probablement une nouvelle poussée révolutionnaire à la suite
de laquelle on se mettra, tout en la reniant. Nous verrons le Corps
législatif chercher à dire quelque chose qui ait l'air rassurant et qui,
au fond, ne fasse obstacle à rien; et si le Sénat était plus net, j'en
serais fort surprise.
[338] Le Gouvernement français venait de faire distribuer au
Sénat et au Corps législatif un volume de deux cent soixante
pages, grand _in-quarto_, contenant des documents diplomatiques
rangés sous les sept titres suivants: 1º Annexion de l'Italie
centrale; 2º Question de Nice et de la Savoie; 3º Affaires de
Rome; 4º Affaires de l'Italie méridionale; 5º Entrevue de
Varsovie; 6º Affaire de Syrie; 7º Expédition de Chine.
_Berlin, 6 mars 1861._--C'est aujourd'hui qu'a lieu, au grand Palais de
Berlin, la cérémonie de la remise au Roi des insignes de l'ordre de la
Jarretière que vient de lui envoyer la Reine d'Angleterre, par une
députation à la tête de laquelle on trouve lord Breadalbane. Par miracle,
il me survient un peu de curiosité; je la croyais morte et enterrée. Eh
bien! pas du tout, voilà que j'ai grande envie de voir cette cérémonie
qu'on dit être fort originale, surtout à une époque où les hérauts
d'armes n'auront plus guère à proclamer que des déchéances de monarques
et de monarchies.
Mes dernières nouvelles de ma fille Pauline[339] sont meilleures; elle
avait subi une violente migraine dont elle se remettait; et si la
Touraine n'avait pas les allures exceptionnelles du Nord, elle serait
dans l'état auquel sa douce résignation l'a habituée depuis trois ou
quatre années. Elle attendait, avec une grande impatience, ou plutôt avec
un grand désir, l'évêque d'Orléans, la duchesse Hamilton et la princesse
de Wittgenstein. Pauline ne s'impatiente plus quand elle n'a pas ce dont,
cependant, elle jouit avec vivacité quand elle le possède. C'est vraiment
une créature essentiellement soumise, et sereine au milieu des
imperfections et des mécomptes de sa destinée.
[339] Marquise de Castellane.
Il est difficile de rencontrer une piété plus efficace: quand le présent
ne la satisfait pas, ou l'attriste, elle entre dans l'éternité, comme une
autre entre dans sa chambre pour se reposer. Elle voit plus clair au delà
de ce monde que dans ce monde. Ma nature est bien moins sérieuse, plus
exigeante, l'avenir est pour moi, à la fois certain et obscur. J'y crois,
mais je n'y vois pas.
Ici, le Roi et la Reine sont très ébouriffés du prince Napoléon[340]. Je
prétends que ce discours est une _brochure parlante_, et je regrette
qu'il y ait ici des personnes pour soutenir que l'Empereur en est irrité!
En tout cas, Persigny, Piétri et Billault en sont fort satisfaits. Le
général de Bonin, qui est revenu de Turin et de Paris, a dit à
Schleinitz, qui me l'a raconté hier au soir, qu'il avait été frappé à
Paris de la fermentation des esprits, et en Italie, du mécontentement et
des hostilités des villes entre elles. M. de Schleinitz a évidemment un
faible pour M. de Cavour, qu'il vante à toute occasion, disant par
exemple hier: «Cavour a raison d'aller son train; car enfin, il faudra
bien que nous finissions par reconnaître _le roi d'Italie_.» Schleinitz
m'a étonné aussi par son admiration, non pour les doctrines du prince
Napoléon, mais pour son grand talent oratoire. Conçoit-on que des cinq
cardinaux présents à ce discours, aucun n'ait quitté la séance? Il me
semble qu'ils auraient dû spontanément se lever et s'en aller en disant
le pourquoi.
[340] En réponse à un discours de M. de La Rochejaquelein, le
prince Napoléon prit la parole au Sénat le 1er mars 1861, pour
faire une charge à fond contre le pouvoir temporel du Pape et
attaquer, dans le langage le plus véhément, le parti légitimiste
et clérical français, ainsi que les mandements des évêques qui en
avaient pris la défense. L'Empereur Napoléon ne blâma pas trop ce
discours; il ne se montra qu'irrité de la violence des paroles.
Et le cardinal Morlot ayant trois démissions à donner (je ne parle pas de
celle de l'Archevêque de Paris) et qui n'en offre aucune[341]!
[341] Le cardinal Morlot, archevêque de Paris, était encore:
sénateur, grand-aumônier et membre du Conseil privé. Il ne voulut
pas se démettre des charges indépendantes de son administration
diocésaine, «craignant, disait-il, qu'en faisant un acte
d'opposition au Gouvernement, l'Empereur n'en fût que plus
fortifié dans sa pensée.»
_Berlin, 10 mars 1861._--La cérémonie de la remise de la Jarretière s'est
très bien passée; elle avait très bel air. Le Roi rajeuni, la Reine fort
à son avantage. Le tout a fort bien réussi et a fait un peu diversion au
lugubre du deuil et à la lourdeur générale de l'atmosphère de Berlin. Le
Roi s'en est évidemment amusé; et depuis, je le trouve _in better
spirits_[342], quoique les événements de Varsovie lui trottent dans la
tête, et certes avec raison[343]. Les Ministres en montrent leur
inquiétude et le prince de Hohenzollern ne cache pas assez l'ennui et le
découragement qui s'emparent de lui.
[342] De l'anglais: mieux disposé.
[343] La date du 25 février donna le signal d'une insurrection
qui marqua douloureusement dans les annales de la Pologne. Une
manifestation pacifique de la population de Varsovie avait été
arrêtée dans les esprits pour l'anniversaire de la bataille de
Grochow livrée en 1831. On devait prier pour les morts. Le
mauvais état du pont de la Vistule ne permettant pas de se rendre
au champ de bataille, c'est sur la place du Vieux-Marché que les
citoyens se réunirent. Le 25, à cinq heures du soir, une
procession de trente mille personnes se mit en branle, entonnant
l'hymne national de la Pologne, _Dieu saint, Dieu immortel_. Le
colonel Trépow, effrayé de l'importance de cette démonstration,
fit charger au sabre cette foule. Les morts et les blessés furent
nombreux, et les événements se précipitant ainsi, amenèrent un
véritable état de guerre, avec lequel la Russie dut lutter plus
de deux ans, et qui finit par attirer des malheurs irréparables
sur le pays. Le nom de nationalité n'avait pu retentir depuis un
an en Europe, sans que la Pologne s'étonnât d'être oubliée et ne
fût tentée de rappeler au monde que, parmi les nations dont on
faisait tant de bruit, elle était la seule dont on ne parlât
point, quoiqu'elle fût une des plus malheureuses.
_Berlin, 23 mars 1861._--Le concert à la Cour a été hier excellent; le
Palais, les toilettes et les humeurs étaient en meilleures dispositions
que depuis longtemps. C'était l'anniversaire de la naissance du Roi. Il y
a eu _partiellement_ d'assez belles nominations. Les rues étaient pleines
d'un peuple qui, au milieu des _hurras!_ faisait entendre d'assez mauvais
cris. Des sifflets nous accueillaient autant que des _vivats_. La foule
était immense, à peine si on pouvait, au pas, arriver jusqu'au Palais.
J'étais glacée, non par le froid, car il faisait doux, mais par ces
clameurs rugissantes. On s'est bien gardé d'en faire part à Leurs
Majestés, qui ont pu prendre les mugissements pour des cris d'allégresse;
certes, tous n'étaient pas de mauvais cris; il y en avait d'excellents,
mais bien mélangés.
_Berlin, 12 avril 1861._--Voici des extraits de lettres que je viens de
recevoir de Paris: «Je ne sais ce qu'on dit à Berlin des débats qui
viennent de finir dans nos deux corps politiques; ici, on en est frappé,
on les trouve avec raison fort importants, non pas pour le présent, mais
pour l'avenir. Dans le présent, il peut y avoir dans le courant des
événements, des délais, des temps d'arrêt, mais nous suivrons la même
pente jusqu'au bout. Je le répète, pour l'avenir, c'est différent, car il
y a, en France, trois classes d'intérêts puissants, tous trois nationaux,
quoique de nature diverse et à divers degrés, et tous trois mécontents,
froissés, irrités: les intérêts catholiques, les intérêts libéraux et les
intérêts industriels. Eh bien, ces trois classes d'intérêts se sont
rapprochées et concertées dans leurs mécontentements mutuels; et plus la
situation actuelle durera et empirera, plus elles se rapprocheront, se
concerteront et uniront leurs forces comme leurs causes. Il peut sortir
de là, si on sait les saisir, des chances très favorables pour la bonne
cause, religieuse et politique; saura-t-on les saisir?»
Autre lettre: «Ces jours derniers, la duchesse de Hamilton, sincèrement
et vivement catholique et qui a longtemps vécu dans l'intimité de
l'Empereur Napoléon, est allée le voir le matin, en tête à tête, et lui a
parlé avec tristesse de ce qui se passe: «Que voulez-vous que je fasse?
lui a-t-il dit, attristé lui-même. Il n'y a pas moyen de rétrograder, de
s'arrêter! Je l'ai essayé à Villafranca, je n'ai pas réussi. Les sociétés
secrètes ne le souffriraient pas et je ne puis rien contre elles; je
serai renversé, j'en suis sûr, il faut donc aller en avant.»
«La Duchesse a été, de chez l'Empereur, chez l'Impératrice; et bien loin
de trouver là la femme de Pilate, elle a trouvé encore plus de vivacité,
de colère contre la soi-disant ingratitude du clergé, encore plus
d'entraînement vers la pente fatale, malgré un grand fond d'inquiétude.»
_Sagan, 3 mai 1861._--Quand j'ai quitté Berlin, il y a quelques jours,
rien n'était encore décidé pour les fêtes du mois de juin[344].
Le Roi veut aller faire prêter le serment des Etats provinciaux dans les
villes de Kœnigsberg, Breslau, Cologne. Le Ministère dit que c'est une
cérémonie du temps passé et qui ne va plus à la Constitution actuelle. On
a de plus représenté au Roi que ce serait très onéreux pour les provinces
et que ce n'est pas lorsqu'on demande de grands sacrifices pour l'armée,
qu'il faut en demander encore pour des dépenses sans un but réel et
important. On propose au Roi de se promener dans les provinces et d'y
donner des fêtes _à son compte_. Mais la liste civile est extrêmement
obérée.
[344] Il était alors question de fixer le couronnement du Roi de
Prusse au mois de juin. Il n'eut lieu qu'au mois d'octobre.
_Sagan, 8 juin 1861._--On me dit que le couronnement, même à Kœnigsberg,
devient douteux; que Berlin l'est infiniment; que le prince de
Hohenzollern, fort souffrant, va partir sur l'ordre des médecins pour
Dusseldorf, et qu'il serait question pour lui de pays chauds pour l'hiver
prochain! On me dit aussi qu'à la séance de clôture des Chambres
prussiennes, le Roi a été peu et froidement applaudi; puis que les
députés, qui avaient encore quelque besogne à terminer, ont été choqués
d'être clos _ex abrupto_.
L'émotion causée à Berlin par le duel Manteuffel[345] et par la
nomination de M. de Winter, faisant déjà les fonctions de chef de la
police, dure encore. Les succès du Cabinet (si succès il y a) sont bien
minimes et payés bien cher. En tout cas, il n'a pas gagné en
considération et l'opposition, je ne dis pas libérale, mais pleinement
démocratique se découvre et s'affermit de plus en plus. On la rencontre à
chaque pas, et c'est encore plus visible en province qu'à Berlin.
[345] M. de Manteuffel, chef du Cabinet militaire du Roi, s'était
battu en duel, le 30 mai, à Potsdam, avec M. Twesten, auteur
d'une brochure intitulée _Comment nous tirer d'affaire?_ qui
contenait des attaques assez vives contre le Cabinet militaire.
M. Twesten eut le bras droit brisé par une balle, et un jugement
ayant condamné le général de Manteuffel à trois mois de prison
dans une forteresse, il se rendit à Magdebourg pour se constituer
prisonnier.
Voilà donc M. de Cavour mort! Mme de Sévigné disait à la mort de M. de
Seignelay: «_C'est la splendeur qui est morte._» Ne pourrait-on pas dire
aujourd'hui: «_C'est le succès qui est mort!_» Il y a cependant des gens
qui prétendent que les mécomptes et les ennuis avaient commencé pour lui.
Mais aujourd'hui, sa mort ne laisse-t-elle pas le champ libre à Mazzini,
à Garibaldi, et du _rose_ n'allons-nous pas passer au _rouge_? La
conflagration ne sera-t-elle pas précipitée d'une part, et de l'autre,
l'Empereur Napoléon ne se croira-t-il pas plus dégagé envers le Piémont?
_Günthersdorf, 15 juin 1861._--J'ai reçu, avant-hier, une lettre de la
Reine de Prusse qui a la bonté de m'annoncer que la _Huldigung_[346] est
remise décidément au 4 octobre, qu'elle se fera à Kœnigsberg, et
l'entrée solennelle à Berlin, le 17. Malgré les prétextes officiels que
l'on donne à ce retard, la vraie raison, c'est la divergence, entre le
Roi et ses Ministres, sur la forme à observer pour cette _Huldigung_. On
m'a écrit que le prince de Hohenzollern ne voulait rester dans sa
position ministérielle qu'à de certaines conditions, mais on ne me dit
pas lesquelles.
[346] C'est-à-dire _l'hommage de toute la nation_ (couronnement).
_Sagan, 24 juin 1861._--Je suis, non seulement fort ébranlée, mais encore
toute meurtrie et contusionnée, à la suite d'un gros accident qui m'a
atteinte entre Günthersdorf et ici, et cela en rase campagne, loin de
toute habitation, et, par conséquent, loin de tout secours et de tout
abri. Un orage violent, un ouragan turbulent, une grêle monstrueuse (sans
exagération, les grêlons étaient gros comme des billes de billard), tout
cela a fondu sur nous avec furie. Les chevaux, il y en avait quatre à ma
voiture, ont perdu leur pauvre cervelle; ils sont devenus comme fous, et
se sont jetés dans le fossé bordant la chaussée. Sans le piqueur, qui
précédait et qui n'a pas perdu la tête, nous étions perdus. Il a coupé
les traits, mais déjà les roues de devant glissaient dans le fossé; il a
fallu descendre pour qu'on puisse retirer et relever la voiture. Pendant
que cela se faisait, et qu'on courait après les chevaux, nous,
c'est-à-dire moi et mes deux femmes de chambre, nous avons été exposées
aux coups frappés par les grêlons, sur la tête, sur toutes nos personnes.
Rentrées enfin dans la voiture, il nous a fallu y rester avec des
vêtements ruisselants d'eau bourbeuse jusqu'ici, c'est-à-dire pendant
une heure et demie. Nous n'avions rien pour changer. Les cochers, les
domestiques, les chevaux, tout saignants des coups de la grêle, enflés,
méconnaissables. Nous avons tous des bosses à la tête et le corps tout
marbré de taches bleues et noires. Ce long séjour dans des vêtements
mouillés nous a fait mal à tous[347].
[347] Depuis cet accident, la duchesse de Talleyrand ne retrouva
plus la santé. A partir de cette époque, elle fut atteinte par
cette maladie douloureuse, qu'elle supporta avec une patience
exemplaire, pendant quatorze mois, et qui la conduisit
graduellement au tombeau.
_Sagan, 27 juin 1861._--J'ai eu hier une lettre du prince de
Hohenzollern, qui me semble assez sombre sur les destinées du Ministère
qu'il préside.
Voilà donc la reconnaissance du Royaume d'Italie au _Moniteur_ français
avec des réserves qui garantissent le Pape, comme le traité de Zurich a
garanti _tous les Princes italiens_[348]. Le répit que la France comptait
s'accorder pendant quelques mois du côté de l'Orient, en sacrifiant à
l'Angleterre son ancien protectorat en Turquie, va probablement faire
place à de nouvelles complications par suite de la mort du Sultan[349].
[348] Le _Moniteur_ du 26 juin 1861 annonçait ainsi la
reconnaissance du Royaume d'Italie: «_L'Empereur a reconnu le Roi
Victor-Emmanuel comme Roi d'Italie. En notifiant cette
détermination au Cabinet de Turin, le Gouvernement de Sa Majesté
a déclaré qu'il déclinait d'avance toute solidarité dans les
entreprises de nature à troubler la paix de l'Europe, et que les
troupes françaises continueraient d'occuper Rome, tant que les
intérêts qui les y ont amenées ne seront pas couverts par des
garanties suffisantes._»