On m'écrit aussi de Paris, le 5 octobre: «Je trouve ici les esprits très

aigris, amers. L'envahissement de l'Ombrie et des Marches jette le clergé

et les catholiques dans les dernières fureurs. La défaite de Lamoricière

met les légitimistes en rage. Les personnes sensées demandent où on nous

conduit avec de telles violences, un tel renversement du droit public. Le

gouvernement perd du terrain chaque jour; il voudrait reculer et ne sait

comment s'y prendre. La Russie s'oppose à la chute du Roi de Naples, ce

qui fait qu'on voudrait arrêter ou contenir _quelque peu_

Victor-Emmanuel. Les embarras de l'Empereur Napoléon sont bien grands,

bien graves; en sortira-t-il en conservant sa couronne? Ici, la défiance

est à son comble; l'Empereur a des ennemis puissants, nombreux,

implacables à l'intérieur comme à l'extérieur.

«La mort de M. de Pimodan cause des regrets _irrités_, car le duc de

Gramont avait _promis_ le concours des troupes françaises _en cas

d'attaque_. On crie à la trahison, au mensonge. Vous n'avez pas idée des

clameurs. Ce matin, il y a un service à Notre-Dame pour les victimes de

ce cruel combat. L'autorité voulait en refuser la permission; il a fallu

céder devant la violence de l'opinion générale.

«On n'a pas osé supprimer _le Correspondant_, malgré le courageux article

de M. de Falloux et les pages écrasantes de M. Cochin, pas davantage

sévir contre la chronique de la _Revue des Deux Mondes_. L'attitude a

bien changé et on sent la crainte au lieu de l'arrogance confiante.»

_Sagan, 8 octobre 1860._--On me mande de Vienne qu'on regarde l'entrevue

de Varsovie comme annulée d'avance par toutes les adroites menées qui ont

été mises en jeu par la diplomatie française d'une part, et par MM.

Gortschakoff et de Kisseleff de l'autre; les craintes pour l'avenir n'ont

plus de bornes.

_Sagan, 12 octobre 1860._--Une amie de M. de Falloux me mande que M.

Billault avait proposé à l'Empereur Napoléon de poursuivre l'article ou

de supprimer _le Correspondant_. «Non, a dit l'Empereur, il y a déjà bien

assez d'émotion; plus tard, nous verrons.»

On m'écrit aussi ici: «Il manque à la politique anglaise, en ce moment,

d'oser se montrer telle qu'elle a envie d'être et qu'elle essaie de

devenir. Les Anglais se préparent timidement à des transformations qu'ils

n'osent pas avouer; ils cherchent à se rapprocher de l'Espagne. C'est un

propos étourdi de l'Empereur Napoléon qui a reporté l'attention de

Londres sur Madrid. A Chambéry, l'Empereur Napoléon a dit aux envoyés

piémontais: «Quant à Naples, faites ce que vous voudrez; les Bourbons et

moi, cela ne peut aller nulle part.» Le grand Empereur disait cela aussi,

et il ne s'en est pas bien trouvé.

L'Empereur Napoléon a bien tort de s'alarmer de l'entrevue de Varsovie;

la présence de Gortschakoff et de Kisseleff, et les natures données des

principaux personnages me semblent des garanties suffisantes pour qu'il

puisse dormir, non pas du sommeil du _juste_, mais de celui du fourbe

satisfait.

_Sagan, 13 octobre 1860._--Voici l'extrait d'une lettre de Paris du 11

octobre: «Les classes élevées sont arrivées au dernier degré de

l'exaspération; la bourgeoisie est très blessée et mécontente des

affaires du Pape; les masses ignorantes et impies restent indifférentes;

les républicains applaudissent, et l'armée semble une _chose_ plutôt

qu'une réunion d'hommes. Ce qui est assez grave, c'est l'aigreur et la

désaffection des bonapartistes, qui trouvent qu'on perd leur cause. Les

aides de camp, en plein salon de service, s'insurgent contre une telle

manière de gouverner; ils vont même jusqu'à refuser à l'Empereur Napoléon

le véritable esprit politique. Ils n'ont pas tort. Les Ministres sont aux

abois et ne savent plus comment se tirer d'embarras inextricables et

croissants. L'Empereur, de son côté, se plaint de ses Ministres qu'il

accuse de le mal servir. M. Thouvenel disait, avant-hier, à un de ses

amis: «Que puis-je faire ici? J'ignore les plans politiques de

l'Empereur: je marche dans les ténèbres, sans but, sans plan, avançant,

reculant à travers une politique double et jamais expliquée.»

«On ne fera pas de procès à M. de Falloux; on veut adoucir les

catholiques, afin d'éviter le départ du Pape de Rome. Là, il y a

discussion entre M. de Mérode qui opine et insiste pour le départ, et le

cardinal Antonelli qui veut le _statu quo_. Il nous aurait fallu une

démission éclatante de l'Archevêque de Paris, une encyclique écrasante de

Rome concluant au départ. Les laïques ne suffisent plus à la lutte; c'est

aux sommités à se prononcer et à agir. Dans les cercles et les clubs de

bonne compagnie, on écume contre M. de Gramont. Croyez-moi, l'Empereur

Napoléon couve quelque surprise inattendue. Il veut bouleverser l'Europe

de fond en comble. La faiblesse de l'Europe étonne; elle laissera donc

tout faire.»

_Sagan, 21 octobre 1860._--On m'écrit d'Italie, qu'à Rome, il y a eu,

ainsi qu'à Paris, un monde énorme aux obsèques du pauvre général de

Pimodan; mais pas un des Princes romains.

Je reçois un billet de Paris, ainsi conçu, du 19 octobre: «Le parti

révolutionnaire l'emporte; les liens qui enchaînent aux Mazziniens ne

peuvent être rompus. On vient de signer un nouveau traité avec le

Piémont, par lequel on s'engage à le soutenir par les armes dans

l'attaque contre la Vénétie[325]. On compte soulever en même temps _plus

d'une nationalité_. Ici, on espère pêcher en eau trouble et profiter des

nouvelles trahisons qui vont éclater.»

[325] L'Autriche, inquiète et troublée de voir que l'Italie avait

su se constituer en nation, en se dégageant de l'absolutisme

monarchique sans tomber dans le despotisme révolutionnaire,

multipliait les efforts pour obtenir une garantie en cas

d'attaque de la Vénétie. Vers la fin de septembre 1860, elle fit

demander à Paris par le prince de Metternich et M. de Hübner si,

devant la formation du royaume d'Italie, la France et le Piémont

ne pourraient pas garantir à l'Autriche la possession de la

Vénétie, vu que la situation n'était plus la même qu'au traité de

Zurich et qu'un nouveau traité, ratifié par le Parlement

piémontais, lui paraissait nécessaire. L'Empereur Napoléon se

borna à inviter l'Autriche à faire cette proposition au Piémont,

sans dissimuler à ses deux envoyés que l'acceptation d'une

pareille proposition lui paraissait bien difficile. Cette réponse

avait fait croire à l'existence d'un nouveau traité avec le

Piémont au sujet de la Vénétie, qui était sans fondement.

Outre ce billet, écrit évidemment à la hâte, j'ai une lettre qui, moins

palpitante d'actualité, a cependant quelque intérêt. En voici les

principaux passages: «L'Empereur est sombre, perplexe. Il voudrait la

fédération au lieu de l'union italienne; mais il ne sait comment enrayer

le mouvement actuel. Il a des engagements qui pèsent sur lui, sans

compter la peur incessante des poignards. Quand il a vu que les

Puissances du Nord n'ont pas suivi l'exemple qu'il a donné, en rappelant

le baron de Talleyrand, il a reproché vivement à M. Thouvenel de lui

avoir fait jouer cette _comédie_. Thouvenel ne sait plus comment se tirer

d'un labyrinthe et d'un filet frauduleux, dont il commence à avoir honte

et dégoût. Tenez pour certain qu'à Chambéry, la réponse donnée par

l'Empereur Napoléon à Cialdini et à Fanti a été: «Allez de l'avant, mais

faites vite, et que tout soit terminé avant l'entrevue de Varsovie.»

«Le Ministre de Prusse ici ne voit rien[326], ne pénètre rien; je doute

qu'il fasse voir plus clair à sa Cour qu'il n'y voit lui-même. Le Nonce

du Pape est parti; le Saint-Père quittera Rome. Tout cela aurait dû être

fait il y a des mois. Et Varsovie? on a bien tort si l'on ne s'y inquiète

que de la Hongrie. _Toutes les Polognes_ sont travaillées par des

émissaires français; c'est d'ici qu'on y prépare le soulèvement. Je suis

parfois à me demander si vous n'êtes pas bien près d'une frontière prête

à s'enflammer.»

[326] Le comte Albert Pourtalès était alors Ministre de Prusse à

Paris.

_Sagan, 23 octobre 1860._--Voici une lettre de M. Guizot, datée du

Val-Richer le 18 octobre: «J'avais à dîner hier un de mes voisins dont je

veux, madame, vous parler; moins de lui, cependant, que de deux jeunes

cousins de sa femme, qu'il m'a amenés. Ils étaient dans le bataillon

franco-belge sous les ordres de Lamoricière. L'un d'eux a vu et lu de

_ses propres yeux_ la lettre du duc de Gramont au général Lamoricière,

lui annonçant que les Français empêcheraient les Piémontais d'entrer dans

les Marches. Elle est arrivée au Général à Spolète. Le duc de Gramont

avait aussi écrit au consul de France à Ancône, qui est venu apporter au

Général la même promesse. C'est de cette seconde lettre que le _Moniteur_

s'est servi pour cacher la première. M. de Lamoricière a eu tort de se

confier à l'une et à l'autre; mais je sais bien quel nom je donnerais, si

je voulais, à l'Ambassadeur qui les a écrites.

«A Castelfidardo, Lamoricière a fait l'impossible pour mener au feu son

corps d'Allemands et d'Italiens, il les a harangués, il s'est mis à leur

tête, il s'est de sa personne porté en avant; ils n'ont pas suivi, le

grand nombre de l'armée piémontaise les avait terrifiés. Le bataillon

franco-belge seul a donné. C'est alors que Lamoricière s'est décidé à

tout tenter pour aller se jeter dans Ancône et s'y défendre encore. Il y

est arrivé seul avec deux officiers. Quelques bataillons épars l'y ont

rejoint ensuite. Le général Cialdini a invité à dîner M. de

Bourbon-Chalus, son prisonnier. Celui-ci, pour lui expliquer leur

tranquille attente, a parlé de la lettre du duc de Gramont. Cialdini a

ri: «_Je savais mieux que votre Ambassadeur ce que voulait Napoléon; je

l'avais vu à Chambéry et il m'avait dit: Allez, allez, seulement,

dépêchez-vous; il faut que ce soit fini avant la réunion de Varsovie._»

«Que pensez-vous, madame, que fera ou qu'a déjà fait Varsovie? Tout le

monde attend; les badauds comme les gens d'esprit; les indifférents comme

les plus zélés. Espérons le retrait motivé des agents diplomatiques; la

déclaration qu'on ne reconnaîtra rien de ce qui se fait ou se fera en

Italie, en dehors de Villafranca, de Zurich et quelque engagement envers

l'Autriche pour l'avenir. Si on ne fait pas ces trois choses, la réunion

sera plus que vaine, elle sera ridicule.»

_Sagan, 25 octobre 1860._--Je copie une lettre de Paris du 23: «Nous

sommes ici dans l'huile bouillante; les troupes sont en marche vers le

Midi; avant trois mois Venise n'appartiendra plus aux Autrichiens; mais

que de flots de sang pour en arriver là!

«L'attaque se fera par les Piémontais, appelés par la révolution

intérieure de l'État de Venise; nous irons à leur secours. La Sardaigne

et l'île d'Elbe en seront la récompense. On croit aux Tuileries n'avoir

d'autres ennemis à combattre que l'Autriche; on endort la Russie par

l'appât de Constantinople; on laissera dire l'Angleterre et on sait bien

que la Prusse ne marchera pas sans les Anglais: ils sont si favorables à

l'indépendance italienne qu'il est permis de douter qu'ils empêcheront

l'écrasement des Autrichiens à Venise.

«M. de Hübner, porteur d'une lettre de l'Empereur Napoléon, a reçu en

échange de bonnes paroles, qu'il a la naïveté étrange de prendre au

sérieux, au pied de la lettre.

«Le Pape est prisonnier ou peu s'en faut; nous le verrons à

Fontainebleau, ou, du moins, en France, sous bonne escorte. Il y aurait

mille détails curieux à vous conter, mais ils disparaissent dans le grand

drame de l'Italie et de l'Europe; car c'est l'Europe entière qui est en

jeu: qu'on ne s'y trompe pas. Avec cela, les bonapartistes sont inquiets,

car ils se sentent débordés. C'est la révolution qui nous gouverne.

L'armée du Roi de Naples s'épuise, il ne tiendra pas longtemps[327]. La

_Gazette de Lyon_ a été supprimée; elle a paru le jour de la suppression,

avant l'avis officiel, avec un article des plus violents, et une espèce

d'adresse aux catholiques d'Angleterre, qui viennent de voter une épée

d'honneur au général de Lamoricière: «_Jouissez de la liberté de votre

pays_, disait-il, _nous l'admirons, nous vous l'envions, car nous

gémissions sous le poids de l'oppression et de la tyrannie_.» Ils étaient

supprimés et ils cassaient les vitres. C'est du reste, ou pour dire plus

juste, c'était un journal sérieux, très goûté par la ville de Lyon qu'on

a blessée au cœur en le frappant.»

[327] François II, trahi par les soldats de sa propre garde, ne

recevant de secours de nulle part, quittait Naples le 6 septembre

à l'approche de Garibaldi. Il prit d'abord position, avec ce qui

lui restait de troupes, près de Capoue, où il livra le 1er

octobre un combat, sur le _Vulturne_, qui resta indécis. Il

essaya de prolonger la lutte en se réfugiant dans la forteresse

de Gaëte; là, suivi par la Reine et le Corps diplomatique, ce

jeune Souverain s'illustra d'un dernier effort de virilité.

Garibaldi en commença le siège au mois de novembre 1860, mais

empêché par l'escadre française, du côté de la mer, dans ses

opérations militaires, ce siège marcha lentement et le drapeau

bourbonien resta planté sur le rocher de Gaëte jusqu'au 13

février 1861. Après une courageuse défense. François II signa une

capitulation et arriva à Rome avec la Reine le 15 février sur un

bâtiment français. Le 25 septembre 1860, le Roi de Naples avait

adressé un mémorandum à la diplomatie étrangère pour protester

contre l'invasion de ses États et l'inaction des puissances

européennes.

_Sagan, 5 novembre 1860._--La Princesse Charles de Prusse m'écrit de

Berlin ce qui suit, à l'occasion de la mort de l'Impératrice mère de

Russie[328]: «Le Prince-Régent est véritablement accablé de douleur et

fait pitié à voir. Je suis accourue de Glienicke pour le voir, et je

m'établis quinze jours plus tôt que je ne le voulais en ville, pour être

plus près de mon excellent beau-frère, et donner plus exactement de ses

nouvelles à ma sœur. Mon mari n'est pas moins désolé que le Régent;

chacun des deux frères l'est à la façon de son caractère. Quant au

Régent, il a positivement perdu la personne qu'il aimait le mieux, et

dont l'affection le consolait de beaucoup de choses pénibles. Le Roi

n'apprendra jamais la mort de sa sœur; la Reine ne porte pas le deuil

pour ne pas effrayer le Roi qui, du reste, est de plus en plus

silencieux, et de moins en moins lucide!»

[328] L'Impératrice mère de Russie était morte le 1er novembre

à Saint-Pétersbourg.

L'Impératrice d'Autriche est attaquée du larynx; on en est inquiet à

Vienne. Elle se rend à Madère et sera au moins onze jours en mer pour

l'atteindre. Les enfants restent à Vienne. Cette absence, cette

séparation, dans les circonstances actuelles, a quelque chose de

sinistre.

_Sagan, 9 novembre 1860._--Il paraît que l'Impératrice mère de Russie est

morte en chrétienne, de la façon la plus édifiante, la plus touchante.

C'est un grand réveil à la nature que le glas de la mort.

Le pauvre Empereur d'Autriche fait grande pitié. Il est revenu très morne

de Varsovie, regrettant d'y avoir été, blessé du mauvais esprit des

Hongrois qui se laissent exciter par Kossuth et Cie; et enfin, ce qui

l'achèvera, ce sera le départ de l'Impératrice. Il a demandé une frégate

à l'Angleterre, afin d'être en sûreté sur le voyage de sa femme. Il y a,

du reste, à Vienne, des personnes pour dire que l'état de l'Impératrice

n'est pas grave, qu'elle l'exagère, et qu'elle a agi sur les médecins

pour se faire ordonner le Midi. En tout cas, l'Impératrice a un bel

exemple dans la conduite de sa sœur cadette, la Reine de Naples, dont

tout Gaëte est édifié. Courage, dévouement, dignité, énergie: tout est

réuni dans cette jeune et malheureuse Reine.

_Sagan, 23 novembre 1860._--On m'écrit de Vienne que c'est la comtesse

Sophie Esterhazy (la Grande-Maîtresse) qui, la première, a donné l'éveil

sur l'état de l'Impératrice; qu'à la première consultation, celle-ci a

avoué aux médecins qu'elle se sentait malade et faible tout l'été, et

qu'elle avait alors redoublé les bains froids et l'exercice du cheval,

dans la pensée de se fortifier. Avant son départ de Vienne, les

évanouissements étaient fréquents. Elle n'a pas voulu aller au Caire,

s'imaginant que ce projet venait de sa belle-mère, ce qui n'est pas le

cas.

Tout va décidément mieux en Hongrie; mais le pays demande à grands cris

pour Palatin, l'Archiduc Maximilien, celui qui a été à Milan. Il parle

parfaitement le hongrois; on ne doute pas qu'il ne soit nommé. Ceux qui

sont mécontents en Hongrie et qui font du bruit, c'est la folle jeunesse;

car, tout ce qui est âgé et raisonnable comprend combien leur position

est admirable et avantageuse[329].

[329] L'Empereur d'Autriche venait de donner une nouvelle

constitution à ses peuples; mais les Hongrois, qui croyaient au

rétablissement pur et simple de leur ancienne constitution, se

montrèrent fort mécontents et traduisirent ce mécontentement par

des tumultes que la force armée dut réprimer.

_Sagan, 5 décembre 1860._--On m'écrit de Dresde: «Le jeune Grand-Duc de

Toscane passe l'hiver à Dresde. On lui a donné le petit palais à la

Ostra-Allée, où il a un petit établissement modeste, mais honorable.

C'est par milliers que la famille grand-ducale de Toscane peut compter

des adhérents fidèles dans leur pays, et qui sont en relations

permanentes avec les Princes exilés; mais à quoi cela leur sert-il? Le

vieux ménage grand-ducal est dans un affreux village, près de Carlsbad,

d'où la Grande-Duchesse, née princesse de Naples, ne veut pas sortir. Sa

mélancolie noire inquiète pour la santé de l'âme; mais il y a bien de

quoi perdre l'esprit!»

On m'écrit de Paris: «Murat lance une nouvelle protestation[330]; soyez

sûre que d'ici on cherchera à l'implanter à Naples, au jour inévitable

de la brouillerie avec l'Angleterre. Les ministres actuels d'ici disent à

leurs intimes qu'ils sont victimes du parti de la guerre. En attendant,

les Anglais sont nos dupes et livrés à la joie de voir tomber le Pape;

ils ne sentent pas qu'on se tournera contre eux plus tôt qu'ils ne le

pensent.

[330] Après la chute des Bourbons de Naples, Murat écrivit,

d'abord dans une lettre, qu'il déclinait toute initiative dans la

revendication du trône autrefois occupé par son père; mais en

mars 1861, après la chute de Gaëte, il revenait sur cette

première résolution et lançait, dans une sorte de manifeste, ses

prétentions au trône: prétentions que le Gouvernement français

déclara ne vouloir encourager en rien, dans une note officielle.

«Imaginez qu'il y a des niais des vieux partis pour croire au retour

d'institutions libres et régulières... sous Napoléon III, tandis qu'il ne

faut s'attendre qu'à des pièges, des trappes et des fourberies.

«L'Impératrice Eugénie verra la Reine d'Angleterre à Londres, d'où elle

rentrera en France par La Haye où elle veut faire visite à la Reine de

Hollande. La nomination du général Pélissier à Alger est faite en vue de

la guerre générale.»

Dans une autre lettre de Paris, on me dit: «Les libertés accordées sont

si peu de chose, qu'il n'y faut voir qu'une concession à la révolution;

on cherchera à en éluder les conséquences, à moins qu'elles ne soient

utiles contre le clergé et les vieux partis[331].»

[331] Le _Moniteur_ venait d'annoncer que, par un décret donné le

24 novembre 1860, l'Empereur, voulant accorder aux grands Corps

de l'État une participation plus directe à la politique générale,

avait ordonné que le Sénat et le Corps législatif voteraient

dorénavant tous les ans à l'ouverture de la session une Adresse,

en réponse à son discours du trône.

_Sagan, 7 décembre 1860._--M. Guizot qui a été appelé à assister au

mariage de la fille de Cuvillier-Fleury[332], beau-frère de M. Thouvenel,

ministre des Affaires étrangères, me mande ce qui suit: «Je viens de

passer une heure avec M. Thouvenel; il est dans la bonne voie et il veut

qu'on le sache. Quand il s'afflige de la situation, il ajoute: «_Ce n'est

pas de moi qu'il s'agit, car, après tout, si une situation ne convient

pas, on en sort quand on veut._» Il est convaincu que ce qui s'est fait

en Italie ne tiendra pas; cela est déjà évident pour Naples, probable

pour Florence. A Bologne et dans les Marches on est mécontent; les

impôts, la souscription et les Piémontais y déplaisent beaucoup; Rome

paraît la grande question insoluble. Thouvenel est très inquiet du

printemps. Pourtant la guerre est bien difficile aux Piémontais, car pour

garder Naples, il faut qu'ils y laissent trente à quarante mille hommes;

que leur restera-t-il pour attaquer la Vénétie? Il ne m'a pas paru que

cette extrême difficulté de la guerre diminuât son inquiétude. Je doute

qu'il reste à son poste jusque-là. Il me paraît que l'Empereur aimerait

assez à rester neutre, si la guerre se rengage en Italie au printemps;

mais il n'y est pas décidé et le prince Napoléon, qui a plus d'influence

que jamais, est décidé contre. Si on veut rester neutre ou se mettre

derrière le Corps législatif pour qu'il fasse une Adresse pacifique, on

aura l'air de céder au vœu du pays. Si, au contraire, on prend le parti

de la guerre, on se promet de trouver quelque moyen de la faire éclater

inopinément par la faute des adversaires, comme en 1859, de telle sorte

qu'on n'en réponde pas et qu'on y soit forcé, auquel cas le Corps

législatif et le pays se résigneront à la nécessité et voteront ce qu'il

faudra.

[332] Mme Victor Tiby.

«Au dedans, on a en tête toutes sortes de projets _semi-socialistes_; on

veut faire des coups de main sur les successions, sur les compagnies de

chemin de fer, sur les sociétés d'assurance..., etc..., etc... Le nouveau

Ministre des Finances est un homme jeune, spirituel, entreprenant, qui

aime les nouveautés et qui, par là, a fait son chemin auprès du maître.

Si on entre dans cette voie, la France sera soumise, au dedans, au même

trouble, au même gâchis où elle est au dehors. Tout est possible, y

compris l'impossible. M. Fould a été très opposé aux petites coquetteries

libérales, disant que «_c'était trop ou trop peu_»[333]. L'Empereur

Napoléon a fait de grands efforts pour le garder; il a tout refusé; le

ministère des Finances, le titre d'archi-trésorier, les Affaires

étrangères, l'ambassade de Londres: tout.

[333] M. Fould quitta le Ministère à cause du décret du 24

novembre.

«Le mécontentement de l'Impératrice contre lui est venu de deux sources.

Quand le duc d'Albe est venu lui parler des obsèques de sa femme, Fould

lui a répondu: «_Cela regarde les pompes funèbres._» L'Impératrice a

voulu vendre quelques diamants pour le denier de Saint-Pierre. Fould l'a

su et en a prévenu l'Empereur!»

_Berlin, 17 décembre 1860._--La lecture du journal me donne un nouvel

accès d'indignation et de mépris contre les grands gouvernements. Voilà

l'Angleterre, la Russie et la France qui engagent, dit-on, le Roi de

Naples à céder et à ne pas pousser plus loin une résistance inutile.

Inutile! quelle bêtise! quel abaissement! Ce qui fait précisément

l'utilité, comme la dignité, de la résistance de ce Roi, c'est qu'il l'a

tentée et qu'il y résiste à tout risque, et contre toute chance. Il

défend son droit et fait son devoir, quoi qu'il puisse advenir. Je ne

sais s'il se rendra aux instances de ces grands souverains; mais s'il ne

se rendait pas, s'il était tué sur la brèche de Gaëte, il serait mille

fois plus _utile_ à la royauté, en général, et à celle de sa maison qu'il

ne le sera s'il cède. Il aurait, avec le temps, la plus grande des

utilités, celle de la protestation et de l'exemple jusqu'au bout. Il est

vrai que ce sont là des forces morales dont notre temps semble avoir

perdu l'intelligence. Je suis peut-être exagérée, eh bien! il me semble,

dans mon outrecuidance, que j'ai tout simplement un bon sens un peu moins

humble et la vue un peu plus longue que ceux qui sont prosternés devant

la force matérielle du moment. N'ai-je pas aussi raison de m'inquiéter du

mouvement révolutionnaire de l'Allemagne? Je suis, du reste je l'avoue,

plus inquiète des Princes que des rouges. Je persiste à croire qu'avec un

peu de prévoyance et point de peur, on viendrait à bout de ces démons,

mais on a de la peur et pas de prévoyance!

_Berlin, 29 décembre 1860._--Nous voici achevant une triste année. Il y a

longtemps que je déteste le jour de l'An qui, avec son changement de

chiffre, ne permet aucune illusion. Point de temps d'arrêt dans le chemin

qui conduit au dernier terme; on croit à peine marcher, et voilà une

étape de passée. Que rencontrera-t-on sur la route qui reste à

parcourir? Personne ne saurait le prévoir. L'ennui, le manque d'intérêt,

de but, forment une plaie qui, pour n'être pas saignante, en apparence,

n'en est pas moins profonde; on n'en guérit point, et je ne sors du

découragement et de l'ennui que par des sujets d'impatience et

d'irritation.

1861

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 25 / 39 段