et sans charlatanisme, sa petite armée se forme; il aura dans deux mois
vingt mille hommes de vraies troupes, et de quoi les payer pendant deux
ans; car l'emprunt romain est couvert, pas beaucoup au delà, mais
réellement couvert; c'est en France qu'il a le moins réussi. Les soldats
de Lamoricière sont presque tous des Allemands, des Irlandais ou des
Belges. La plupart des petits gentilshommes français, qui y étaient
allés, n'y sont pas restés. Lamoricière a fait de son mieux pour s'en
débarrasser. Ils avaient toutes sortes de fantaisies: les uns ne
voulaient pas saluer les officiers français dans les rues de Rome; les
autres demandaient des uniformes particuliers. D'honnêtes hobereaux
écrivaient au général pour le conjurer de veiller aux mœurs de leur
fils, ce qui le faisait un peu jurer et dire: «Je ne fonde pas un
couvent; ils pécheront, puis ils se confesseront; puis ils repécheront et
se reconfesseront.»
«Si Garibaldi, après avoir renversé le Roi de Naples, envahit et veut
soulever les Marches, Lamoricière les défendra. Il n'essaiera pas de
défendre Rome, si l'armée française s'en va. Il emmènera le Pape
ailleurs, à Ancône, probablement. Le Pape répugne extrêmement à quitter
Rome, quelle que soit l'extrémité à laquelle on le réduise; on se promet
pourtant à l'y décider, s'il le faut. Il est toujours à merveille pour
Lamoricière, qui est assez bien avec le cardinal Antonelli; rien
qu'_assez bien_.
«On regarde le rappel un peu déguisé du général de Goyon comme un
commencement d'abandon. On a fortement essayé, dans ces derniers temps,
d'obtenir du Pape quelque grande mesure, quelques concessions éclatantes,
le pendant de la constitution du Roi de Naples; on dit que M. de Cadore,
qui remplace par intérim le duc de Gramont, a passé à ce sujet une note
très hautaine, qui a irrité le Pape et lui a suggéré un refus absolu. On
ne doute guère de la chute du Roi de Naples. Et Garibaldi partira de là
pour Venise, comme il est parti de Gênes pour Palerme, et de Palerme pour
Naples. La réception pourrait être différente!»
_Sagan, 30 septembre 1860._--On m'écrit que l'Impératrice Eugénie est
fort souffrante; elle a attrapé un gros rhume à Lyon; cependant, elle
veut continuer le voyage pour Alger[315].
[315] Le 23 août 1860, l'Empereur Napoléon et l'Impératrice
Eugénie entreprirent un voyage qui dura plus d'un mois, leur fit
visiter Lyon d'abord, puis les nouvelles provinces annexées de la
Savoie et de Nice. A leur passage par Chambéry, ils furent
salués, au nom du Roi Victor-Emmanuel, par le ministre de
l'Intérieur Farini et le général Cialdini, porteur d'une lettre
autographe du Roi de Sardaigne à l'Empereur. Revenant ensuite à
travers le Dauphiné, la Provence et Nice, ils s'embarquèrent pour
la Corse; de là, ils allèrent en Algérie et ne revinrent que le
24 septembre à Saint-Cloud.
La réunion probable de Varsovie, le toast de l'Empereur de Russie le jour
de la fête de l'Empereur d'Autriche[316], le peu de foi qu'on attache au
discours de Persigny[317], tout cela surprend à Paris, où l'on se croyait
surtout avoir plus d'action sur la Russie.
[316] Au banquet donné à Saint-Pétersbourg par l'Empereur
Alexandre II pour le jour de la naissance de l'Empereur
François-Joseph, le Czar avait dit dans son toast: «_A mon cher
frère l'Empereur d'Autriche_.» Ces paroles furent commentées par
les journaux allemands qui les rapprochèrent des conférences
prolongées que M. de Rechberg avait alors à Vienne avec
l'Ambassadeur de Russie, M. de Bolovine, depuis son retour de
Teplitz; il s'établit ainsi la croyance d'une prochaine rencontre
du Prince-Régent, de l'Empereur d'Autriche et de l'Empereur de
Russie. Les trois souverains du Nord se rencontrèrent, en effet,
le 23 octobre à Varsovie et tombèrent d'accord pour repousser
toute proposition d'un Congrès sur la question italienne.
[317] A l'ouverture du Conseil général du département de la Loire
dont M. de Persigny était président, celui-ci prononça un
discours où l'intention de tranquilliser l'opinion publique était
visible. M. de Persigny tendait à prouver que, malgré les guerres
d'Italie et de Crimée, la parole de l'Empereur à Bordeaux:
«_L'Empire, c'est la paix!_» était restée inattaquable, que le
nouvel Empire n'acceptait la succession du premier Empire que
sous bénéfice d'inventaire; qu'il répudiait l'héritage des luttes
et des vengeances pour entrer dans des rapports de paix et de
concorde avec toutes les Puissances et que son programme était
fidèlement suivi.
On me mande: «Je viens de voir le général prince de Holstein. Il revient
de Danemark et de Berlin. Il dit que le Prince-Régent de Prusse lui a
donné la commission de dire au Roi de Danemark, pour le désillusionner
sur le compte de l'Empereur Napoléon, que celui-ci avait offert à la
Prusse de lui garantir le Holstein et le Schleswig, si elle entrait dans
ses vues par rapport au Rhin.»
_Sagan, 6 septembre 1860._--Je reçois une lettre de Paris dans laquelle
je trouve ceci: «Avant de partir pour la Savoie, l'Empereur Napoléon a
envoyé chercher le prince de Metternich et lui a dit: «Surtout
gardez-vous de recommencer la faute du Tessin; attendez l'attaque des
Piémontais. Quand elle viendra, respectez les stipulations de
Villafranca, et faites, du reste, sur le Piémont, la Toscane, Parme,
Modène, ce que vous voudrez. Je vous livre les agresseurs et ce que je
n'ai pas reconnu.» Mais en même temps que Napoléon tenait ce langage au
prince de Metternich, il a dit à l'ambassadeur de Sardaigne: «Tenez-vous
prêts, complétez votre armée, troupes et matériel, je vous y aiderai.»
Toujours de la fourberie, Dieu veuille qu'on n'en soit la dupe nulle
part!»
_Sagan, 9 septembre 1860._--La mort du vieux Grand-Duc de
Mecklembourg-Strélitz[318], que je regrette personnellement, m'est même
très sensible. Il m'a comblée de constantes bontés. Pendant sa dernière
maladie, il me faisait donner de ses nouvelles par la Grande-Duchesse, et
depuis sa mort, sa veuve m'a fait écrire des paroles bien touchantes,
dont il l'a chargée pour moi. Il avait de l'esprit, des goûts fins et
délicats, des sentiments élevés, des manières exquises, de cette belle
politesse perdue, hélas! Il en conservait avec soin la tradition; c'était
un ami fidèle et sûr; bref, c'était le dernier d'un meilleur temps.
[318] Frère de la Reine Louise de Prusse.
Voici un passage d'une lettre de Paris, du 7: «Malgré ce qu'en disent les
gazettes, tenez pour certain que le couple impérial a été très froidement
reçu en Savoie, pays catholique et conservateur, qu'on inonde de
fonctionnaires révolutionnaires. L'Empereur vit au jour le jour,
manœuvrant entre les sociétés secrètes qui menacent de le poignarder
s'il abandonne leur cause, et l'ordre qu'il ne veut pas se mettre à dos
dans la personne de la coalition; position difficile à maintenir à la
longue.»
_Sagan, 11 septembre 1860._--Il y a quelques jours, le _Journal des
Débats_[319] donnait, d'après l'_Opinione_, un article sur le principe de
non-intervention à propos du général Lamoricière. On somme le Pape de
congédier Lamoricière et ses troupes, parce que leur présence est une
_intervention étrangère_ en Italie et menace ses voisins. L'intérêt de la
paix en Italie exige que le Pape renonce à se défendre. Je ne crois pas
que le mélange de mensonge et d'audace, d'hypocrisie et d'arrogance, de
fourberie et d'effronterie qui caractérise la politique révolutionnaire,
ait jamais été poussé plus loin. Je suis convaincue que si Lamoricière
n'avait à combattre que Garibaldi, il le battrait bel et bien, mais pris
entre deux feux, entre le brigand venant de Naples, et les Piémontais
venant de l'autre côté, comment résister?
[319] Le _Journal des Débats_ du 7 septembre 1860 disait: «On lit
dans l'_Opinion_ de Turin du 4 septembre: «Notre Parlement ne
peut pas dévier d'une politique qui a produit de bons fruits,
pour courir des aventures qui susciteraient contre lui toute
l'Europe. Si jamais une autre politique devait prévaloir, si la
force des événements contraignait le Gouvernement du Roi à
prendre une autre attitude, le Ministère actuel n'y pourrait pas
souscrire et accepter la responsabilité d'une situation qu'il ne
pourrait pas dominer. Nous croyons que le parti libéral, qui a
soutenu et soutient encore le Cabinet, est de cet avis et qu'en
Italie on est assez sage pour éviter de nouvelles complications.
En tout cas, le Ministère ne voudrait pas être responsable
d'événements qui amèneraient une guerre entre la France et
l'Autriche. Nous ignorons qui aurait le courage de s'exposer à
une telle responsabilité. Assurément, il n'aurait pas à compter
sur l'appui du Parlement qui, s'il est prêt à tout sacrifier pour
la défense de la patrie, ne le fera qu'à la condition que le
Gouvernement ne se laissera pas enlever la direction de la chose
publique, et qu'au contraire, il dirigera le mouvement tendant à
l'indépendance italienne.»
Voici deux extraits de lettres qui auront, du moins, quelque intérêt
rétrospectif:
«_Turin, 3 septembre_: Cavour, ce joueur intrépide et
heureux, qui a successivement battu deux Empereurs et
un Pape, va jouer tout ce qu'il a gagné contre un autre
joueur, qui est terriblement en veine dans ce moment:
Garibaldi. La partie est engagée à l'heure qu'il est. Il s'agit
de souffler à Garibaldi Naples et les États du Pape, de lui
faire mettre son grand sabre dans le fourreau et de renvoyer
_Cincinnatus_ à sa charrue: rude besogne! Mais si
Cavour a l'Empereur Napoléon comme partenaire (ce qui
est plus que probable), on peut parier pour lui.
«Le gouvernement piémontais _veut_ être à Naples _avant_
Garibaldi, ou tout au moins en même temps que lui. Ce
n'est pas Garibaldi qui aura l'honneur de battre les croisés
et de tracer les limites de l'oasis papale. Ce sera le général
Cialdini, si ce n'est le roi Victor-Emmanuel en personne.
Farini et Cialdini ne sont allés à Chambéry que pour
demander à l'Empereur Napoléon carte blanche et lui soumettre
le plan de campagne.»
«_Rome, 31 août_: Lamoricière se croit certain de
battre Garibaldi. Le général de Goyon partageait ce sentiment.
Dans l'armée du général de Lamoricière, personne
ne doute d'une victoire complète. Garibaldi n'a rencontré
aucun obstacle sérieux; ce sont les trahisons qui ont fait
sa fortune: ses plans de campagne se bornent à profiter
des intelligences que les sociétés secrètes lui ont procurées
et à faire jouer la mine de trahison.
«Lamoricière a vingt mille hommes parfaitement sûrs,
en laissant de côté les Italiens[320].»
[320] La convention de Villafranca rencontrait tous les jours des
obstacles plus sérieux; l'annexion de Nice et de la Savoie ajouta
encore aux difficultés, quand il se fut agi de la réaliser, et
elle jeta en Italie une nouvelle cause de haine contre la France
qui, dès lors, la vit s'échapper définitivement de son influence.
Le Gouvernement sarde était embarrassé entre les excitations du
patriotisme et les remontrances de l'Empereur Napoléon; mais M.
de Cavour se tenait prêt à jouer cette terrible partie, qui
devait le mener à recevoir d'un seul coup le complément inespéré
de son œuvre. Craignant les emportements de Garibaldi, il le
suit vigilant, le couvrant seulement, en parvenant à paralyser la
diplomatie qui regarde faire. Garibaldi, le cœur ulcéré par le
ressentiment de la cession de Nice, fut facilement gagné à
l'insurrection de Sicile qui, depuis quelque temps, tenait
l'Italie en éveil. Il était parti à la dérobée par un soir de mai
du golfe de Gênes avec mille à onze cents volontaires et ses deux
navires: le _Piemonte_ et le _Lombarda_. A travers les croisières
napolitaines, il débarquait le 11 mai à Marsala et, après un
sanglant combat à Calatafini, avec les troupes royales, entrait
dans Palerme et disposait de la Sicile. Devenu ainsi en peu de
jours dictateur victorieux, il passe au mois d'août le détroit de
Messine, alla à Naples le 7 septembre, réduisant le Gouvernement
napolitain à des conditions de libéralisme trop tardives. Cavour,
qui voulait constituer l'Italie sans se laisser dominer par la
révolution, accepter l'unité dans ce qu'elle avait de réalisable
et marcher sur cette révolution pour l'arrêter et l'empêcher de
compromettre la cause nationale, sentit que le moment critique
était arrivé et il se décida à l'intervention. Considérer la
révolution de Naples comme un fait accompli avant même que
François II eût livré sa dernière bataille, pénétrer dans les
Marches jusqu'à la frontière napolitaine pour empêcher Garibaldi
de se jeter sur Rome, tel est l'acte auquel il se résolut. A
Rome, toutes les fantaisies belliqueuses s'agitaient pour
reconquérir les Romagnes; on y avait décidé la formation d'une
armée pontificale dans la prévision du départ de la garnison
française, qui semblait prochain: et le général Lamoricière en
avait pris le commandement, par un ordre du jour, où il annonçait
qu'_il était venu pour combattre la révolution, ce nouvel
«islamisme»_. Le Gouvernement sarde, voyant une menace pour la
sécurité de l'Italie dans cette agglomération d'étrangers armés à
Rome, dans le but avoué de reconquérir les provinces pontificales
détachées des États de l'Église, Cavour saisit ce prétexte en
envoyant, le 7 septembre 1860, au cardinal Antonelli la sommation
de désarmer; puis, voulant devancer Garibaldi qui arrivait à
Naples, deux corps d'armée sardes, sous les ordres des généraux
Fanti et Cialdini, s'avancèrent alors par le territoire
pontifical et en dix-huit jours occupèrent les places de Pesaro,
Urbino, Perugio, Spoleto, rencontrèrent Lamoricière à
_Castelfidardo_, où sa petite armée fut anéantie, et s'emparèrent
d'Ancône que Lamoricière avait gagné rapidement avec quelques
fidèles, après sa défaite. Pris par terre et par mer, Lamoricière
serait contraint de capituler. La question des Marches ainsi
tranchée, l'armée piémontaise, dont Victor-Emmanuel prit alors le
commandement, gagna la frontière napolitaine où François II avait
arrêté Garibaldi sur le _Vulturne_. Mais Cialdini battit l'armée
napolitaine à Issernia et Sesso; François II, après avoir
vainement réclamé la protection des escadres française et
anglaise, quittait Naples pour se réfugier à Gaëte; Capoue se
rendait le 2 novembre et le Roi Victor-Emmanuel faisait son
entrée à Naples le 7 du même mois.
_Sagan, 14 septembre 1860._--Je prévois que _l'ère_ des monarchies est
finie partout; ce qui nous livre d'abord à l'anarchie, puis au despotisme
et à la tyrannie, à toutes les horreurs de la dissolution complète de
l'état social. Le monde finira, sans doute, par reprendre son niveau,
mais quand? à quelles conditions? après quelle traversée? Nous n'y serons
plus, la tourmente nous aura engloutis bien avant. Si ce n'était la foi
en Dieu, on ne saurait où reposer sa pensée. La proclamation de
Victor-Emmanuel a été suivie sans retard de l'entrée de Cialdini et de la
prise de Pesaro[321].
[321] Cette proclamation du Roi, datée de Turin du 11 septembre,
était une réponse indirecte à l'ordre du jour de Lamoricière; la
voici:
»Soldats! Vous entrez dans les marches de l'Ombrie pour restaurer
l'ordre civil dans les villes désolées, pour donner aux peuples
la liberté d'exprimer leurs propres vœux. Vous n'avez pas à
combattre des armées puissantes, mais seulement à délivrer de
malheureuses provinces italiennes de la présence de compagnies
d'aventuriers étrangers. Vous n'allez pas venger des injures
faites à moi ou à l'Italie, mais bien empêcher que les haines
populaires se déchaînent contre les oppresseurs. Vous
enseignerez, par votre exemple, le pardon des offenses et la
tolérance chrétienne à ceux qui comparent l'amour de la nation
italienne à l'islamisme. En paix avec toutes les grandes
puissances, éloigné de toute provocation, j'entends faire
disparaître du centre de l'Italie une cause continuelle de
troubles et de discordes, je veux respecter le siège du Chef de
l'Église, à qui je suis toujours prêt à donner, d'accord avec les
Puissances alliées et amies toutes garanties d'indépendance et de
sécurité, que ses aveugles conseillers ont espéré en vain du
fanatisme de la secte méchante qui conspire contre mon autorité
et contre la liberté de la nation. Soldats, on m'accuse
d'ambition; oui, j'ai celle de restaurer les principes d'ordre
moral en Italie et de préserver l'Europe des dangers continuels
de révolution et de guerre.» (Copié textuellement dans le
_Journal des Débats_ du 13 septembre 1860.)
_Sagan, 18 septembre 1860._--Comment la Prusse n'a-t-elle pas pris les
devants pour rappeler son Ministre de Turin et s'est-elle laissée
devancer par la France, sans même l'imiter jusqu'à présent? Car enfin, le
Pape étant souverain temporel, il ne s'agit pas pour la Prusse
protestante d'une question religieuse, mais d'une question de principe
qui s'applique au droit des gens universel! Quant au rappel de Charles de
Talleyrand, ce n'est qu'une nouvelle scène de cette longue comédie; mais,
du moins, c'est de la comédie bien jouée[322]. Et comme le parterre est
plein de dupes, qui ne savent pas regarder dans la coulisse, il s'y
trouve encore d'imbéciles claqueurs.
[322] La Russie et la Prusse rappelèrent leurs Ministres de
Turin; mais Cavour eut l'habileté de ne pas prendre trop au
sérieux cette rupture, surtout avec la Prusse, qu'il ne cessait
de flatter dans ses ambitions secrètes, et dès le mois de
janvier, au moment où le Prince-Régent devait ceindre la
couronne, il envoyait le général la Marmora avec une mission
particulière à Berlin. La France rappela de Turin M. de
Talleyrand, sans donner au fond à ce rappel la forme d'une
véritable rupture diplomatique.
Les renforts envoyés à Rome me semblent surtout destinés à y garder le
Pape prisonnier, sous le prétexte de le protéger, car l'Empereur Napoléon
ne se soucie pas de la pitié poétique qu'exciterait un Pape _pèlerin_.
Quelque pervertie que soit l'Europe, il y aurait encore un certain cri
dont l'Empereur Napoléon ne se soucie pas d'entendre l'écho.
A propos de politique, la brochure la plus remarquable qui ait paru, au
milieu de ce tas de niaiseries et d'absurdités, est _la Politique
anglaise_. Elle émane de l'Empereur Napoléon, mais elle est rédigée par
Mocquard. La Prusse y est traitée de _parvenue_, l'Autriche de _perfide
agonisante_, l'Angleterre de _folle égarée_; la Russie est seule ménagée;
le reste de l'Europe agriffée ou méprisée, et la France vantée dans un
style d'apothéose. Le tout est bien écrit et le sophisme habilement
manié.
_Sagan, 24 septembre 1860._--J'ai reçu les douloureuses nouvelles
d'Italie[323]. Je gémis sur les héroïques victimes; je me sens
alternativement consternée, découragée, indignée. Je tremble pour le
Saint-Père; je crains qu'il ne se laisse enjôler par le général de Goyon
qui, probablement, est dupe lui-même de son maître fallacieux. Le piège
est cependant facile à découvrir, mais les âmes essentiellement candides
ont de déplorables aveuglements; en vérité, dans tel moment donné, il
vaut mieux être moins pur et moins avisé.
[323] Allusion à la bataille de Castelfidardo qui avait été
livrée le 18 septembre 1860. Par une marche forcée, Cialdini
était parvenu à devancer Lamoricière qui réunissait ses troupes à
Foligno, et en occupant les hauteurs d'Orsino et de
Castelfidardo, il ferma le chemin d'Ancône aux troupes
pontificales. Lamoricière voulut s'ouvrir un passage, attaqua les
positions de l'armée piémontaise, qui le repoussa impétueusement
et mit en déroute la petite armée du Pape.
A la quantité de dupes dont je vois le monde grossir chaque jour, je me
dis qu'il faut que la duperie ait bien des charmes. Quant à moi, je ne
sais rien de plus humiliant.
_Sagan, 26 septembre 1860._--M. de Falloux m'écrit une lettre que voici:
«Le Père Lacordaire travaille à son discours pour l'Académie. Je crains
bien que ce discours ne contienne pas tout ce que nous voudrions y
trouver sur la question italienne; mais, malgré la douleur dont je me
sens opprimé en voyant se préparer dans les États romains une seconde
édition de la guerre du _Sonderbund_ de 1847, je suis disposé à pardonner
toutes les incartades de mon éloquent confrère, en songeant qu'elles
n'auront, du moins, rien de commun avec l'incomparable bassesse des
harangues épiscopales, dont la lecture me fait rougir depuis un mois.
«Le Pape, déplorablement induit en erreur, a accepté, et accepte encore
la comédie dont il est le jouet. Sa politique est essentiellement timide,
expectante, prête à subir _presque_ tout, de peur de _tout_ perdre.. Il
semble qu'il ait perdu l'indépendance et la confiance en soi, qui fait
les trois quarts de la force de tous les pouvoirs temporels et
spirituels. Il lui restait, cependant, encore un grand empire, mais il
le croit plus battu et plus faible qu'il ne l'est en effet. On s'arrange
plus volontiers du martyre que de la lutte.
«Je suis navré de la mort de Pimodan, et triste pour Lamoricière; mais il
a attaqué bravement et succombé devant des forces trop supérieures. Il
essaie de tenir dans Ancône. Le malheur sera, hélas! complet, mais
l'honneur sera sauf, du moins l'honneur personnel.»
_Sagan, 2 octobre 1860._--La Princesse Charles de Prusse, qui a passé
trois jours chez moi, m'a parlé des Grandes-Duchesses de Russie: Hélène
et Marie, Duchesse de Leuchtenberg. La dernière est toute garibaldienne,
furieuse de l'entrevue de Varsovie[324], indignée de tout rapprochement
avec l'Autriche. La Grande-Duchesse Hélène, moins véhémente dans ses
discours, est, au fond, assez dans les mêmes errements.
[324] Dans cette ville, mal choisie pour y conférer sur
l'indépendance des nations, les souverains du Nord eurent une
nouvelle entrevue en octobre 1860. On croyait généralement que
les délibérations qui s'y tiendraient feraient entrer les
affaires d'Italie dans une nouvelle phase; mais l'Autriche ne put
obtenir de la Russie ni de la Prusse l'appui et les
encouragements sur lesquels elle avait compté pour lui assurer la
possession de la Vénétie.
La reddition d'Ancône, après une lutte énergique et sanglante, me
contriste profondément sans m'étonner. Ce qui m'étonne et me contriste,
c'est de voir le Saint-Père jouer le jeu de la France en restant à Rome;
il n'y gagnera rien au temporel et il perdra beaucoup au spirituel. De
Vienne et de Berlin, on agit diplomatiquement pour faire rester le Pape
à Rome; c'est d'une bien courte vue et c'est perdre l'occasion très belle
de créer un embarras à Napoléon.
Je suis ravie de l'article du _Correspondant_: «la Question romaine», par
M. de Falloux. Rien d'aussi complet, ni d'aussi _hardi_ n'avait encore
été écrit. Il y a mis son caractère et plus de talent qu'il n'a coutume
d'en avoir. Le poursuivra-t-on? c'est bien difficile. Il a fait là une
action réellement méritoire et peut-être efficace, autant que quelque
chose peut être efficace aujourd'hui.
Le baron de Talleyrand est à Bade. Il ne m'a pas écrit; mais, dans une
lettre que j'ai reçue de Paris, il y a le passage suivant: «L'Empereur
est mécontent du baron de Talleyrand, disant qu'il l'a mal servi. C'est
ce que l'Empereur a dit à M. de Cadore, lorsque celui-ci est venu
apporter les conditions du Pape. Il n'y a rien à gagner de servir un
Gouvernement si faux et si perfide, qui livre ses agents pour masquer ses
fourberies.»
Dans une autre lettre, il est dit: «Vous ne pouvez vous imaginer la
fureur des classes élevées. Au cercle de l'Union on voudrait mettre le
duc de Gramont en pièces. C'est qu'en effet, il a été exécrable et que
par de fausses assurances (qu'il savait fausses) il a été cause de la
perte de Lamoricière et de la mort de Pimodan.»