_De Paris, 20 août._ «Lamoricière est assez content à Rome. Sans illusion

et sans charlatanisme, sa petite armée se forme; il aura dans deux mois

vingt mille hommes de vraies troupes, et de quoi les payer pendant deux

ans; car l'emprunt romain est couvert, pas beaucoup au delà, mais

réellement couvert; c'est en France qu'il a le moins réussi. Les soldats

de Lamoricière sont presque tous des Allemands, des Irlandais ou des

Belges. La plupart des petits gentilshommes français, qui y étaient

allés, n'y sont pas restés. Lamoricière a fait de son mieux pour s'en

débarrasser. Ils avaient toutes sortes de fantaisies: les uns ne

voulaient pas saluer les officiers français dans les rues de Rome; les

autres demandaient des uniformes particuliers. D'honnêtes hobereaux

écrivaient au général pour le conjurer de veiller aux mœurs de leur

fils, ce qui le faisait un peu jurer et dire: «Je ne fonde pas un

couvent; ils pécheront, puis ils se confesseront; puis ils repécheront et

se reconfesseront.»

«Si Garibaldi, après avoir renversé le Roi de Naples, envahit et veut

soulever les Marches, Lamoricière les défendra. Il n'essaiera pas de

défendre Rome, si l'armée française s'en va. Il emmènera le Pape

ailleurs, à Ancône, probablement. Le Pape répugne extrêmement à quitter

Rome, quelle que soit l'extrémité à laquelle on le réduise; on se promet

pourtant à l'y décider, s'il le faut. Il est toujours à merveille pour

Lamoricière, qui est assez bien avec le cardinal Antonelli; rien

qu'_assez bien_.

«On regarde le rappel un peu déguisé du général de Goyon comme un

commencement d'abandon. On a fortement essayé, dans ces derniers temps,

d'obtenir du Pape quelque grande mesure, quelques concessions éclatantes,

le pendant de la constitution du Roi de Naples; on dit que M. de Cadore,

qui remplace par intérim le duc de Gramont, a passé à ce sujet une note

très hautaine, qui a irrité le Pape et lui a suggéré un refus absolu. On

ne doute guère de la chute du Roi de Naples. Et Garibaldi partira de là

pour Venise, comme il est parti de Gênes pour Palerme, et de Palerme pour

Naples. La réception pourrait être différente!»

_Sagan, 30 septembre 1860._--On m'écrit que l'Impératrice Eugénie est

fort souffrante; elle a attrapé un gros rhume à Lyon; cependant, elle

veut continuer le voyage pour Alger[315].

[315] Le 23 août 1860, l'Empereur Napoléon et l'Impératrice

Eugénie entreprirent un voyage qui dura plus d'un mois, leur fit

visiter Lyon d'abord, puis les nouvelles provinces annexées de la

Savoie et de Nice. A leur passage par Chambéry, ils furent

salués, au nom du Roi Victor-Emmanuel, par le ministre de

l'Intérieur Farini et le général Cialdini, porteur d'une lettre

autographe du Roi de Sardaigne à l'Empereur. Revenant ensuite à

travers le Dauphiné, la Provence et Nice, ils s'embarquèrent pour

la Corse; de là, ils allèrent en Algérie et ne revinrent que le

24 septembre à Saint-Cloud.

La réunion probable de Varsovie, le toast de l'Empereur de Russie le jour

de la fête de l'Empereur d'Autriche[316], le peu de foi qu'on attache au

discours de Persigny[317], tout cela surprend à Paris, où l'on se croyait

surtout avoir plus d'action sur la Russie.

[316] Au banquet donné à Saint-Pétersbourg par l'Empereur

Alexandre II pour le jour de la naissance de l'Empereur

François-Joseph, le Czar avait dit dans son toast: «_A mon cher

frère l'Empereur d'Autriche_.» Ces paroles furent commentées par

les journaux allemands qui les rapprochèrent des conférences

prolongées que M. de Rechberg avait alors à Vienne avec

l'Ambassadeur de Russie, M. de Bolovine, depuis son retour de

Teplitz; il s'établit ainsi la croyance d'une prochaine rencontre

du Prince-Régent, de l'Empereur d'Autriche et de l'Empereur de

Russie. Les trois souverains du Nord se rencontrèrent, en effet,

le 23 octobre à Varsovie et tombèrent d'accord pour repousser

toute proposition d'un Congrès sur la question italienne.

[317] A l'ouverture du Conseil général du département de la Loire

dont M. de Persigny était président, celui-ci prononça un

discours où l'intention de tranquilliser l'opinion publique était

visible. M. de Persigny tendait à prouver que, malgré les guerres

d'Italie et de Crimée, la parole de l'Empereur à Bordeaux:

«_L'Empire, c'est la paix!_» était restée inattaquable, que le

nouvel Empire n'acceptait la succession du premier Empire que

sous bénéfice d'inventaire; qu'il répudiait l'héritage des luttes

et des vengeances pour entrer dans des rapports de paix et de

concorde avec toutes les Puissances et que son programme était

fidèlement suivi.

On me mande: «Je viens de voir le général prince de Holstein. Il revient

de Danemark et de Berlin. Il dit que le Prince-Régent de Prusse lui a

donné la commission de dire au Roi de Danemark, pour le désillusionner

sur le compte de l'Empereur Napoléon, que celui-ci avait offert à la

Prusse de lui garantir le Holstein et le Schleswig, si elle entrait dans

ses vues par rapport au Rhin.»

_Sagan, 6 septembre 1860._--Je reçois une lettre de Paris dans laquelle

je trouve ceci: «Avant de partir pour la Savoie, l'Empereur Napoléon a

envoyé chercher le prince de Metternich et lui a dit: «Surtout

gardez-vous de recommencer la faute du Tessin; attendez l'attaque des

Piémontais. Quand elle viendra, respectez les stipulations de

Villafranca, et faites, du reste, sur le Piémont, la Toscane, Parme,

Modène, ce que vous voudrez. Je vous livre les agresseurs et ce que je

n'ai pas reconnu.» Mais en même temps que Napoléon tenait ce langage au

prince de Metternich, il a dit à l'ambassadeur de Sardaigne: «Tenez-vous

prêts, complétez votre armée, troupes et matériel, je vous y aiderai.»

Toujours de la fourberie, Dieu veuille qu'on n'en soit la dupe nulle

part!»

_Sagan, 9 septembre 1860._--La mort du vieux Grand-Duc de

Mecklembourg-Strélitz[318], que je regrette personnellement, m'est même

très sensible. Il m'a comblée de constantes bontés. Pendant sa dernière

maladie, il me faisait donner de ses nouvelles par la Grande-Duchesse, et

depuis sa mort, sa veuve m'a fait écrire des paroles bien touchantes,

dont il l'a chargée pour moi. Il avait de l'esprit, des goûts fins et

délicats, des sentiments élevés, des manières exquises, de cette belle

politesse perdue, hélas! Il en conservait avec soin la tradition; c'était

un ami fidèle et sûr; bref, c'était le dernier d'un meilleur temps.

[318] Frère de la Reine Louise de Prusse.

Voici un passage d'une lettre de Paris, du 7: «Malgré ce qu'en disent les

gazettes, tenez pour certain que le couple impérial a été très froidement

reçu en Savoie, pays catholique et conservateur, qu'on inonde de

fonctionnaires révolutionnaires. L'Empereur vit au jour le jour,

manœuvrant entre les sociétés secrètes qui menacent de le poignarder

s'il abandonne leur cause, et l'ordre qu'il ne veut pas se mettre à dos

dans la personne de la coalition; position difficile à maintenir à la

longue.»

_Sagan, 11 septembre 1860._--Il y a quelques jours, le _Journal des

Débats_[319] donnait, d'après l'_Opinione_, un article sur le principe de

non-intervention à propos du général Lamoricière. On somme le Pape de

congédier Lamoricière et ses troupes, parce que leur présence est une

_intervention étrangère_ en Italie et menace ses voisins. L'intérêt de la

paix en Italie exige que le Pape renonce à se défendre. Je ne crois pas

que le mélange de mensonge et d'audace, d'hypocrisie et d'arrogance, de

fourberie et d'effronterie qui caractérise la politique révolutionnaire,

ait jamais été poussé plus loin. Je suis convaincue que si Lamoricière

n'avait à combattre que Garibaldi, il le battrait bel et bien, mais pris

entre deux feux, entre le brigand venant de Naples, et les Piémontais

venant de l'autre côté, comment résister?

[319] Le _Journal des Débats_ du 7 septembre 1860 disait: «On lit

dans l'_Opinion_ de Turin du 4 septembre: «Notre Parlement ne

peut pas dévier d'une politique qui a produit de bons fruits,

pour courir des aventures qui susciteraient contre lui toute

l'Europe. Si jamais une autre politique devait prévaloir, si la

force des événements contraignait le Gouvernement du Roi à

prendre une autre attitude, le Ministère actuel n'y pourrait pas

souscrire et accepter la responsabilité d'une situation qu'il ne

pourrait pas dominer. Nous croyons que le parti libéral, qui a

soutenu et soutient encore le Cabinet, est de cet avis et qu'en

Italie on est assez sage pour éviter de nouvelles complications.

En tout cas, le Ministère ne voudrait pas être responsable

d'événements qui amèneraient une guerre entre la France et

l'Autriche. Nous ignorons qui aurait le courage de s'exposer à

une telle responsabilité. Assurément, il n'aurait pas à compter

sur l'appui du Parlement qui, s'il est prêt à tout sacrifier pour

la défense de la patrie, ne le fera qu'à la condition que le

Gouvernement ne se laissera pas enlever la direction de la chose

publique, et qu'au contraire, il dirigera le mouvement tendant à

l'indépendance italienne.»

Voici deux extraits de lettres qui auront, du moins, quelque intérêt

rétrospectif:

«_Turin, 3 septembre_: Cavour, ce joueur intrépide et

heureux, qui a successivement battu deux Empereurs et

un Pape, va jouer tout ce qu'il a gagné contre un autre

joueur, qui est terriblement en veine dans ce moment:

Garibaldi. La partie est engagée à l'heure qu'il est. Il s'agit

de souffler à Garibaldi Naples et les États du Pape, de lui

faire mettre son grand sabre dans le fourreau et de renvoyer

_Cincinnatus_ à sa charrue: rude besogne! Mais si

Cavour a l'Empereur Napoléon comme partenaire (ce qui

est plus que probable), on peut parier pour lui.

«Le gouvernement piémontais _veut_ être à Naples _avant_

Garibaldi, ou tout au moins en même temps que lui. Ce

n'est pas Garibaldi qui aura l'honneur de battre les croisés

et de tracer les limites de l'oasis papale. Ce sera le général

Cialdini, si ce n'est le roi Victor-Emmanuel en personne.

Farini et Cialdini ne sont allés à Chambéry que pour

demander à l'Empereur Napoléon carte blanche et lui soumettre

le plan de campagne.»

«_Rome, 31 août_: Lamoricière se croit certain de

battre Garibaldi. Le général de Goyon partageait ce sentiment.

Dans l'armée du général de Lamoricière, personne

ne doute d'une victoire complète. Garibaldi n'a rencontré

aucun obstacle sérieux; ce sont les trahisons qui ont fait

sa fortune: ses plans de campagne se bornent à profiter

des intelligences que les sociétés secrètes lui ont procurées

et à faire jouer la mine de trahison.

«Lamoricière a vingt mille hommes parfaitement sûrs,

en laissant de côté les Italiens[320].»

[320] La convention de Villafranca rencontrait tous les jours des

obstacles plus sérieux; l'annexion de Nice et de la Savoie ajouta

encore aux difficultés, quand il se fut agi de la réaliser, et

elle jeta en Italie une nouvelle cause de haine contre la France

qui, dès lors, la vit s'échapper définitivement de son influence.

Le Gouvernement sarde était embarrassé entre les excitations du

patriotisme et les remontrances de l'Empereur Napoléon; mais M.

de Cavour se tenait prêt à jouer cette terrible partie, qui

devait le mener à recevoir d'un seul coup le complément inespéré

de son œuvre. Craignant les emportements de Garibaldi, il le

suit vigilant, le couvrant seulement, en parvenant à paralyser la

diplomatie qui regarde faire. Garibaldi, le cœur ulcéré par le

ressentiment de la cession de Nice, fut facilement gagné à

l'insurrection de Sicile qui, depuis quelque temps, tenait

l'Italie en éveil. Il était parti à la dérobée par un soir de mai

du golfe de Gênes avec mille à onze cents volontaires et ses deux

navires: le _Piemonte_ et le _Lombarda_. A travers les croisières

napolitaines, il débarquait le 11 mai à Marsala et, après un

sanglant combat à Calatafini, avec les troupes royales, entrait

dans Palerme et disposait de la Sicile. Devenu ainsi en peu de

jours dictateur victorieux, il passe au mois d'août le détroit de

Messine, alla à Naples le 7 septembre, réduisant le Gouvernement

napolitain à des conditions de libéralisme trop tardives. Cavour,

qui voulait constituer l'Italie sans se laisser dominer par la

révolution, accepter l'unité dans ce qu'elle avait de réalisable

et marcher sur cette révolution pour l'arrêter et l'empêcher de

compromettre la cause nationale, sentit que le moment critique

était arrivé et il se décida à l'intervention. Considérer la

révolution de Naples comme un fait accompli avant même que

François II eût livré sa dernière bataille, pénétrer dans les

Marches jusqu'à la frontière napolitaine pour empêcher Garibaldi

de se jeter sur Rome, tel est l'acte auquel il se résolut. A

Rome, toutes les fantaisies belliqueuses s'agitaient pour

reconquérir les Romagnes; on y avait décidé la formation d'une

armée pontificale dans la prévision du départ de la garnison

française, qui semblait prochain: et le général Lamoricière en

avait pris le commandement, par un ordre du jour, où il annonçait

qu'_il était venu pour combattre la révolution, ce nouvel

«islamisme»_. Le Gouvernement sarde, voyant une menace pour la

sécurité de l'Italie dans cette agglomération d'étrangers armés à

Rome, dans le but avoué de reconquérir les provinces pontificales

détachées des États de l'Église, Cavour saisit ce prétexte en

envoyant, le 7 septembre 1860, au cardinal Antonelli la sommation

de désarmer; puis, voulant devancer Garibaldi qui arrivait à

Naples, deux corps d'armée sardes, sous les ordres des généraux

Fanti et Cialdini, s'avancèrent alors par le territoire

pontifical et en dix-huit jours occupèrent les places de Pesaro,

Urbino, Perugio, Spoleto, rencontrèrent Lamoricière à

_Castelfidardo_, où sa petite armée fut anéantie, et s'emparèrent

d'Ancône que Lamoricière avait gagné rapidement avec quelques

fidèles, après sa défaite. Pris par terre et par mer, Lamoricière

serait contraint de capituler. La question des Marches ainsi

tranchée, l'armée piémontaise, dont Victor-Emmanuel prit alors le

commandement, gagna la frontière napolitaine où François II avait

arrêté Garibaldi sur le _Vulturne_. Mais Cialdini battit l'armée

napolitaine à Issernia et Sesso; François II, après avoir

vainement réclamé la protection des escadres française et

anglaise, quittait Naples pour se réfugier à Gaëte; Capoue se

rendait le 2 novembre et le Roi Victor-Emmanuel faisait son

entrée à Naples le 7 du même mois.

_Sagan, 14 septembre 1860._--Je prévois que _l'ère_ des monarchies est

finie partout; ce qui nous livre d'abord à l'anarchie, puis au despotisme

et à la tyrannie, à toutes les horreurs de la dissolution complète de

l'état social. Le monde finira, sans doute, par reprendre son niveau,

mais quand? à quelles conditions? après quelle traversée? Nous n'y serons

plus, la tourmente nous aura engloutis bien avant. Si ce n'était la foi

en Dieu, on ne saurait où reposer sa pensée. La proclamation de

Victor-Emmanuel a été suivie sans retard de l'entrée de Cialdini et de la

prise de Pesaro[321].

[321] Cette proclamation du Roi, datée de Turin du 11 septembre,

était une réponse indirecte à l'ordre du jour de Lamoricière; la

voici:

»Soldats! Vous entrez dans les marches de l'Ombrie pour restaurer

l'ordre civil dans les villes désolées, pour donner aux peuples

la liberté d'exprimer leurs propres vœux. Vous n'avez pas à

combattre des armées puissantes, mais seulement à délivrer de

malheureuses provinces italiennes de la présence de compagnies

d'aventuriers étrangers. Vous n'allez pas venger des injures

faites à moi ou à l'Italie, mais bien empêcher que les haines

populaires se déchaînent contre les oppresseurs. Vous

enseignerez, par votre exemple, le pardon des offenses et la

tolérance chrétienne à ceux qui comparent l'amour de la nation

italienne à l'islamisme. En paix avec toutes les grandes

puissances, éloigné de toute provocation, j'entends faire

disparaître du centre de l'Italie une cause continuelle de

troubles et de discordes, je veux respecter le siège du Chef de

l'Église, à qui je suis toujours prêt à donner, d'accord avec les

Puissances alliées et amies toutes garanties d'indépendance et de

sécurité, que ses aveugles conseillers ont espéré en vain du

fanatisme de la secte méchante qui conspire contre mon autorité

et contre la liberté de la nation. Soldats, on m'accuse

d'ambition; oui, j'ai celle de restaurer les principes d'ordre

moral en Italie et de préserver l'Europe des dangers continuels

de révolution et de guerre.» (Copié textuellement dans le

_Journal des Débats_ du 13 septembre 1860.)

_Sagan, 18 septembre 1860._--Comment la Prusse n'a-t-elle pas pris les

devants pour rappeler son Ministre de Turin et s'est-elle laissée

devancer par la France, sans même l'imiter jusqu'à présent? Car enfin, le

Pape étant souverain temporel, il ne s'agit pas pour la Prusse

protestante d'une question religieuse, mais d'une question de principe

qui s'applique au droit des gens universel! Quant au rappel de Charles de

Talleyrand, ce n'est qu'une nouvelle scène de cette longue comédie; mais,

du moins, c'est de la comédie bien jouée[322]. Et comme le parterre est

plein de dupes, qui ne savent pas regarder dans la coulisse, il s'y

trouve encore d'imbéciles claqueurs.

[322] La Russie et la Prusse rappelèrent leurs Ministres de

Turin; mais Cavour eut l'habileté de ne pas prendre trop au

sérieux cette rupture, surtout avec la Prusse, qu'il ne cessait

de flatter dans ses ambitions secrètes, et dès le mois de

janvier, au moment où le Prince-Régent devait ceindre la

couronne, il envoyait le général la Marmora avec une mission

particulière à Berlin. La France rappela de Turin M. de

Talleyrand, sans donner au fond à ce rappel la forme d'une

véritable rupture diplomatique.

Les renforts envoyés à Rome me semblent surtout destinés à y garder le

Pape prisonnier, sous le prétexte de le protéger, car l'Empereur Napoléon

ne se soucie pas de la pitié poétique qu'exciterait un Pape _pèlerin_.

Quelque pervertie que soit l'Europe, il y aurait encore un certain cri

dont l'Empereur Napoléon ne se soucie pas d'entendre l'écho.

A propos de politique, la brochure la plus remarquable qui ait paru, au

milieu de ce tas de niaiseries et d'absurdités, est _la Politique

anglaise_. Elle émane de l'Empereur Napoléon, mais elle est rédigée par

Mocquard. La Prusse y est traitée de _parvenue_, l'Autriche de _perfide

agonisante_, l'Angleterre de _folle égarée_; la Russie est seule ménagée;

le reste de l'Europe agriffée ou méprisée, et la France vantée dans un

style d'apothéose. Le tout est bien écrit et le sophisme habilement

manié.

_Sagan, 24 septembre 1860._--J'ai reçu les douloureuses nouvelles

d'Italie[323]. Je gémis sur les héroïques victimes; je me sens

alternativement consternée, découragée, indignée. Je tremble pour le

Saint-Père; je crains qu'il ne se laisse enjôler par le général de Goyon

qui, probablement, est dupe lui-même de son maître fallacieux. Le piège

est cependant facile à découvrir, mais les âmes essentiellement candides

ont de déplorables aveuglements; en vérité, dans tel moment donné, il

vaut mieux être moins pur et moins avisé.

[323] Allusion à la bataille de Castelfidardo qui avait été

livrée le 18 septembre 1860. Par une marche forcée, Cialdini

était parvenu à devancer Lamoricière qui réunissait ses troupes à

Foligno, et en occupant les hauteurs d'Orsino et de

Castelfidardo, il ferma le chemin d'Ancône aux troupes

pontificales. Lamoricière voulut s'ouvrir un passage, attaqua les

positions de l'armée piémontaise, qui le repoussa impétueusement

et mit en déroute la petite armée du Pape.

A la quantité de dupes dont je vois le monde grossir chaque jour, je me

dis qu'il faut que la duperie ait bien des charmes. Quant à moi, je ne

sais rien de plus humiliant.

_Sagan, 26 septembre 1860._--M. de Falloux m'écrit une lettre que voici:

«Le Père Lacordaire travaille à son discours pour l'Académie. Je crains

bien que ce discours ne contienne pas tout ce que nous voudrions y

trouver sur la question italienne; mais, malgré la douleur dont je me

sens opprimé en voyant se préparer dans les États romains une seconde

édition de la guerre du _Sonderbund_ de 1847, je suis disposé à pardonner

toutes les incartades de mon éloquent confrère, en songeant qu'elles

n'auront, du moins, rien de commun avec l'incomparable bassesse des

harangues épiscopales, dont la lecture me fait rougir depuis un mois.

«Le Pape, déplorablement induit en erreur, a accepté, et accepte encore

la comédie dont il est le jouet. Sa politique est essentiellement timide,

expectante, prête à subir _presque_ tout, de peur de _tout_ perdre.. Il

semble qu'il ait perdu l'indépendance et la confiance en soi, qui fait

les trois quarts de la force de tous les pouvoirs temporels et

spirituels. Il lui restait, cependant, encore un grand empire, mais il

le croit plus battu et plus faible qu'il ne l'est en effet. On s'arrange

plus volontiers du martyre que de la lutte.

«Je suis navré de la mort de Pimodan, et triste pour Lamoricière; mais il

a attaqué bravement et succombé devant des forces trop supérieures. Il

essaie de tenir dans Ancône. Le malheur sera, hélas! complet, mais

l'honneur sera sauf, du moins l'honneur personnel.»

_Sagan, 2 octobre 1860._--La Princesse Charles de Prusse, qui a passé

trois jours chez moi, m'a parlé des Grandes-Duchesses de Russie: Hélène

et Marie, Duchesse de Leuchtenberg. La dernière est toute garibaldienne,

furieuse de l'entrevue de Varsovie[324], indignée de tout rapprochement

avec l'Autriche. La Grande-Duchesse Hélène, moins véhémente dans ses

discours, est, au fond, assez dans les mêmes errements.

[324] Dans cette ville, mal choisie pour y conférer sur

l'indépendance des nations, les souverains du Nord eurent une

nouvelle entrevue en octobre 1860. On croyait généralement que

les délibérations qui s'y tiendraient feraient entrer les

affaires d'Italie dans une nouvelle phase; mais l'Autriche ne put

obtenir de la Russie ni de la Prusse l'appui et les

encouragements sur lesquels elle avait compté pour lui assurer la

possession de la Vénétie.

La reddition d'Ancône, après une lutte énergique et sanglante, me

contriste profondément sans m'étonner. Ce qui m'étonne et me contriste,

c'est de voir le Saint-Père jouer le jeu de la France en restant à Rome;

il n'y gagnera rien au temporel et il perdra beaucoup au spirituel. De

Vienne et de Berlin, on agit diplomatiquement pour faire rester le Pape

à Rome; c'est d'une bien courte vue et c'est perdre l'occasion très belle

de créer un embarras à Napoléon.

Je suis ravie de l'article du _Correspondant_: «la Question romaine», par

M. de Falloux. Rien d'aussi complet, ni d'aussi _hardi_ n'avait encore

été écrit. Il y a mis son caractère et plus de talent qu'il n'a coutume

d'en avoir. Le poursuivra-t-on? c'est bien difficile. Il a fait là une

action réellement méritoire et peut-être efficace, autant que quelque

chose peut être efficace aujourd'hui.

Le baron de Talleyrand est à Bade. Il ne m'a pas écrit; mais, dans une

lettre que j'ai reçue de Paris, il y a le passage suivant: «L'Empereur

est mécontent du baron de Talleyrand, disant qu'il l'a mal servi. C'est

ce que l'Empereur a dit à M. de Cadore, lorsque celui-ci est venu

apporter les conditions du Pape. Il n'y a rien à gagner de servir un

Gouvernement si faux et si perfide, qui livre ses agents pour masquer ses

fourberies.»

Dans une autre lettre, il est dit: «Vous ne pouvez vous imaginer la

fureur des classes élevées. Au cercle de l'Union on voudrait mettre le

duc de Gramont en pièces. C'est qu'en effet, il a été exécrable et que

par de fausses assurances (qu'il savait fausses) il a été cause de la

perte de Lamoricière et de la mort de Pimodan.»

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 24 / 39 段