_Paris, 23 avril 1860._--Le général Ortega fusillé et le comte de

Montemolin arrêté maladroitement en Espagne, c'est de cela qu'on jase

ici[301]. Ce qui est plus curieux, c'est que lord Cowley a eu, la veille

de son départ pour Londres, une conversation orageuse avec l'Empereur

Napoléon, qui a dit: «_Il faut que l'Angleterre choisisse entre une

alliance franche et cordiale, sérieuse, ou la guerre. Je suis à bout de

ma patience._» Nous sommes donc à la veille d'une tempête générale ou

d'un aplatissement universel[302]. On ne croit plus au changement

immédiat du ministre de la Guerre.

[301] Le général Ortega, capitaine général des îles Baléares,

chef apparent d'une nouvelle tentative d'insurrection carliste,

qui venait d'avorter en Espagne, fut fusillé le 18 avril 1860. Le

comte de Montemolin et son frère, arrêtés en même temps,

recouvrèrent promptement leur liberté en renonçant à leurs droits

au trône par une lettre écrite en langue espagnole, adressée à la

Reine Isabelle II, datée de Tortosa le 12 avril 1860.

[302] L'Empereur Napoléon III était très irrité contre

l'Angleterre, qui protestait avec vigueur contre l'annexion de

Nice et de la Savoie à la France. Lord Cowley avait eu, à ce

sujet, des entretiens peu amicaux avec M. Walewski, ensuite avec

M. Thouvenel, et échangeait sur ce point une correspondance

confidentielle avec lord John Russel, ministre des Affaires

étrangères. Dans un discours très violent contre l'Empereur

Napoléon, prononcé par le chef du Foreign-Office à la Chambre des

Communes le 25 mars, le noble Lord avait déclaré que l'Angleterre

ne pouvait sacrifier pour la France l'alliance du reste de

l'Europe. Tous ces symptômes de mécontentement entretenaient

l'opinion publique dans la croyance d'une guerre prochaine avec

l'Angleterre.

_Paris, 27 avril 1860._--Si seulement on avait un peu de soleil pour se

réconforter; mais l'obscurité est partout; au ciel, dans les esprits et

sur la terre. Encore si les âmes étaient éclairées! Il n'y a plus ici

d'autre clarté que celle des feux électriques qui ont éclairé le palais

d'Albe d'une étrange magie à la fête d'avant-hier. Cependant, le clair de

lune, tant annoncé, a été supprimé, car Diane[303] n'a paru qu'en domino.

Le carquois en diamants, les flèches en diamants, _le Régent_ devenu

centre d'un croissant, tout cela a été tristement, et non sans larmes,

replacé au trésor de la Couronne. Un article du _Times_ en a été cause.

La police avait eu aussi de sinistres rapports qui avaient fait tripler

les précautions. Aussi, les vives instances de Mme Walewska, pour que la

fête fût répétée demain, ont été repoussées par un _non_ fort sec, répété

trois fois par l'Empereur Napoléon.

[303] L'Impératrice Eugénie.

Le comte de Montemolin et son frère n'ont pas été arrêtés par un zèle

maladroit, mais bien pour ôter à ceux qui avaient exécuté cette

entreprise tout prétexte d'y revenir.

On parle d'explications vives en plein bal avec l'Ambassadeur

d'Espagne[304]. Il paraît qu'on voulait ôter à la Reine Isabelle toute

liberté de secourir le Pape; on est aussi fort importuné, ici, de

l'attitude du duc de Montpensier et de la jeune gloire du comte

d'Eu[305]. L'Angleterre arme à outrance; l'Europe n'est plus dupe; mais

personne ne songe, à ce qu'il paraît, à autre chose qu'à sa défensive.

[304] M. Mon était alors Ambassadeur d'Espagne à Paris.

[305] Le duc de Montpensier s'était définitivement fixé à Séville

et y intriguait sourdement, malgré tous les honneurs dont l'avait

comblé sa belle-sœur, la Reine Isabelle. Le comte d'Eu, fils du

duc de Nemours, enseigne dans le régiment des chasseurs à cheval

espagnols (Albuféra), faisait avec éclat ses premières armes au

Maroc, à cette époque-là en guerre avec l'Espagne.

_Paris, 30 avril 1860._--L'Ambassadeur d'Espagne a reçu, hier, de Madrid,

un télégramme qui lui annonce que le comte de Montemolin et son frère,

l'Infant don Juan, ont adressé des lettres autographes à la Reine

Isabelle, dans lesquelles ils déclarent renoncer à tous leurs droits à la

couronne d'Espagne. C'était bien la peine de se faire fusiller, comme

Ortega, pour de pareils gens!

M. Thiers est encore plus furieux contre le second article de M.

Cuvillier-Fleury, dans le _Journal des Débats_, que contre le premier. On

assure, que sans Mmes Dosne et Thiers, l'historien _national_ serait déjà

aux Tuileries où il me paraît très digne de figurer.

La duchesse de Galliera a été en Angleterre pour négocier le mariage du

Comte de Paris avec la fille de la Duchesse de Parme; elle a échoué!

La question d'Orient est entamée; la Russie est aux pieds de la France,

l'Autriche très plate, la guerre contre l'Angleterre presque décidée. Je

crois que l'Angleterre aurait tort de compter sur ses alliés du

continent.

_Rochecotte, 15 mai 1860._--La nouvelle qui courait à Paris, le 12, du

débarquement de Garibaldi en Calabre est prématurée. Il a touché

Livourne, est allé à terre, a pris là huit cents hommes de plus, s'est

embarqué en disant qu'il n'avait point de parti pris sur son lieu de

débarquement[306]. Voici le partage des rôles. _Le Roi Victor-Emmanuel

avoue Garibaldi; M. de Cavour le désavoue; l'Empereur Napoléon désavoue

M. de Cavour et Garibaldi et le Roi!_ Si Garibaldi n'est pas pris et

pendu par les bâtiments du Roi de Naples, toute l'Italie sera de nouveau

en feu dans un mois.

[306] Garibaldi quitta Gênes dans la nuit du 5 au 6 mai 1860, sur

un bateau de plaisance qui lui appartenait, et rallia le bateau

expéditionnaire qui, ayant prit une patente pour Malte, était

sorti du port deux jours avant et se tenait au large. Après avoir

abordé ce navire, Garibaldi fit route sur la Sicile, au lieu de

se diriger sur Malte, suivi de plusieurs autres bâtiments chargés

d'hommes et de munitions, qui le rejoignirent dans cette

direction. Ils débarquèrent le 11 mai à Marsala et entrèrent dans

Palerme le 27, après avoir bombardé cette ville pendant quelques

heures. C'est ce qu'on a appelé _l'expédition des Mille_.

J'ai une lettre d'Angleterre dans laquelle on me dit que lord Palmerston

ne veut plus qu'on le croie impérialiste, et dit tout haut les raisons de

son éloignement. Il parle aussi de l'avenir qu'il prévoit et des

difficultés que rencontrerait l'Angleterre pour renouer de fortes

alliances sur le continent. Il dit que, ni à Vienne, ni à Berlin, ni à

Saint-Pétersbourg, il n'y a plus de Gouvernement, personne en état de

prendre une initiative, une résolution et de l'accomplir, qu'il faut

attendre une forte crise qui poussera tout le monde. Il me semble que ce

qu'il dit des autres Cabinets s'appliquerait bien aussi à celui de

l'Angleterre!

Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.

_Berlin, 17 juin 1860._--Je suis arrivée ici par un temps hideux.

Aujourd'hui, un pâle soleil éclaire les rues désertes de Berlin. En

route, à Bruchsal, j'ai rencontré les Rois de Saxe et de Hanovre; ils

m'ont fait l'effet de moutons menés à la boucherie; car cette entrevue à

Bade des Souverains allemands avec l'Empereur Napoléon pourrait n'être

que cela[307].

[307] Dans les premiers jours de juin 1860, le Ministre de France

à Berlin, le prince de la Tour d'Auvergne, fit savoir au baron de

Schleinitz, ministre des Affaires étrangères en Prusse, que

l'Empereur Napoléon, ayant appris que le Prince-Régent allait se

rendre à Bade, désirait aussi s'y rendre, car il considérait une

entrevue avec ce Prince comme le meilleur moyen de rassurer

l'Allemagne sur la stabilité de la paix. Soupçonnant que cette

demande cachait un secret désir d'obtenir un agrandissement du

côté du Rhin et l'espoir de disloquer la Ligue germanique, le

Prince-Régent accepta la proposition de l'Empereur, qui vint à

Bade du 15 au 17 juin; mais, auparavant, il faisait adresser une

communication confidentielle à toutes les Cours allemandes, les

invitant à venir à Bade assister à cette visite. Tous les Princes

s'y trouvèrent, jusqu'au Roi de Hanovre, aveugle, au grand

désappointement de Napoléon III, qui avait compté sur un

tête-à-tête avec le Prince de Prusse.

J'ai trouvé ici des lettres d'un peu partout: en voici les extraits: _De

Paris_: «L'Empereur Napoléon, en revenant de Lyon[308], a dit à son

secrétaire, M. Mocquard: «_Il faut se tenir tranquille pour le moment, et

tranquilliser les autres: toutes ces alarmes gâtent le présent et nuisent

à l'avenir._» Des instructions ont été données aux journaux du

Gouvernement pour mettre une sourdine et surtout pour caresser

l'Allemagne. Le manifeste de Mazzini[309] est aussi pour quelque chose

dans ce _temps d'arrêt_. Il revient de tous côtés que les

révolutionnaires illimités sont de plus en plus les maîtres en l'Italie.

On s'attend à voir Garibaldi passer de Sicile sur le continent. Il ira

prendre Messine à Naples.»

[308] L'Empereur et l'Impératrice s'étaient rendus à Lyon pour y

rencontrer l'Impératrice mère de Russie.

[309] Le rôle que Mazzini remplit alors en Italie fut assez

secondaire. Il essaya, sans succès, par diverses tentatives, de

faire tourner au profit de la démocratie républicaine l'élan

irrésistible qui poussait le pays tout entier à reconnaître son

unité; il venait de publier, dans ce but, son manifeste intitulé:

_Ni apostat, ni rebelle_, où il proclamait qu'entre le programme

de Cavour et celui de Garibaldi, il choisissait le second, et

que, sans Rome ni Venise, il n'y avait point d'Italie.

_De Vienne_: «L'Empereur François-Joseph est dans un grand découragement,

non seulement à cause de ses revers, mais parce qu'il a, dit-il, fait

fausse route, sur la foi du prince Félix Schwarzenberg, qui l'a lancé

dans le système de l'unité politique et administrative de l'Empire. Il

essaye d'en revenir sans grande vigueur et sans espoir.»

J'ai aussi trouvé ici le nouveau livre de l'évêque d'Orléans sur _la

Souveraineté du Pape_. J'ai passé ma soirée d'hier à le parcourir; il m'a

semblé plein de talent, d'esprit et de courage, écrit avec une sincère

intention d'être de son temps et d'en être bien compris, en lui disant

ses vérités. C'est grand dommage qu'il se laisse aller à une polémique de

détail et de routine. J'aurais cru qu'il eût été plus habile de ne

s'attacher qu'à une ou deux idées simples, et à les mettre et remettre

incessamment en lumière. L'Évêque remue trop de choses secondaires, ce

qui obscurcit les grandes[310]. Du reste, je juge un peu à la légère, car

je n'ai _pas_ lu, je n'ai que parcouru.

[310] Ce livre est un ouvrage de circonstance trop détaillé, mais

formant un exposé complet au point de vue de l'exercice de la

puissance spirituelle, de l'origine, de la durée et de la

nécessité du pouvoir temporel.

_Berlin, 19 juin 1860._--Lady Westmorland m'écrit de Londres: «Le roi

Léopold de Belgique est venu me faire une longue visite fort aimable.

Cela fait du bien de causer avec quelqu'un qui conserve encore nos

traditions. Il désapprouve et craint extrêmement l'entrevue de Bade.»

On m'écrit de Paris sous la date du 16 juin: «La réunion de Bade est

décidément prise ici pour une promesse d'été pacifique, peut-être même

d'un peu de désarmement. Ce n'est pas un retour de confiance, c'est une

suspension de méfiance. On ajourne ses inquiétudes en les gardant. Le

monde officiel tient deux langages: aux uns il promet la paix, aux autres

il dit: «N'ayez pas peur, rien n'est abandonné; la France reprendra ce

que l'Empire lui avait donné; les propositions de Francfort en 1813;

_c'est là votre minimum_.»

«N'êtes-vous pas frappée de lord John Russel abandonnant le bill de

Réforme? Voilà deux fois en trois semaines que le bon sens anglais se

retrouve et fait la loi au Cabinet: ce n'est encore, j'en conviens, que

sur des questions intérieures. L'esprit public est toujours échauffé en

Angleterre sur les affaires d'Italie. Garibaldi y est populaire; mais

quand le mouvement révolutionnaire fera des Garibaldi ailleurs,

volontaires ou entraînés, le bon sens anglais se ravivera. Les hommes

manquent là, à la bonne cause, plus que le public.»

_Sagan, 22 juin 1860._--Une personne ayant des relations en Sicile

m'écrit que, si on y laissait les votes libres, cette belle île se

choisirait pour souverain le duc d'Aumale dont la femme est Sicilienne.

Comme de raison, l'Empereur Napoléon ne le souffrira pas.

On m'écrit de Paris qu'il est fortement question, dans le monde

législatif, d'établir un impôt nouveau, consistant à donner une part

d'enfant à l'État dans les successions; c'est du socialisme pur.

_Sagan, 25 juin 1860._--Je suis parvenue à savoir quel était le langage

que l'Empereur Napoléon se proposait de tenir au Prince-Régent de Prusse

lorsqu'il s'est rendu à Bade. A-t-il réellement suivi ce programme? J'en

doute, vu la différence du terrain qui a été autre qu'il ne s'y

attendait. Voici donc en résumé ce qu'il comptait dire au Régent: «Force

protestations pacifiques, au travers desquelles l'Empereur Napoléon

aurait demandé au Prince-Régent de le laisser en finir avec l'Autriche.

Il voulait lui dire qu'il n'y avait pas moyen d'en rester où l'on en est;

qu'il fallait que la Hongrie fût satisfaite, la Vénétie délivrée; que le

repos de l'Europe et la sécurité de l'Allemagne n'était qu'au prix de

l'entière défaite de l'Autriche. Que la Prusse devait donc le laisser

faire, lui Napoléon; et qu'elle aurait part à l'héritage. Que l'Empereur

Napoléon ne pensait pas à la ligne du Rhin proprement dite, qu'il ne

voulait rien enlever à la _véritable nationalité_ allemande, que la ligne

de la _Meuse_ lui suffisait, que celle-là ne rendrait à la France que des

populations françaises, ou à peu près, que la Prusse y gagnerait une

extension des provinces rhénanes vers l'Ouest; sans parler de ce qui

pourrait lui échoir en Allemagne, même à l'Est et au Nord; quel intérêt

la Prusse aurait-elle à l'existence de la Belgique? La Belgique est un

État factice, incapable de se protéger lui-même, et qui, toujours en

question, tiendra en trouble ses voisins. Que pour en finir avec les

révolutions, il fallait faire partout de grands États: que l'Italie

devait redevenir _l'empire romain_, que l'Allemagne devait devenir

_l'empire prussien_; que les petites populations françaises, de langue et

de mœurs, qui longent les frontières de la France: la Belgique, le

canton de Vaud, ceux de Neufchâtel et de Genève, devaient rentrer dans

_l'empire français_. Qu'alors les nationalités seraient satisfaites, les

ambitions aussi; que les imaginations auraient de l'espace. Que ce qui

faisait les révolutions étaient les petits qui voulaient devenir grands;

que du jour où il n'y aurait plus que des grands, en petit nombre, mais

unis entre eux, on aurait bon marché des révolutionnaires. Que les grands

empires, c'est la paix!»

C'est là ce qui est au fond du personnage.

On me mande de Londres que lord Palmerston se prépare à la lutte, qu'il

est rentré dans la confiance de la Reine et du prince Albert, et en

quasi-intelligence avec les Tories; que les questions intérieures

anglaises seront mises à l'écart, qu'on ne s'occupera plus de réprimer en

Europe les ambitions françaises et qu'on espère que la Prusse ne se

laissera pas leurrer par l'Empereur Napoléon.

_Sagan, 28 juin 1860._--On m'écrit de Londres: «Les nouvelles que l'on

reçoit ici de Bade sont bonnes. L'Empereur Napoléon avait cru apparemment

qu'il y avait moyen de s'entendre avec la Prusse. Il a fourni à la Prusse

une occasion excellente pour s'entendre avec toutes les cours

d'Allemagne. Le Prince-Régent en a profité avec adresse, et il résulte de

la conférence de Bade, que toutes les cours d'Allemagne, y compris,

dit-on, celle d'Autriche, sont arrivées à s'entendre beaucoup mieux

qu'elles n'ont fait depuis longtemps. Il serait curieux que le résultat

de la politique impériale eût été de consolider les nationalités

italiennes et allemandes dans un esprit d'opposition à la France.»

_Sagan, 5 juillet 1860._--Voici les extraits de mes lettres reçues de

Paris:

_Paris, 1er juillet_: «Nous avons été très occupés de la rencontre des

souverains à Bade. Plusieurs personnes bien informées disent que

l'Empereur Napoléon a été très peu content de son séjour à Bade, et très

mécontent, depuis son retour, du langage que les journaux prêtent au

Prince-Régent de Prusse.

«La situation du Roi de Naples devient de jour en jour plus mauvaise, ce

n'est plus Victor-Emmanuel qui sera roi d'Italie, c'est la révolution

sous le nom de Garibaldi. A quelle frontière s'arrêtera-t-elle?

L'Empereur commence à s'en alarmer. Le prince Napoléon est irrité que

l'Empereur ne soit pas venu en personne à la cérémonie des obsèques de

son père[311]. Le roi Jérôme allait régulièrement à la messe et s'était

confessé cet hiver: ceci est certain; il a fini très régulièrement,

malgré les impiétés de son fils.

[311] Le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, le plus jeune et le

dernier survivant des frères de Napoléon Ier, qui avait été

Roi de Westphalie, était mort à Paris, dans sa soixante-seizième

année. Ses funérailles eurent lieu en grande pompe, le 3 juillet

1860, aux Invalides. L'Empereur Napoléon III s'y fit représenter

par le duc de Malakoff.

«Prévost-Paradol fera son temps de prison dans une maison de santé à

Passy[312]. La _Presse_, dans laquelle il écrivait, après avoir quitté

les _Débats_, a rompu son engagement avec lui; il se trouve avec une

femme folle et sans moyen d'existence.»

[312] M. Prévost-Paradol, qui, en 1860, figurait parmi les

collaborateurs du _Journal des Débats_, avait publié une brochure

intitulée: _Les anciens partis_. Cette publication lui valut

d'être traduit en police correctionnelle, comme ayant voulu

exciter à la haine et au mépris du Gouvernement. M.

Prévost-Paradol fut condamné à un mois de prison et à mille

francs d'amende. Cette condamnation eut un tel retentissement

qu'elle rendit M. Prévost-Paradol presque populaire.

Autre lettre du 1er juillet de Paris. «Le roi Jérôme a demandé que son

corps ne fût pas déposé à Saint-Denis, disant que, quand les Bourbons

reviendraient, ils ne manqueraient pas de le jeter dehors. Son fils a

tenu à l'exécution de sa dernière volonté, ce qui a contrarié l'Empereur,

car il voulait amuser les Parisiens en faisant promener, sur les

boulevards, les cendres du grand homme et celles de Jérôme.

«Les affaires de Rome sont fort tristes: Mme de Lamoricière en est

revenue _navrée_; le feu de paille s'est vite éteint: point d'officiers,

point d'argent et partout des résistances. Le Saint-Père, résigné à la

façon des martyrs, et trouvant qu'il est peu digne à lui de se défendre.

Il a peut-être raison.

«L'entrevue de Bade est prise comme un échec pour le mystificateur

habituel; il va s'en consoler à Nice, en Savoie, en Algérie. Il voit que

tout lui échappe; sa politique devient plus tortueuse, plus hésitante,

plus mensongère que jamais. Le roi de Wurtemberg paraît lui avoir parlé

ouvertement de cet étrange système de brochures; il l'a dit à ses

Ministres auxquels, depuis son retour, il paraît triste et soucieux.»

Autre lettre du 2 juillet de Paris: «Je sais de façon certaine, et

j'avoue que je m'en étonne, que l'Empereur Napoléon a trouvé que, des

souverains réunis à Bade, celui qui avait le plus d'esprit, c'était le

Roi de Hanovre, après lui, le Roi de Saxe, que le reste n'était que des

médiocrités.

«Le _sursis_ est positif. L'Empereur a dit à des commerçants que nous

n'aurions pas de guerre _cette année-ci_, ce qui ne les a guère rassurés;

car, qu'est-ce qu'une année pour des affaires commerciales?»

_Günthersdorf, 10 juillet 1860._--Quarante-huit heures avant la mort de

son père, le prince Napoléon a voulu faire vendre publiquement ses

chevaux. L'Empereur l'en a empêché. Le jour même du décès, il a renvoyé

la maison militaire de son père et il en a donné avis au Ministre de la

Guerre. Le Ministre a répondu que la maison resterait jusqu'à ce qu'il en

eût été référé à l'Empereur.

L'Empereur, immédiatement après la mort du roi Jérôme, a fait mettre les

scellés sur ses papiers et en a pris possession depuis.

Le prince Napoléon a aussi empêché le fils et le petit-fils de

Jérôme[313] d'arriver au lit de mort du mourant et de lui dire un dernier

adieu.

[313] Il s'agit ici du fils issu du mariage légal et légitime que

Jérôme avait contracté à Baltimore, en 1803, avec Élisa Paterson.

Ce mariage, non reconnu par Napoléon, fut arbitrairement cassé en

1805; mais Élisa Paterson défendit ses droits toute sa vie, et

ceux de son fils, avec une énergie singulière. Son fils se fixa à

Baltimore et épousa dans cette ville, en 1829, Mlle Suzanne Gay

dont il eut un fils qui vint s'établir à Paris où, grâce à la

princesse Mathilde dont il avait su conquérir l'amitié, il entra

dans le régiment des Guides, dont il fut un brillant officier.

Pendant le siège de Paris, il se distingua et conquit les galons

de colonel. Après la guerre de 1870, il se fixa à Boston et

mourut en 1893.

Je ne puis me calmer sur l'histoire du comte de Montemolin: la bêtise au

commencement, la lâcheté au milieu, la déloyauté à la fois. Quel mal de

semblables aventures ne font-elles pas à la légitimité[314]!

[314] Vers le 1er juillet 1860, un document accompagné d'une

lettre fut adressé par le comte de Montemolin à la Reine Isabelle

II. Ces deux écrits expliquaient la renonciation passée et une

rétractation présente: «_Considérant_, disait Don Carlos, _que

l'acte de Tortosa du 23 avril est le résultat de circonstances

exceptionnelles; écrit dans une prison et au moment où toute

communication nous était interdite, il ne remplit aucune des

conditions qu'exigeait sa validité; que, par conséquent, il est

nul et illégal et ne saurait être ratifié. Attendu l'avis de

jurisconsultes compétents, nous le déclarons nul et non avenu et

le rétractons_.»

_Günthersdorf, 13 juillet 1860._--Une personne, qui a occasion de savoir

ce que pense et ce que dit _tout bas_ le ministre de Sardaigne à Paris,

M. Nigra, sur les affaires d'Italie, me mande que, selon lui, la Russie

et la Prusse sont presque aussi mécontentes que l'Autriche de ce qui se

passe en Italie. L'Angleterre, tout en se tenant en dehors, verrait sans

déplaisir que les trois États du Nord se rapprochassent pour une cause

quelconque, même pour une cause qui n'aurait pas sa sympathie. La France

seule est vraiment favorable à l'Italie. La France laissera tout faire en

Italie, sauf l'expropriation de la _ville_ de Rome contre le Pape.

Seulement, elle ne reconnaîtra, quant à présent, aucun des changements de

territoire à opérer. Maintenant que tous les renforts destinés à

Garibaldi sont partis de Gênes, elle conseille au roi Victor-Emmanuel

d'arrêter quelque petite expédition en retard pour prouver la

non-complicité du Piémont et calmer un peu le Nord. Quant au roi

Victor-Emmanuel, à Cavour et à Garibaldi, ils sont parfaitement résolus à

parachever leur œuvre, et à amener la Sicile, puis Naples, puis les

Marches, puis le reste des États romains, sans se soucier du Roi de

Naples, de sa constitution et de ses propositions d'alliance. On me dit

d'ailleurs que, si le Roi de Naples était un peu capable, sa partie

serait beaucoup moins mauvaise qu'elle n'en a l'air, car Garibaldi est, à

ce qu'il paraît, fort mal à l'aise et grandement embarrassé en Sicile.

_Günthersdorf, 18 juillet 1860._--On se demande, à Paris, ce qu'on fera

du million qui formait la dotation du roi Jérôme. Les indépendants et les

économes le réclament pour le Trésor; les prudents veulent qu'on s'en

serve pour augmenter la dotation du prince Napoléon et de la princesse

Clotilde qui n'ont, l'un qu'un million, l'autre que deux cent mille

francs de douaire assuré.

Il paraît que l'Empereur Napoléon se refroidit un peu dans son goût pour

le libre échange: les souffrances et les plaintes de l'industrie le

préoccupent, ou il y a moins d'empressement à plaire au delà de la

Manche.

Nouvelle réunion des deux correspondants à Günthersdorf.

_Sagan, 26 août 1860._--Voici les extraits des lettres qui me sont

parvenues:

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 23 / 39 段