Montemolin arrêté maladroitement en Espagne, c'est de cela qu'on jase
ici[301]. Ce qui est plus curieux, c'est que lord Cowley a eu, la veille
de son départ pour Londres, une conversation orageuse avec l'Empereur
Napoléon, qui a dit: «_Il faut que l'Angleterre choisisse entre une
alliance franche et cordiale, sérieuse, ou la guerre. Je suis à bout de
ma patience._» Nous sommes donc à la veille d'une tempête générale ou
d'un aplatissement universel[302]. On ne croit plus au changement
immédiat du ministre de la Guerre.
[301] Le général Ortega, capitaine général des îles Baléares,
chef apparent d'une nouvelle tentative d'insurrection carliste,
qui venait d'avorter en Espagne, fut fusillé le 18 avril 1860. Le
comte de Montemolin et son frère, arrêtés en même temps,
recouvrèrent promptement leur liberté en renonçant à leurs droits
au trône par une lettre écrite en langue espagnole, adressée à la
Reine Isabelle II, datée de Tortosa le 12 avril 1860.
[302] L'Empereur Napoléon III était très irrité contre
l'Angleterre, qui protestait avec vigueur contre l'annexion de
Nice et de la Savoie à la France. Lord Cowley avait eu, à ce
sujet, des entretiens peu amicaux avec M. Walewski, ensuite avec
M. Thouvenel, et échangeait sur ce point une correspondance
confidentielle avec lord John Russel, ministre des Affaires
étrangères. Dans un discours très violent contre l'Empereur
Napoléon, prononcé par le chef du Foreign-Office à la Chambre des
Communes le 25 mars, le noble Lord avait déclaré que l'Angleterre
ne pouvait sacrifier pour la France l'alliance du reste de
l'Europe. Tous ces symptômes de mécontentement entretenaient
l'opinion publique dans la croyance d'une guerre prochaine avec
l'Angleterre.
_Paris, 27 avril 1860._--Si seulement on avait un peu de soleil pour se
réconforter; mais l'obscurité est partout; au ciel, dans les esprits et
sur la terre. Encore si les âmes étaient éclairées! Il n'y a plus ici
d'autre clarté que celle des feux électriques qui ont éclairé le palais
d'Albe d'une étrange magie à la fête d'avant-hier. Cependant, le clair de
lune, tant annoncé, a été supprimé, car Diane[303] n'a paru qu'en domino.
Le carquois en diamants, les flèches en diamants, _le Régent_ devenu
centre d'un croissant, tout cela a été tristement, et non sans larmes,
replacé au trésor de la Couronne. Un article du _Times_ en a été cause.
La police avait eu aussi de sinistres rapports qui avaient fait tripler
les précautions. Aussi, les vives instances de Mme Walewska, pour que la
fête fût répétée demain, ont été repoussées par un _non_ fort sec, répété
trois fois par l'Empereur Napoléon.
[303] L'Impératrice Eugénie.
Le comte de Montemolin et son frère n'ont pas été arrêtés par un zèle
maladroit, mais bien pour ôter à ceux qui avaient exécuté cette
entreprise tout prétexte d'y revenir.
On parle d'explications vives en plein bal avec l'Ambassadeur
d'Espagne[304]. Il paraît qu'on voulait ôter à la Reine Isabelle toute
liberté de secourir le Pape; on est aussi fort importuné, ici, de
l'attitude du duc de Montpensier et de la jeune gloire du comte
d'Eu[305]. L'Angleterre arme à outrance; l'Europe n'est plus dupe; mais
personne ne songe, à ce qu'il paraît, à autre chose qu'à sa défensive.
[304] M. Mon était alors Ambassadeur d'Espagne à Paris.
[305] Le duc de Montpensier s'était définitivement fixé à Séville
et y intriguait sourdement, malgré tous les honneurs dont l'avait
comblé sa belle-sœur, la Reine Isabelle. Le comte d'Eu, fils du
duc de Nemours, enseigne dans le régiment des chasseurs à cheval
espagnols (Albuféra), faisait avec éclat ses premières armes au
Maroc, à cette époque-là en guerre avec l'Espagne.
_Paris, 30 avril 1860._--L'Ambassadeur d'Espagne a reçu, hier, de Madrid,
un télégramme qui lui annonce que le comte de Montemolin et son frère,
l'Infant don Juan, ont adressé des lettres autographes à la Reine
Isabelle, dans lesquelles ils déclarent renoncer à tous leurs droits à la
couronne d'Espagne. C'était bien la peine de se faire fusiller, comme
Ortega, pour de pareils gens!
M. Thiers est encore plus furieux contre le second article de M.
Cuvillier-Fleury, dans le _Journal des Débats_, que contre le premier. On
assure, que sans Mmes Dosne et Thiers, l'historien _national_ serait déjà
aux Tuileries où il me paraît très digne de figurer.
La duchesse de Galliera a été en Angleterre pour négocier le mariage du
Comte de Paris avec la fille de la Duchesse de Parme; elle a échoué!
La question d'Orient est entamée; la Russie est aux pieds de la France,
l'Autriche très plate, la guerre contre l'Angleterre presque décidée. Je
crois que l'Angleterre aurait tort de compter sur ses alliés du
continent.
_Rochecotte, 15 mai 1860._--La nouvelle qui courait à Paris, le 12, du
débarquement de Garibaldi en Calabre est prématurée. Il a touché
Livourne, est allé à terre, a pris là huit cents hommes de plus, s'est
embarqué en disant qu'il n'avait point de parti pris sur son lieu de
débarquement[306]. Voici le partage des rôles. _Le Roi Victor-Emmanuel
avoue Garibaldi; M. de Cavour le désavoue; l'Empereur Napoléon désavoue
M. de Cavour et Garibaldi et le Roi!_ Si Garibaldi n'est pas pris et
pendu par les bâtiments du Roi de Naples, toute l'Italie sera de nouveau
en feu dans un mois.
[306] Garibaldi quitta Gênes dans la nuit du 5 au 6 mai 1860, sur
un bateau de plaisance qui lui appartenait, et rallia le bateau
expéditionnaire qui, ayant prit une patente pour Malte, était
sorti du port deux jours avant et se tenait au large. Après avoir
abordé ce navire, Garibaldi fit route sur la Sicile, au lieu de
se diriger sur Malte, suivi de plusieurs autres bâtiments chargés
d'hommes et de munitions, qui le rejoignirent dans cette
direction. Ils débarquèrent le 11 mai à Marsala et entrèrent dans
Palerme le 27, après avoir bombardé cette ville pendant quelques
heures. C'est ce qu'on a appelé _l'expédition des Mille_.
J'ai une lettre d'Angleterre dans laquelle on me dit que lord Palmerston
ne veut plus qu'on le croie impérialiste, et dit tout haut les raisons de
son éloignement. Il parle aussi de l'avenir qu'il prévoit et des
difficultés que rencontrerait l'Angleterre pour renouer de fortes
alliances sur le continent. Il dit que, ni à Vienne, ni à Berlin, ni à
Saint-Pétersbourg, il n'y a plus de Gouvernement, personne en état de
prendre une initiative, une résolution et de l'accomplir, qu'il faut
attendre une forte crise qui poussera tout le monde. Il me semble que ce
qu'il dit des autres Cabinets s'appliquerait bien aussi à celui de
l'Angleterre!
Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.
_Berlin, 17 juin 1860._--Je suis arrivée ici par un temps hideux.
Aujourd'hui, un pâle soleil éclaire les rues désertes de Berlin. En
route, à Bruchsal, j'ai rencontré les Rois de Saxe et de Hanovre; ils
m'ont fait l'effet de moutons menés à la boucherie; car cette entrevue à
Bade des Souverains allemands avec l'Empereur Napoléon pourrait n'être
que cela[307].
[307] Dans les premiers jours de juin 1860, le Ministre de France
à Berlin, le prince de la Tour d'Auvergne, fit savoir au baron de
Schleinitz, ministre des Affaires étrangères en Prusse, que
l'Empereur Napoléon, ayant appris que le Prince-Régent allait se
rendre à Bade, désirait aussi s'y rendre, car il considérait une
entrevue avec ce Prince comme le meilleur moyen de rassurer
l'Allemagne sur la stabilité de la paix. Soupçonnant que cette
demande cachait un secret désir d'obtenir un agrandissement du
côté du Rhin et l'espoir de disloquer la Ligue germanique, le
Prince-Régent accepta la proposition de l'Empereur, qui vint à
Bade du 15 au 17 juin; mais, auparavant, il faisait adresser une
communication confidentielle à toutes les Cours allemandes, les
invitant à venir à Bade assister à cette visite. Tous les Princes
s'y trouvèrent, jusqu'au Roi de Hanovre, aveugle, au grand
désappointement de Napoléon III, qui avait compté sur un
tête-à-tête avec le Prince de Prusse.
J'ai trouvé ici des lettres d'un peu partout: en voici les extraits: _De
Paris_: «L'Empereur Napoléon, en revenant de Lyon[308], a dit à son
secrétaire, M. Mocquard: «_Il faut se tenir tranquille pour le moment, et
tranquilliser les autres: toutes ces alarmes gâtent le présent et nuisent
à l'avenir._» Des instructions ont été données aux journaux du
Gouvernement pour mettre une sourdine et surtout pour caresser
l'Allemagne. Le manifeste de Mazzini[309] est aussi pour quelque chose
dans ce _temps d'arrêt_. Il revient de tous côtés que les
révolutionnaires illimités sont de plus en plus les maîtres en l'Italie.
On s'attend à voir Garibaldi passer de Sicile sur le continent. Il ira
prendre Messine à Naples.»
[308] L'Empereur et l'Impératrice s'étaient rendus à Lyon pour y
rencontrer l'Impératrice mère de Russie.
[309] Le rôle que Mazzini remplit alors en Italie fut assez
secondaire. Il essaya, sans succès, par diverses tentatives, de
faire tourner au profit de la démocratie républicaine l'élan
irrésistible qui poussait le pays tout entier à reconnaître son
unité; il venait de publier, dans ce but, son manifeste intitulé:
_Ni apostat, ni rebelle_, où il proclamait qu'entre le programme
de Cavour et celui de Garibaldi, il choisissait le second, et
que, sans Rome ni Venise, il n'y avait point d'Italie.
_De Vienne_: «L'Empereur François-Joseph est dans un grand découragement,
non seulement à cause de ses revers, mais parce qu'il a, dit-il, fait
fausse route, sur la foi du prince Félix Schwarzenberg, qui l'a lancé
dans le système de l'unité politique et administrative de l'Empire. Il
essaye d'en revenir sans grande vigueur et sans espoir.»
J'ai aussi trouvé ici le nouveau livre de l'évêque d'Orléans sur _la
Souveraineté du Pape_. J'ai passé ma soirée d'hier à le parcourir; il m'a
semblé plein de talent, d'esprit et de courage, écrit avec une sincère
intention d'être de son temps et d'en être bien compris, en lui disant
ses vérités. C'est grand dommage qu'il se laisse aller à une polémique de
détail et de routine. J'aurais cru qu'il eût été plus habile de ne
s'attacher qu'à une ou deux idées simples, et à les mettre et remettre
incessamment en lumière. L'Évêque remue trop de choses secondaires, ce
qui obscurcit les grandes[310]. Du reste, je juge un peu à la légère, car
je n'ai _pas_ lu, je n'ai que parcouru.
[310] Ce livre est un ouvrage de circonstance trop détaillé, mais
formant un exposé complet au point de vue de l'exercice de la
puissance spirituelle, de l'origine, de la durée et de la
nécessité du pouvoir temporel.
_Berlin, 19 juin 1860._--Lady Westmorland m'écrit de Londres: «Le roi
Léopold de Belgique est venu me faire une longue visite fort aimable.
Cela fait du bien de causer avec quelqu'un qui conserve encore nos
traditions. Il désapprouve et craint extrêmement l'entrevue de Bade.»
On m'écrit de Paris sous la date du 16 juin: «La réunion de Bade est
décidément prise ici pour une promesse d'été pacifique, peut-être même
d'un peu de désarmement. Ce n'est pas un retour de confiance, c'est une
suspension de méfiance. On ajourne ses inquiétudes en les gardant. Le
monde officiel tient deux langages: aux uns il promet la paix, aux autres
il dit: «N'ayez pas peur, rien n'est abandonné; la France reprendra ce
que l'Empire lui avait donné; les propositions de Francfort en 1813;
_c'est là votre minimum_.»
«N'êtes-vous pas frappée de lord John Russel abandonnant le bill de
Réforme? Voilà deux fois en trois semaines que le bon sens anglais se
retrouve et fait la loi au Cabinet: ce n'est encore, j'en conviens, que
sur des questions intérieures. L'esprit public est toujours échauffé en
Angleterre sur les affaires d'Italie. Garibaldi y est populaire; mais
quand le mouvement révolutionnaire fera des Garibaldi ailleurs,
volontaires ou entraînés, le bon sens anglais se ravivera. Les hommes
manquent là, à la bonne cause, plus que le public.»
_Sagan, 22 juin 1860._--Une personne ayant des relations en Sicile
m'écrit que, si on y laissait les votes libres, cette belle île se
choisirait pour souverain le duc d'Aumale dont la femme est Sicilienne.
Comme de raison, l'Empereur Napoléon ne le souffrira pas.
On m'écrit de Paris qu'il est fortement question, dans le monde
législatif, d'établir un impôt nouveau, consistant à donner une part
d'enfant à l'État dans les successions; c'est du socialisme pur.
_Sagan, 25 juin 1860._--Je suis parvenue à savoir quel était le langage
que l'Empereur Napoléon se proposait de tenir au Prince-Régent de Prusse
lorsqu'il s'est rendu à Bade. A-t-il réellement suivi ce programme? J'en
doute, vu la différence du terrain qui a été autre qu'il ne s'y
attendait. Voici donc en résumé ce qu'il comptait dire au Régent: «Force
protestations pacifiques, au travers desquelles l'Empereur Napoléon
aurait demandé au Prince-Régent de le laisser en finir avec l'Autriche.
Il voulait lui dire qu'il n'y avait pas moyen d'en rester où l'on en est;
qu'il fallait que la Hongrie fût satisfaite, la Vénétie délivrée; que le
repos de l'Europe et la sécurité de l'Allemagne n'était qu'au prix de
l'entière défaite de l'Autriche. Que la Prusse devait donc le laisser
faire, lui Napoléon; et qu'elle aurait part à l'héritage. Que l'Empereur
Napoléon ne pensait pas à la ligne du Rhin proprement dite, qu'il ne
voulait rien enlever à la _véritable nationalité_ allemande, que la ligne
de la _Meuse_ lui suffisait, que celle-là ne rendrait à la France que des
populations françaises, ou à peu près, que la Prusse y gagnerait une
extension des provinces rhénanes vers l'Ouest; sans parler de ce qui
pourrait lui échoir en Allemagne, même à l'Est et au Nord; quel intérêt
la Prusse aurait-elle à l'existence de la Belgique? La Belgique est un
État factice, incapable de se protéger lui-même, et qui, toujours en
question, tiendra en trouble ses voisins. Que pour en finir avec les
révolutions, il fallait faire partout de grands États: que l'Italie
devait redevenir _l'empire romain_, que l'Allemagne devait devenir
_l'empire prussien_; que les petites populations françaises, de langue et
de mœurs, qui longent les frontières de la France: la Belgique, le
canton de Vaud, ceux de Neufchâtel et de Genève, devaient rentrer dans
_l'empire français_. Qu'alors les nationalités seraient satisfaites, les
ambitions aussi; que les imaginations auraient de l'espace. Que ce qui
faisait les révolutions étaient les petits qui voulaient devenir grands;
que du jour où il n'y aurait plus que des grands, en petit nombre, mais
unis entre eux, on aurait bon marché des révolutionnaires. Que les grands
empires, c'est la paix!»
C'est là ce qui est au fond du personnage.
On me mande de Londres que lord Palmerston se prépare à la lutte, qu'il
est rentré dans la confiance de la Reine et du prince Albert, et en
quasi-intelligence avec les Tories; que les questions intérieures
anglaises seront mises à l'écart, qu'on ne s'occupera plus de réprimer en
Europe les ambitions françaises et qu'on espère que la Prusse ne se
laissera pas leurrer par l'Empereur Napoléon.
_Sagan, 28 juin 1860._--On m'écrit de Londres: «Les nouvelles que l'on
reçoit ici de Bade sont bonnes. L'Empereur Napoléon avait cru apparemment
qu'il y avait moyen de s'entendre avec la Prusse. Il a fourni à la Prusse
une occasion excellente pour s'entendre avec toutes les cours
d'Allemagne. Le Prince-Régent en a profité avec adresse, et il résulte de
la conférence de Bade, que toutes les cours d'Allemagne, y compris,
dit-on, celle d'Autriche, sont arrivées à s'entendre beaucoup mieux
qu'elles n'ont fait depuis longtemps. Il serait curieux que le résultat
de la politique impériale eût été de consolider les nationalités
italiennes et allemandes dans un esprit d'opposition à la France.»
_Sagan, 5 juillet 1860._--Voici les extraits de mes lettres reçues de
Paris:
_Paris, 1er juillet_: «Nous avons été très occupés de la rencontre des
souverains à Bade. Plusieurs personnes bien informées disent que
l'Empereur Napoléon a été très peu content de son séjour à Bade, et très
mécontent, depuis son retour, du langage que les journaux prêtent au
Prince-Régent de Prusse.
«La situation du Roi de Naples devient de jour en jour plus mauvaise, ce
n'est plus Victor-Emmanuel qui sera roi d'Italie, c'est la révolution
sous le nom de Garibaldi. A quelle frontière s'arrêtera-t-elle?
L'Empereur commence à s'en alarmer. Le prince Napoléon est irrité que
l'Empereur ne soit pas venu en personne à la cérémonie des obsèques de
son père[311]. Le roi Jérôme allait régulièrement à la messe et s'était
confessé cet hiver: ceci est certain; il a fini très régulièrement,
malgré les impiétés de son fils.
[311] Le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, le plus jeune et le
dernier survivant des frères de Napoléon Ier, qui avait été
Roi de Westphalie, était mort à Paris, dans sa soixante-seizième
année. Ses funérailles eurent lieu en grande pompe, le 3 juillet
1860, aux Invalides. L'Empereur Napoléon III s'y fit représenter
par le duc de Malakoff.
«Prévost-Paradol fera son temps de prison dans une maison de santé à
Passy[312]. La _Presse_, dans laquelle il écrivait, après avoir quitté
les _Débats_, a rompu son engagement avec lui; il se trouve avec une
femme folle et sans moyen d'existence.»
[312] M. Prévost-Paradol, qui, en 1860, figurait parmi les
collaborateurs du _Journal des Débats_, avait publié une brochure
intitulée: _Les anciens partis_. Cette publication lui valut
d'être traduit en police correctionnelle, comme ayant voulu
exciter à la haine et au mépris du Gouvernement. M.
Prévost-Paradol fut condamné à un mois de prison et à mille
francs d'amende. Cette condamnation eut un tel retentissement
qu'elle rendit M. Prévost-Paradol presque populaire.
Autre lettre du 1er juillet de Paris. «Le roi Jérôme a demandé que son
corps ne fût pas déposé à Saint-Denis, disant que, quand les Bourbons
reviendraient, ils ne manqueraient pas de le jeter dehors. Son fils a
tenu à l'exécution de sa dernière volonté, ce qui a contrarié l'Empereur,
car il voulait amuser les Parisiens en faisant promener, sur les
boulevards, les cendres du grand homme et celles de Jérôme.
«Les affaires de Rome sont fort tristes: Mme de Lamoricière en est
revenue _navrée_; le feu de paille s'est vite éteint: point d'officiers,
point d'argent et partout des résistances. Le Saint-Père, résigné à la
façon des martyrs, et trouvant qu'il est peu digne à lui de se défendre.
Il a peut-être raison.
«L'entrevue de Bade est prise comme un échec pour le mystificateur
habituel; il va s'en consoler à Nice, en Savoie, en Algérie. Il voit que
tout lui échappe; sa politique devient plus tortueuse, plus hésitante,
plus mensongère que jamais. Le roi de Wurtemberg paraît lui avoir parlé
ouvertement de cet étrange système de brochures; il l'a dit à ses
Ministres auxquels, depuis son retour, il paraît triste et soucieux.»
Autre lettre du 2 juillet de Paris: «Je sais de façon certaine, et
j'avoue que je m'en étonne, que l'Empereur Napoléon a trouvé que, des
souverains réunis à Bade, celui qui avait le plus d'esprit, c'était le
Roi de Hanovre, après lui, le Roi de Saxe, que le reste n'était que des
médiocrités.
«Le _sursis_ est positif. L'Empereur a dit à des commerçants que nous
n'aurions pas de guerre _cette année-ci_, ce qui ne les a guère rassurés;
car, qu'est-ce qu'une année pour des affaires commerciales?»
_Günthersdorf, 10 juillet 1860._--Quarante-huit heures avant la mort de
son père, le prince Napoléon a voulu faire vendre publiquement ses
chevaux. L'Empereur l'en a empêché. Le jour même du décès, il a renvoyé
la maison militaire de son père et il en a donné avis au Ministre de la
Guerre. Le Ministre a répondu que la maison resterait jusqu'à ce qu'il en
eût été référé à l'Empereur.
L'Empereur, immédiatement après la mort du roi Jérôme, a fait mettre les
scellés sur ses papiers et en a pris possession depuis.
Le prince Napoléon a aussi empêché le fils et le petit-fils de
Jérôme[313] d'arriver au lit de mort du mourant et de lui dire un dernier
adieu.
[313] Il s'agit ici du fils issu du mariage légal et légitime que
Jérôme avait contracté à Baltimore, en 1803, avec Élisa Paterson.
Ce mariage, non reconnu par Napoléon, fut arbitrairement cassé en
1805; mais Élisa Paterson défendit ses droits toute sa vie, et
ceux de son fils, avec une énergie singulière. Son fils se fixa à
Baltimore et épousa dans cette ville, en 1829, Mlle Suzanne Gay
dont il eut un fils qui vint s'établir à Paris où, grâce à la
princesse Mathilde dont il avait su conquérir l'amitié, il entra
dans le régiment des Guides, dont il fut un brillant officier.
Pendant le siège de Paris, il se distingua et conquit les galons
de colonel. Après la guerre de 1870, il se fixa à Boston et
mourut en 1893.
Je ne puis me calmer sur l'histoire du comte de Montemolin: la bêtise au
commencement, la lâcheté au milieu, la déloyauté à la fois. Quel mal de
semblables aventures ne font-elles pas à la légitimité[314]!
[314] Vers le 1er juillet 1860, un document accompagné d'une
lettre fut adressé par le comte de Montemolin à la Reine Isabelle
II. Ces deux écrits expliquaient la renonciation passée et une
rétractation présente: «_Considérant_, disait Don Carlos, _que
l'acte de Tortosa du 23 avril est le résultat de circonstances
exceptionnelles; écrit dans une prison et au moment où toute
communication nous était interdite, il ne remplit aucune des
conditions qu'exigeait sa validité; que, par conséquent, il est
nul et illégal et ne saurait être ratifié. Attendu l'avis de
jurisconsultes compétents, nous le déclarons nul et non avenu et
le rétractons_.»
_Günthersdorf, 13 juillet 1860._--Une personne, qui a occasion de savoir
ce que pense et ce que dit _tout bas_ le ministre de Sardaigne à Paris,
M. Nigra, sur les affaires d'Italie, me mande que, selon lui, la Russie
et la Prusse sont presque aussi mécontentes que l'Autriche de ce qui se
passe en Italie. L'Angleterre, tout en se tenant en dehors, verrait sans
déplaisir que les trois États du Nord se rapprochassent pour une cause
quelconque, même pour une cause qui n'aurait pas sa sympathie. La France
seule est vraiment favorable à l'Italie. La France laissera tout faire en
Italie, sauf l'expropriation de la _ville_ de Rome contre le Pape.
Seulement, elle ne reconnaîtra, quant à présent, aucun des changements de
territoire à opérer. Maintenant que tous les renforts destinés à
Garibaldi sont partis de Gênes, elle conseille au roi Victor-Emmanuel
d'arrêter quelque petite expédition en retard pour prouver la
non-complicité du Piémont et calmer un peu le Nord. Quant au roi
Victor-Emmanuel, à Cavour et à Garibaldi, ils sont parfaitement résolus à
parachever leur œuvre, et à amener la Sicile, puis Naples, puis les
Marches, puis le reste des États romains, sans se soucier du Roi de
Naples, de sa constitution et de ses propositions d'alliance. On me dit
d'ailleurs que, si le Roi de Naples était un peu capable, sa partie
serait beaucoup moins mauvaise qu'elle n'en a l'air, car Garibaldi est, à
ce qu'il paraît, fort mal à l'aise et grandement embarrassé en Sicile.
_Günthersdorf, 18 juillet 1860._--On se demande, à Paris, ce qu'on fera
du million qui formait la dotation du roi Jérôme. Les indépendants et les
économes le réclament pour le Trésor; les prudents veulent qu'on s'en
serve pour augmenter la dotation du prince Napoléon et de la princesse
Clotilde qui n'ont, l'un qu'un million, l'autre que deux cent mille
francs de douaire assuré.
Il paraît que l'Empereur Napoléon se refroidit un peu dans son goût pour
le libre échange: les souffrances et les plaintes de l'industrie le
préoccupent, ou il y a moins d'empressement à plaire au delà de la
Manche.
Nouvelle réunion des deux correspondants à Günthersdorf.
_Sagan, 26 août 1860._--Voici les extraits des lettres qui me sont
parvenues: