qui aurait mieux fait de s'en tenir à celles de Plombières. Est-il
possible de s'être mis tant d'embarras sur les bras! Et si sa santé
continue à chanceler, comme c'est le cas depuis un mois, où en
sera-t-il, et où en sera l'Europe qu'il a jetée dans un fossé profond,
dont je ne sais qui l'en tirera?
_Sagan, 16 octobre 1859._--J'ai vu une lettre de Biarritz qui dit que
l'Empereur Napoléon y était triste, mécontent, agité comme un homme qui
vient d'avoir ou qui attend des mécomptes. Quand je vois des
Gouvernements tolérer des assassins, comme ceux de Parme[285], et
préparer des massacres, je suis émerveillée de tant d'aveuglement et de
coupable faiblesse.
[285] Le 6 octobre 1859, un comte Anviti, colonel de l'ancienne
gendarmerie ducale, et connu par ses relations avec le Duc de
Parme, avait été massacré, dans les rues de Parme, par une
population furieuse. La rapidité avec laquelle ce malheureux
événement eut lieu ne permit pas à la force armée d'intervenir à
temps.
Les adhésions épiscopales augmentent chaque jour. C'est au moins une
étoile brillante dans le ciel sombre! M. de Cavour, qui était
dernièrement à Genève, a dit, à qui voulait l'entendre, que l'Empereur
Napoléon était le plus faible et le plus irrésolu des hommes, et que
c'était là tout le secret de son machiavélisme; qu'il ne savait ni ce
qu'il voulait, ni ce qu'il faisait.
_Sagan, 29 octobre 1859._--Je viens d'avoir une visite de six heures du
Prince-Régent de Prusse et de son beau-frère de Weimar, venant, tous
deux, de la rencontre à Breslau avec l'Empereur de Russie[286]. Ils
étaient tous deux en belle et bonne humeur. Le Prince-Régent était très
satisfait de son entrevue avec le Czar, plus du maître que du ministre
Gortschakoff. Le Prince-Régent m'a paru n'avoir envie ni de provoquer, ni
d'avoir à faire la guerre offensive ou défensive à la France; mais il a
en lui assez de défiance pour désirer préparer des chances défensives. Il
est même désireux d'adoucir les dispositions de la Russie et les siennes
propres envers l'Autriche. Tout cela est excellent, sage et modéré; mais
il est faible, ce bon Prince.
[286] L'Empereur Alexandre II et le Prince-Régent de Prusse se
rencontrèrent le 23 octobre à Breslau et il semble que des liens
plus intimes se nouèrent entre les Gouvernements des deux
souverains, chacun sentant l'influence considérable que leur
entente mutuelle pouvait amener sur la solution des difficultés
qui préoccupaient, à ce moment-là, la diplomatie européenne.
_Sagan, 3 novembre 1859._--J'avance lentement dans la lecture du livre
publié sur Mme Récamier par sa fille adoptive, Mme Lenormant[287]. Le
second volume est plus intéressant, ce me semble, que le premier, surtout
à cause de M. de Chateaubriand: l'égoïsme reste en lui bien supérieur à
la tendresse, il a évidemment plus besoin de Mme Récamier qu'il ne
l'aime. A peine trouve-t-on, par-ci par-là, quelques mouvements de cœur,
des aveux de faiblesse, presque de défaite; c'est un vaincu et il en
convient. Cependant, le vrai naturel manque à ses lettres; l'éclat, le
talent y abondent; c'est le grand écrivain drapant le pauvre amoureux. Il
y a aussi là un homme qui me touche en m'étonnant par l'excès du
désintéressement: c'est M. Ballanche. Tant d'amour et pas un désir!
donnant son âme et sa vie pour n'être pas même le premier dans l'amitié,
et en être content! C'est bien plus original et bien plus intéressant que
Mathieu de Montmorency, tout saint qu'il fût.
[287] En 1859, Mme Lenormant, nièce et fille adoptive de Mme
Récamier, écrivit la vie de sa tante en réunissant tous les
souvenirs qui la concernaient, d'après les correspondances
laissées par la défunte.
Il y a, dans le numéro du _Correspondant_, poursuivi à cause de l'article
de M. de Montalembert, un autre article bien spirituel de Villemain sur
cet ouvrage de Mme Récamier. Il y fait patte de velours plus que ça ne
lui appartient.
_Sagan, 10 novembre 1859._--Il y a peut-être du vrai dans ce qu'on dit
sur la vertu de Mme Récamier, à propos du livre publié par Mme Lenormant.
Quoi qu'il en soit, Mme Récamier avait des qualités réelles, plus réelles
que sa vertu. Elle était certainement douce, belle, égale, attachée, d'un
commerce sûr et affectueux. Du moins, c'est ainsi qu'elle est restée dans
le souvenir de ses nombreux amis, dont le nombre et la qualité prouvent
la réalité de son mérite.
On m'écrit de Londres que les deux volumes de Mme Lenormant y font
quelque bruit; on ne lui pardonne pas ses rigueurs moqueuses envers le
duc de Wellington, et ses plaintes de ce que le duc de Devonshire lui
avait interdit, à Rome, l'entrée de la chambre de sa mère mourante[288].
On est choqué de la déférence que lui témoignait Mme de Chateaubriand et
la duchesse Mathieu de Montmorency. Dans le public anglais, ce livre ne
tourne pas du tout au profit de M. de Chateaubriand. En effet, on l'y
retrouve égoïste, orageux, fantasque, plein de fiel sous les apparences
d'indifférence et d'une ambition vaniteuse, sous la forme affectée du
détachement et de l'ennui. Mais quel talent d'écrivain!
[288] Mme Récamier se trouvait à Rome en même temps que le duc de
Devonshire qui, de peur que sa belle-mère, au moment de sa mort,
ne révélât le secret obscur planant sur sa naissance, séquestra
la Duchesse, en la privant de toute communication avec ses amis.
_Sagan, 17 novembre 1859._--La fête de Schiller a très mal tourné à
Berlin; le public a été indécent, grossier, turbulent, et quoique la
démonstration politique n'ait pas éclaté, la partie _orgie roheit_[289] a
été un mauvais indice. C'est à Berlin que la fête a été ainsi profanée;
partout ailleurs, les choses se sont passées avec des formes décentes,
mais le fond reste au profit du principe démocratique, qui a eu occasion
de s'infiltrer et les chefs de s'aboucher.
[289] De l'allemand: _rudesse grossière_.
M. d'Auerswald a fait de grands efforts pour engager le Prince-Régent à
assister à cette ovation qui a produit une si vilaine scène, où des
femmes ont été insultées avec un cynisme hideux. Le Régent s'est borné à
assister de loin, par une fenêtre de la maison occupée par la
_Seehandlung_; c'était moins fâcheux que d'être sur la place, mais
c'était encore beaucoup trop[290].
[290] Le 10 novembre 1859, la pose de la première pierre d'un
monument que la ville de Berlin élevait au poète Schiller, connu
par ses idées démocratiques, avait un peu échauffé les têtes
avancées qui voulaient en faire le motif d'une démonstration dans
ce sens. Mais des mesures habiles prises à temps par le Magistrat
de la ville empêchèrent la réunion des masses populaires et tout
se passa avec ordre, malgré les orgies grossières (_roheit_) qui
avaient précédé. Le Prince-Régent n'assista pas officiellement à
cette cérémonie, qu'il regarda simplement d'une fenêtre de la
Chambre de commerce (_Seehandlung_), institution datant de plus
d'un siècle et qui fut toujours sous la dépendance du ministère
des Finances en Prusse.
_Berlin, 3 décembre 1859._--Me voici à Berlin depuis avant-hier soir; j'y
suis arrivée saupoudrée de neige, qu'une forte gelée a arrêtée depuis
hier. La disposition des esprits n'est pas ce que je voudrais. La session
sera bien difficile et chacun se sent sous une calotte de plomb. Aussi le
commerce, les affaires, tout souffre, car la confiance n'est nulle part.
_Berlin, 20 décembre 1859._--Berlin est curieux à observer en ce moment,
mais _tristement_ curieux. M. de Moustiers, le ministre de France, a
remis hier ses lettres de rappel; il a reçu du Régent le grand cordon de
l'Aigle rouge avec diamants! Cela déplaît au ministre de Russie, Budberg.
La Russie est, en général, d'assez mauvaise humeur contre la France,
depuis le replâtrage de celle-ci avec l'Angleterre.
_Berlin, 27 décembre 1859._--Il faisait grand froid il y a deux jours;
depuis, le dégel a été complet et, en vingt-quatre heures, nous avons
traversé l'épreuve d'une différence de seize degrés; il y avait de quoi
jeter tout le monde sur le carreau. Le Roi est un peu plus lucide et un
peu moins débile, ce qui laisse le fond des choses au même point.
La dernière brochure: _le Pape et le Congrès_, parue à Paris, qui fait
tomber à la renverse la diplomatie, ne laisse pas que d'agiter et
d'embarrasser, même ici; il n'y a que lord John Russell qui en
triomphe[291]. L'Empereur Napoléon sacrifie, en ce moment, à ce vilain
_petit radical_; il n'est point encore en mesure de se ruer sur Albion;
l'Allemagne y passera avant. Il me semble que l'on commence à revenir de
bien des illusions; mais il en reste encore trop, sans compter la
faiblesse, l'incertitude, les embarras intérieurs et tout ce qui garotte
et entrave le Cabinet. Cependant Schleinitz disait hier que cette
brochure mettait le Congrès en question et pourrait bien empêcher le Pape
de s'y faire représenter. Le comte de Pourtalès est parti pour Paris,
l'oreille basse et très peu _in spirits_.
[291] Par une brochure retentissante, attribuée à l'Empereur
lui-même, et intitulée _le Pape et le Congrès_, Napoléon III
achevait de rendre ce Congrès impossible. Cet écrit servait de
texte aux interprétations les moins rassurantes pour le pouvoir
temporel du Pape quand, quelques jours après, dans une lettre du
31 décembre 1859 à Pie IX, l'Empereur insistait personnellement
sur la nécessité qu'il y avait pour le Pape à céder aux
circonstances et à faire le sacrifice des Romagnes, où le vœu
des populations se prononçait en faveur de l'annexion à la
Sardaigne. Le Pape répondit à toutes ces menaces par l'Encyclique
du 19 janvier 1860, où il s'éleva violemment contre cette
doctrine. En France, Mgr Dupanloup fit entendre un cri
d'indignation dans un écrit intitulé: _Lettre de Mgr l'évêque
d'Orléans à un catholique sur la brochure «le Pape et le
Congrès»_, tandis que le prince Albert de Broglie faisait
entendre le sien dans un article du _Correspondant_ intitulé: _La
lettre impériale et la situation_, qui recevait aussitôt un
avertissement du Gouvernement.
1860
_Berlin, 1er janvier 1860._--Voici un jour bien sérieux. Il établit
une nouvelle coupe dans notre existence; elle l'abrège, elle en marque la
décadence, mais aussi, elle nous replace sous les yeux la date des
affections qui survivent à tous les autres écroulements.
La réponse de l'Évêque d'Orléans à la fameuse brochure _le Pape et le
Congrès_ est courageuse, elle prend l'auteur corps à corps. Mais quel
état du monde que celui où une _brochure anonyme_ suffit pour mettre
l'Europe entière en émoi! Ici, on est très agité.
_Berlin, 9 janvier 1860._--Le comte Karoly, ministre d'Autriche, ici, dit
tout simplement que l'Autriche est anéantie, qu'elle ne peut agir que
négativement, mais que, par son abstention, elle montrera sa répulsion
des iniquités et du manque de parole. M. de Schleinitz est très occupé et
le prince de Hohenzollern vraiment effaré, surtout des ambitions
savoyardes et niçoises de l'Empereur Napoléon. Il paraîtrait que les
trois puissances du Nord s'entendraient pour ne pas consacrer de
nouvelles délimitations territoriales; au moins, voilà le mot d'ordre
d'aujourd'hui; je ne réponds pas de demain, car on est fluctuant comme
la jeunesse. On est bien mal posé ici vis-à-vis des autres puissances de
l'Allemagne, qui se défient toutes de la Prusse. On va avoir les Chambres
qui donneront bien de l'embarras; la Chambre des Seigneurs déteste les
concessions libérales, dont le Cabinet est prodigue, et la seconde
Chambre déteste les lois de finance, très onéreuses, dont la
réorganisation de l'armée fait une nécessité. Il est évident qu'on est
trop pauvre pour avoir une grande armée, et trop mal limité pour s'en
passer.
Quelqu'un qui doit le savoir m'a dit qu'en faisant paraître la brochure
l'Empereur Napoléon avait bien joué sa partie, son intérêt étant
d'empêcher la réunion d'un Congrès, où les projets émis dans cette
brochure n'auraient eu pour défenseurs que l'Angleterre et lui. Sans
Congrès, les choses restent comme elles sont, le temps leur donnera la
consécration d'un désir reconnu, à moins que de nouvelles révoltes
italiennes ne surviennent; alors ce serait une nouvelle guerre.
L'Académie française se prépare, m'écrit-on, à donner un grand exemple de
courage en nommant le Père Lacordaire; cette candidature, créée par M.
Cousin, n'avait pas eu d'abord grandes chances de succès; elle en a plus
depuis la _brochure_.
Le langage de M. Budberg sur la cour papale est assez mauvais; les Russes
abandonnent volontiers Rome pour Constantinople, à laquelle ils croient
déjà toucher du doigt. Pauvre Pape! On parle ici de lui sans foi
chrétienne, sans principe politique; on a seulement un instinct vague
que tout cela est grave. On en est sur ce point où en était une femme qui
disait à propos des revenants: «_Je n'y crois pas, mais je les crains._»
_Berlin, 15 janvier 1860._--J'ai reçu tout dernièrement une lettre de M.
Guizot; ce qu'il dit des choses académiques est piquant. Je copie ce
passage: «J'ai vu le Père Lacordaire et bien d'autres candidats
académiques; mes préférences sont pour le dominicain. Ce sera à moi à
faire le discours de réception et j'aurai plaisir d'esprit à parler d'un
moine[292] à l'occasion d'un républicain, car vous savez que c'est M. de
Tocqueville que nous allons remplacer. C'est le 2 février que se fera
l'élection; et cependant j'hésite encore entre le Père Lacordaire et M.
de Carné. Si c'est le premier, mon discours m'amusera bien plus; si c'est
le second, je serai plus sûr d'un choix sensé; car le jugement du
Révérend Père n'est pas _certain_ et, en vérité, nous pourrions redouter
de sa part quelque brochure contre les droits temporels du Pape. Madame
votre fille ne s'attend pas, sans doute, à cette objection de ma part;
faites-m'en honneur auprès d'elle, je vous en prie. C'est hier que j'ai
vu le Père Lacordaire, chez moi: je lui ai dit à peu près tout ce que
j'avais dans le cœur, et sur le cœur, à son sujet. Il m'a parlé avec
sincérité, abandon, dignité ouverte et naïve; mais il est bien moins
remarquable dans la conversation que dans la chaire ou dans ses livres. A
tout prendre, cependant, il m'a plu et ses chances augmentent. Il y a
une femme spirituelle et jolie qui lui cherche des voix. Elle en parlait
à Thiers, qui lui a répondu _qu'il n'avait pas goût à M. Lacordaire_.
Elle insiste. Il répond: «_Je ne me fie pas assez à l'abbé Lacordaire._»
Enfin, comme elle ne lâche pas prise, il finit par dire: «_Eh bien!
peut-être donnerai-je ma voix au Père Lacordaire._» Voilà mes anecdotes
académiques, il est plus aisé d'en écrire que de parler politique.»
[292] M. Guizot était protestant.
_Berlin, 24 janvier 1860._--On dit ici que c'est le prince Napoléon qui
triomphe. Il répète beaucoup en parlant de son cousin impérial:
«_Maintenant, je le tiens._» C'est lui aussi qui est le patron d'un
affreux journal qui s'imprime à Genève, le plus subversif possible.
La Russie est bien mécontente de la nouvelle alliance anglo-française;
mais celle-ci est-elle bien solide? La méfiance règne partout; ici on se
défie de la France, mais autant de l'Autriche; on n'est pas sûr de
pouvoir se fier à la Russie et on se demande si on peut s'appuyer sur
l'Angleterre. Tous les États en sont à peu près au même point.
_Berlin, 29 janvier 1860._--Il y a dans le dernier numéro du
_Correspondant_ deux articles qui font du bruit à Paris; l'un est fort
bon, et l'autre est tellement distingué que je le regarde comme une
œuvre _supérieure_ par le fond et par la forme. Ce premier article est
de M. de Falloux sur le devoir et les moyens _légaux_, à l'usage des
catholiques dans les circonstances actuelles: _très bon_. _Le_ second
est sur la lettre de l'Empereur Napoléon au Pape[293]; il est d'Albert de
Broglie et tout simplement _admirable_, sans pathos, sans véhémence,
mesure parfaite, logique serrée, argumentation puissante, ironie
incisive, grande dignité, simplicité, élévation et élégance de langage.
J'y ai pris un de ces rares plaisirs que les temps actuels n'offrent plus
guère.
[293] Nous avons déjà parlé de cet article du prince de Broglie
intitulé: _La lettre impériale et la situation._ Sous une forme
polie, discrète, mais claire, l'Empereur Napoléon, dans cette
lettre, sommait, très respectueusement, le Pape de sacrifier ce
qu'il avait perdu, sous peine de perdre ce qu'il possédait
encore. On trouvera cette lettre aux pièces justificatives de ce
volume.
_Berlin, 30 janvier 1860._--Je viens d'apprendre la mort de la
Grande-Duchesse Stéphanie, qui a expiré à une heure de l'après-midi à
Nice. La Grande-Duchesse était bonne, aimable; elle était restée pure
dans les circonstances difficiles de sa jeunesse; elle était restée
fidèle, elle avait goût et confiance en moi, elle m'avait souvent
défendue; c'était une contemporaine, bien des souvenirs agréables ou
intéressants se rattachaient à elle; ses défauts, qui n'étaient que des
faiblesses, ne m'ont jamais fait souffrir. Enfin, j'ai des larmes dans
les yeux et dans le cœur pour cette mort, qui élargit les vides du passé
et les dépouillements du présent.
Je compte partir d'ici le 10 février pour la France.
Ici se place une nouvelle interruption par suite de la rencontre
à Paris des deux correspondants.
_Paris, 12 avril 1860._--Le prince Richard de Metternich est venu hier
causer avec moi dans un fort bon sens; il m'a fait souvenir de son père
dans la façon de procéder en raisonnements et déductions.
Il paraît que pour dissiper les aigreurs de l'Angleterre, on va lui
concéder, de la part de la France, un traité de navigation qui ébouriffe
les armateurs français, lesquels, sommés de venir ici donner des
explications, s'en sont retournés inquiets et mécontents. Commerce,
industrie, clergé et beau monde, voilà un gros fagot d'épines.
_Paris, 15 avril 1860._--Les suppositions, les interprétations vont leur
train et leur grand train; mais autant en emporte le vent, et ce n'est
pas la peine de s'y arrêter. L'opinion de M. de Falloux, et celle de bien
d'autres, est que M. Veuillot, dans son inexplicable mésaventure, a été
un traître et son propre espion au profit du Gouvernement d'ici. En
effet, c'est la seule façon de comprendre ce chef-d'œuvre d'imprudence
et de bêtise de la part de quelqu'un qui est spirituel et aguerri[294].
On est beaucoup occupé de la dissolution du _Journal des Débats_, de ses
rédacteurs: MM. de Sacy et Saint-Marc Girardin se retirent, M.
Prévost-Paradol passe à _la Presse_. Le journal passe au Gouvernement,
qui l'a acheté. Les Bertin font un cas spécial de l'argent. On croit,
néanmoins, que si la subvention est forte, le nombre des abonnés
diminuera sensiblement, malgré les transitions adoucies qu'on emploiera,
pour ne pas effaroucher les lecteurs et continuer leur illusion pendant
un peu de temps encore.
[294] Ces soupçons n'étaient pas tout à fait sans fondement, car
le journal _l'Univers_, supprimé par une ordonnance du 29 janvier
1860, motivée par une opposition directe de ce journal contre les
droits de l'État, reparaissait par la bienveillance du
Gouvernement, quelques jours après, sous ce titre nouveau, _le
Monde_, rédigé également par M. Veuillot.
_Paris, 18 avril 1860._--M. Cuvillier-Fleury, qui reste au _Journal des
Débats_, disait, avant-hier soir, chez Mme Mollien, que le journal
conserverait une certaine indépendance, à quoi M. Dumont a répliqué que
c'était pour mieux servir l'Empereur en trompant le public. On est fort
aigre sur cette question des _Débats_; mais tout pâlit devant une
nouvelle brochure, parue il y a trente-six heures, et qui a fait baisser
la rente de vingt-cinq centimes. Elle a pour titre _la Coalition_. Elle
est attribuée à la même source que les autres brochures qui remplacent
les manifestes, précédant autrefois les grands chocs politiques. Je
n'entends pas parler d'autre chose. Qu'en dira l'Europe et surtout
l'Angleterre[295]?
[295] Cette brochure, qui fut le prétexte de nombreuses
manœuvres de Bourse, était anonyme, ce qui rendit facile au
Gouvernement de la dénoncer, en la déférant à la justice. Sous le
voile des limites naturelles, cet écrit traitait assez
ouvertement l'idée, caressée par l'Empereur Napoléon, de
l'annexion à la France des provinces rhénanes.
_Paris, 20 avril 1860._--La brochure a été désavouée; mais il y a des
esprits mal faits qui prétendent que, si elle n'est pas d'origine
directe, elle est puisée dans des inspirations puissantes. Ces gens-là
disent que la librairie Dentu n'aurait pas osé publier un pareil brandon
sans la certitude de n'être ni poursuivie, ni saisie. En quarante-huit
heures, il s'en est imprimé et vendu trois éditions; bref, les esprits
mal faits disent que c'est un ballon d'essai contenant la pensée de
Napoléon.
Le maréchal Randon quitte, dit-on, le ministère de la Guerre, qui
rentrerait aux mains du maréchal Vaillant[296]. On assure que cette
sortie et cette rentrée déplaisent à l'armée.
[296] Le maréchal Randon avait été fait ministre de la Guerre le
5 mai 1859, en remplacement du maréchal Vaillant, promu major
général de l'armé alliée, lorsque les troupes françaises avaient
franchi les Alpes.
On est très agité en Sicile qui paraît, de par l'intrigue anglaise, en
pleine combustion. Naples est menacé, M. de Cavour lui-même débordé et
l'oracle des Tuileries fort embarrassé.
A travers ces gros et sombres nuages, les quadrilles, les déguisements,
les décors du bal du 24 de ce mois[297] préoccupent toutes les jeunes et
jolies étrangères et dames du monde officiel.
[297] Le 24 avril eut lieu, à l'hôtel d'Albe à Paris (maison
appartenant à Mme de Montijo, mère de l'Impératrice Eugénie), un
bal qui resta célèbre dans les annales napoléoniennes, non
seulement par l'étalage de la richesse des costumes et d'un luxe
effréné, mais plus encore par le décolletage, les jupes trop
courtes des dames, leur déguisement en homme, ainsi que le manque
de convenance dans les propos qui s'y tinrent.
J'ai dîné, avant-hier, chez la duchesse de Vicence, qui est assez
mécontente de M. Thiers, pour avoir cité de travers les Mémoires de son
mari, dans le dix-septième volume de l'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_[298].
[298] Napoléon Ier, arrivé le 31 mars 1814 à quelques lieues
de Fontainebleau, avait ordonné au duc de Vicence de partir
sur-le-champ, pour aller trouver l'Empereur Alexandre Ier et
essayer de conclure la paix aux conditions de Châtillon. M.
Thiers, en rappelant cette circonstance dans le dix-septième
volume, page 624, de son ouvrage, donne un tout autre caractère à
cette mission. Il fait croire qu'elle n'avait d'autre but, dans
la pensée de l'Empereur, que de lui faire gagner deux ou trois
jours, afin de donner à l'armée le temps de le rejoindre.
M. Cuvillier-Fleury, qui est la dernière petite lumière du _Journal des
Débats_, y a inséré un article sur ce dix-septième volume, qu'on dit
assez piquant pour avoir irrité M. Thiers[299]. Celui-ci dit que les
Princes d'Orléans (dont il suppose M. Cuvillier-Fleury d'être l'agent) ne
lui ont jamais pardonné d'avoir dit, dans le temps où il était ministre,
qu'ils étaient des _Archiducs_.
[299] Dans une série d'articles publiés dans le _Journal des
Débats_ sur le XVIIe volume du _Consulat et de l'Empire_,
Cuvillier-Fleury, tout en faisant ressortir l'immense succès de
l'œuvre de M. Thiers, le critiquait spirituellement en le
mettant en opposition avec lui-même. Il démontrait que, malgré
ses opinions actuelles, M. Thiers ne semblait pas admettre que
toute dictature ne fût fatalement entraînée à des excès qui la
perdent; qu'il paraissait croire qu'une autorité forte,
lorsqu'elle est indispensable, n'est pas nécessairement
malfaisante, et qu'il admettait même qu'un despotisme qui vient à
propos peut être sage.
Le _Journal des Débats_ a perdu dans les dernières semaines trois mille
abonnés!
Je lis maintenant les deux derniers volumes du _Port-Royal_ de M. de
Sainte-Beuve[300]. C'est une bonne lecture qui reporte vers d'autres
temps. Le nôtre est de plus en plus déplorable à tous les points de vue.
[300] Ce livre est l'œuvre la plus complète et la plus sérieuse
que Sainte-Beuve ait jamais faite. Elle occupa vingt-deux ans de
sa vie, et l'histoire de ce couvent si attaqué, si défendu,
devint, sous sa plume, une histoire littéraire du siècle de Louis
XIV.