1858, le Roi de Portugal.
L'Italie reste en feu, l'Europe reste méfiante. L'Empereur Napoléon est à
la fois téméraire et timide, s'engageant audacieusement et reculant
devant les embarras que son audace a fait naître, ce qui n'a d'autre
effet que d'en créer de nouveaux. L'Europe finira par se lasser, et
certes, elle n'aura pas manqué de patience. Ici on a d'autant plus
d'humeur qu'on sent le ridicule de la position qu'on s'est faite, sans
vouloir en convenir.
On m'a dit assez de mal du Ministère actuel; tout le monde ici se
déteste; mais le mot d'ordre est la haine de l'Autriche, qu'on accuse de
n'avoir fait la paix que par malice contre la Prusse, tandis _qu'à la fin
d'août_, on serait venu, dit-on, à son secours. Ceci est merveilleux! En
attendant, on est ruiné, humilié, irrité, et la disposition des esprits
est très peu satisfaisante.
_Sagan, 23 juillet 1859._--Je suis arrivée ici le 20. La veille de mon
départ de Berlin, j'ai eu un long entretien avec le Prince-Régent; je
l'ai trouvé bien vieilli; il m'a fait grand'pitié. Malgré les efforts de
la presse prussienne, qui _ergote_ tant qu'elle peut, il n'en est pas
moins vrai que la position qu'on s'est faite est fausse et embarrassante.
Dieu veuille qu'elle ne devienne pas dangereuse. Le Prince-Régent rejette
toute la faute sur l'Angleterre. Comme il est très honnête homme, il faut
bien croire ce qu'il dit; mais il a de singuliers conseillers qui abusent
de sa bonne foi et de sa crédulité. Il m'a fait l'honneur de me dire que
l'argument principal, que l'Empereur Napoléon a fait valoir auprès de
l'Empereur François-Joseph, a été une note de l'Angleterre, très hostile
à l'Autriche et qui était (le Prince-Régent dit qui _semblait_ être)
écrite au nom de la Prusse comme à celui de l'Angleterre. Cette note
plaçait l'Autriche beaucoup plus mal que la France ne lui offrait de
l'être, ce qui aurait fait céder l'Empereur François-Joseph. Le
Prince-Régent se dit très irrité de ce procédé fallacieux de
l'Angleterre.
_Sagan, 26 juillet 1859._--Le discours de l'Empereur Napoléon aux grands
Corps de l'État[274], à mon avis, n'est pas sans habileté; mais il ne
change rien à la situation; il la laisse aussi brouillée, aussi obscure,
aussi épineuse que l'ont faite les événements. C'est, du reste, un art
comme un autre que faire des aveux pour couvrir des fautes et des
embarras, et cet art n'est pas sans effet auprès du gros public. Il en
pourrait bien être des discours comme des victoires, dont le succès est
plus grand que l'effet. Que de choses étranges n'entend-on pas? ainsi,
chacun critiquant de plus en plus cette paix dont on est toujours aussi
content. Je crois pouvoir dire avec certitude que dans leurs
conversations, l'Empereur François-Joseph a été _net_ et _résolu_; il a
abandonné sur-le-champ la Lombardie, et cela, sans la moindre hésitation,
ni objection! «_Ceci ne me regarde plus, je n'y suis plus rien;
disposez-en comme vous l'entendrez._» Mais quand l'Empereur Napoléon a
mis en avant quelques idées sur d'autres points, comme un Archiduc
souverain en Vénétie, l'abandon des Duchés au Piémont, l'Empereur
François-Joseph les a écartées sur-le-champ aussi, comme décidé plutôt à
continuer la guerre, si on insistait. «_Un membre de ma famille souverain
en Vénétie, a-t-il dit, c'est impossible! On m'en demanderait bientôt
autant pour la Hongrie, puis pour la Bohême, le Tyrol et je ne resterais
plus qu'Archiduc d'Autriche._» Sur cette réponse, que je trouve très
juste et perspicace, l'Empereur Napoléon n'a plus insisté.
[274] Dans ce discours, l'Empereur avait dit entre autres: «Si je
me suis arrêté, ce n'est pas par lassitude ou par épuisement, ni
par abandon de la noble cause que je voulais servir, mais parce
que dans mon cœur quelque chose parlait plus haut encore:
_l'intérêt de la France_.»
M. de Cavour a fait proposer de _racheter_ Parme à la Duchesse régente;
cela a été repoussé comme inadmissible. La plus vive, contre, a été
l'Impératrice Eugénie; on cite d'elle ce propos: «_On ne traite pas une
Princesse de la maison de Bourbon comme un prince de Monaco._»
C'est M. de Cavour qui a fait mettre à sa place, au Ministère, M.
Rattazzi; il ne tardera pas beaucoup lui-même à y rentrer; son maître le
regrette et veut le ravoir, disant: «_On crie beaucoup contre Cavour, il
est vrai_ _qu'il brouille tout; mais c'est égal, je l'aime, c'est mon
homme._»
La dépêche de ce pauvre M. de Schleinitz aux Cours de Londres et de
Saint-Pétersbourg[275] est une publication rétrospective destinée à
éclairer et à satisfaire l'opinion. En vérité, je ne sache rien de mieux
fait pour faire hausser les épaules! Ne concluant à rien, ne proposant
rien. Tout y est confus; on conçoit à merveille que les réponses aient
été aussi obscures que les demandes. Il dément, dans une pièce plus
récente, le projet de médiation attribué à la Prusse; Schleinitz se borne
au démenti sans oser inculper l'Angleterre; car on n'ose rien ici, où
l'Angleterre prime encore. Pour exhaler son humeur contre l'Autriche et
retrouver, s'il se peut, l'influence que par sa faute elle a perdue en
Allemagne, la Prusse se remet en coquetterie avec le parti de Gotha et
avec les débris du parlement de Francfort de 1848. Elle veut (triste
politique d'Auerswald et de Bethmann-Holweg) réveiller les passions de
1848, les protéger en espérant les diriger et inspirer, par elles, aux
petits souverains allemands le détachement de l'Autriche, ou sinon, les
livrer aux exigences révolutionnaires de leurs peuples. Triste jeu,
mauvaise politique! Le Prince Régent et le prince de Hohenzollern ne se
doutent pas du chemin que les Ministres leur font faire.
[275] Sous le prétexte que de nombreuses erreurs se seraient
commises dans les tentatives de médiation faites par la Prusse,
le Cabinet prussien avait adressé à tous ses agents diplomatiques
en Allemagne une dépêche circulaire ayant le but de rétablir les
faits.
_Sagan, 11 août 1859._--Voilà le Roi de Prusse retombé dans un état qui
détruit toutes les espérances que certaines personnes s'obstinaient à
conserver[276].
[276] Le 10 août 1859, le Roi Frédéric-Guillaume IV avait été
frappé d'une nouvelle attaque d'apoplexie.
Il y a des gens qui croient qu'on ne s'entendra pas à Zurich; je n'ai
jamais vu les acteurs prévoir aussi peu les chances et comprendre aussi
mal l'imbroglio de leur propre drame[277]. On m'assure que la France fait
sous main tout ce qu'elle peut pour arriver à s'emparer modestement, mais
sûrement de la Savoie: procédé bien encourageant pour la Prusse qui, en
somme, l'aura bien voulu.
[277] Le traité de Zurich entre la France et l'Autriche ne fut
conclu que le 10 novembre 1859. Il n'était que la suite des
préliminaires de Villafranca et mettait fin à la guerre qui,
d'après la solennelle promesse de Napoléon III, devait avoir pour
résultat l'affranchissement de l'Italie entière depuis les Alpes
jusqu'à l'Adriatique. Mais en laissant tout désormais au désarroi
et à l'imprévu, les Italiens prirent alors, eux-mêmes, la
direction de leurs destinées et, déjouant les calculs, ils se
chargèrent d'interpréter cette paix par laquelle on avait cru les
enchaîner.
_Sagan, 26 août 1859._--J'apprends de bonne source qu'on a découvert à
Naples un complot contre le Roi; on voulait le chasser comme on a chassé
le Grand-Duc de Toscane[278]. On a les preuves de la complicité du
nouveau ministre de Sardaigne à Naples, M. de Salmour; le général
Filangieri voulait lui envoyer ses passeports; le Roi s'y est refusé. Je
me permets de trouver que le Roi a eu tort. Il n'y a pas moyen de ne pas
rester les yeux fixés sur l'Italie. Intérêt de curiosité plutôt que de
goût. Comment finira la question des anciens Princes? Elle me paraît se
compliquer de jour en jour. Le parti, qui ne veut pas d'eux, mène assez
adroitement ses affaires; des apparences tranquilles et des votes font
plus d'effet que des émeutes. Il paraît que les Mazziniens sont surtout
concentrés pour le moment en Romagne. L'Assemblée de Florence vote
l'exclusion du Grand-Duc de Toscane[279]; pendant ce temps-là, l'Empereur
Napoléon le reçoit très bien à Paris; mais on laisse Garibaldi organiser
une armée pour l'empêcher de rentrer dans ses États. Qui donc est-ce
qu'on trompe dans cet imbroglio? les Princes ou les Peuples? Quels que
soient les trompeurs ou les trompés, non seulement l'Italie, mais toute
l'Europe est bien malade.
[278] Cavour n'avait rien fait pour précipiter l'explosion de
cette question de l'Italie méridionale qui allait naître d'une
aventure. Sa politique eût été de nouer ce qu'il appelait
«l'alliance des deux grands royaumes de la Péninsule», former
ainsi le faisceau fédératif des forces italiennes du nord et du
midi dans un intérêt d'avenir national. A l'avènement de François
II, fils d'une Princesse de Savoie, Cavour avait envoyé à Naples
le comte de Salmour avec une mission de paix, offrant amitié et
appui. Avec Rome, avec Naples, Cavour se serait prêté volontiers
aux ménagements et aux transactions.
[279] A Florence, Modène, Bologne, Parme, l'acte de Villafranca
éclatait comme un coup de foudre. L'Autriche, à peine diminuée
d'une province, restait, aux yeux de tous, la puissance
débordante de l'Empire sur le Mincio et sur le Pô. Dès lors, la
pensée de l'annexion à la Sardaigne domina toutes ces
populations, afin de se créer le plus de forces italiennes
possible pour sortir de l'alternative, ou d'une soumission
découragée, ou du déchirement d'une résistance révolutionnaire;
cela amena le vote unanime de ces petits États vers le Piémont,
qui leur avait donné l'exemple du courage, de l'honneur
militaire, du patriotisme éprouvé, de la liberté régulière. Le 21
août, l'Assemblée des notables, à Modène, votait la déchéance du
Duc François V et leur annexion au Piémont; celle de Florence
faisait de même; puis un décret royal annonçait que le général
Garibaldi était nommé commandant de la 2e division des Toscans,
et ce même jour, la ligue défensive de tous les États de l'Italie
était conclue.
_Sagan, 31 août 1859._--Voici les extraits de plusieurs lettres que j'ai
reçues de Paris, de Londres et de Nice:
«_Paris, 25 août._ Le Gouvernement est assez troublé du chaos
italien; cependant, il espère s'en tirer. On se disait sûr, hier,
que le Roi de Sardaigne refuserait les couronnes que lui offrent
Florence, Parme et Modène. Que feraient alors les meneurs actuels
des trois duchés? La République leur est interdite. Quel Roi
iraient-ils chercher? un Leuchtenberg, le petit Robert de Parme,
le prince Napoléon? on ne sait. En tout cas, on a un moyen de les
mettre dans l'embarras; on leur dira que leurs élections et leurs
assemblées ne valent rien; qu'ils n'ont pas mis en œuvre le vrai
suffrage universel, tel qu'il a opéré en France; il faut que tout
le monde vote, les paysans comme les bourgeois. Tout sera donc à
recommencer, et l'on se flatte que soit opinion, soit lassitude,
des élections nouvelles ramèneront les anciens Princes, qu'à
Villafranca on s'est engagé à rétablir, pourvu que ces Princes
fassent (et on y compte) des concessions suffisamment libérales.
Les hommes d'affaires, la Bourse avaient hier des nouvelles bien
différentes de celles du Gouvernement. Ils croyaient que le Roi
de Sardaigne accepterait les trois petites couronnes. Il y a des
spectateurs, gens d'esprit, qui admirent la modération et
l'habileté des libéraux italiens. On dit qu'ils marchent avec
ensemble, qu'ils ont promptement étouffé le mouvement de colère
suscité en Italie par la paix de Villafranca; qu'ils se sont bien
ralliés tous à la cause piémontaise et qu'ils la feront
triompher. D'autres gens, d'esprit aussi, disent que les grands
révolutionnaires, les Mazziniens, n'acceptent rien de tout cela
et sont plus que jamais décidés à mettre ou à remettre l'Italie
en feu. L'émeute de Naples est un prélude; Bologne est un foyer
inextinguible; les Légations ne veulent décidément plus du Pape.
Le Pape ne veut, ni ne peut y renoncer; il y a là de quoi faire
échouer toutes les solutions piémontaises et françaises. Le petit
mouvement en Savoie, pour la réunion à la France, a assez troublé
le cabinet de Turin. Le général Dabormida a adressé à tous les
agents piémontais une circulaire pour repousser absolument cette
idée et démontrer l'insignifiance du mouvement en l'attribuant au
parti clérical. Il y a, dans la circulaire, plus d'humeur que
d'inquiétude. Les vrais spectateurs politiques, les connaisseurs,
sont bien plus préoccupés du nord-ouest de l'Europe que de
l'Italie: bien ou mal, Piémont ou chaos, le coup est fait en
Italie, on n'y retournera pas de sitôt.
«L'humeur est grande ici contre la Belgique. Le maréchal de
Mac-Mahon, commandant à Lille, est la réponse aux fortifications
d'Anvers; c'est l'homme de guerre du jour. On dit que, dans
l'entrevue de Villafranca, il a été fort question de la Prusse et
que les deux Empereurs se sont confiés leurs rancunes. Je crois
savoir que les Russes sont plutôt favorables qu'hostiles à la
Prusse, et que l'amitié de l'Empereur Alexandre pour le Prince
Régent est sincère; il n'en est pas moins vrai que le mouvement
militaire de l'Allemagne, qui éclate en ce moment, importune
également à Saint-Pétersbourg et aux Tuileries, et que les deux
Cours s'entendent pour le contrarier, comme pouvant opposer une
barrière gênante à leurs ambitions.»
«_Londres, 26 août._ Nous sommes plus que jamais ici en méfiance
et en inquiétude; rien de prochain, mais une collision très
probable et à laquelle nous nous préparons en faisant tout ce que
nous pouvons et tout ce que nous pourrons pour l'éviter.»
«_Nice, 25 août._ Dans l'entrevue des deux Empereurs à
Villafranca, l'Empereur Napoléon a insisté pour que des quatre
places fortes, l'Empereur François-Joseph cédât au moins
Peschiera aux Piémontais, et, sur le refus persévérant de
l'Empereur d'Autriche, l'Empereur des Français a dit: «_Eh bien,
ne me répondez pas aujourd'hui sur ce point; je vous demande d'y
réfléchir jusqu'à demain. Je vais faire rédiger ce dont nous
sommes convenus; je vous l'enverrai par mon cousin, et signé de
moi, en laissant le sort de Peschiera en blanc; vous y mettrez
votre décision, mais je vous prie d'y bien penser._» De retour à
Vallegio[280], l'Empereur Napoléon, qui seul avait pris des
notes, rédigea, en effet, la convention; puis, il a appelé le Roi
Victor-Emmanuel et la lui a montrée, en lui demandant de la
signer aussi. Le Sarde s'est récrié: «_Ce n'est pas du tout là ce
que vous m'avez promis._--_Après tout, vous gagnez une belle
province_», reprit l'Empereur, ajoutant avec un sourire: «_Le
Milanais, c'est le pays des belles femmes._» Le Roi
Victor-Emmanuel a répondu: «_Je croyais que nous étions ici pour
parler sérieusement d'affaires sérieuses; je vais signer, mais
comme il me convient!_» Et il a signé: «_Je ratifie, pour ce qui
me concerne, la présente convention_», ne ratifiant ainsi que ce
qui se rapportait à la Lombardie et restant étranger à toutes les
autres dispositions ou omissions sur le reste de l'Italie.
L'Empereur Napoléon a vainement tenté d'obtenir une signature
pure et simple, elle est restée telle que je vous le dis. Le
lendemain, l'Empereur Napoléon a envoyé son cousin à Vérone en
lui recommandant d'insister fortement sur la question de
Peschiera, et de ne remettre la convention signée qu'à la
dernière extrémité, et qu'après avoir fait les derniers efforts
pour cette cession. On dit que le prince Napoléon, jaloux de se
faire bien venir à Vérone, n'a fait aucun effort, et a remis la
convention signée, en parlant à peine de Peschiera.»
[280] Quartier général de l'Empereur Napoléon III.
«_Paris, 26 août._ Le prince Napoléon était hier à la séance
publique de l'Académie française avec la princesse Clotilde,
_elle_, dans une tribune réservée, _lui_, dans les rangs de
l'institut, comme membre libre de l'Académie des Beaux-Arts. Le
public était très nombreux, quoique fort choisi, et aussi chaud
que le temps était brûlant. Les discours de Villemain et de
Guizot, surtout le dernier, ont été frénétiquement applaudis.
Vous les verrez dans les journaux et vous y remarquerez plus
d'une allusion qui ont été toutes vivement saisies par le
public[281].»
[281] A la séance annuelle pour la distribution du prix Montyon,
M. Villemain avait fait le rapport sur les œuvres littéraires et
M. Guizot sur celui des œuvres de vertu, qu'il terminait par une
allusion fort éloquente sur le dévouement pour la patrie des
soldats morts dans la guerre d'Italie.
_Sagan, 15 septembre 1859._--Je cause un peu politique avec le comte
Haugwitz, et le fameux article du _Moniteur_ du 9 fait jaser dans ce
petit coin du monde, comme dans les capitales[282]. Je trouve cette
politique napoléonienne à la fois téméraire et embarrassée, entreprenante
et indécise, qui fait le chaos et dit ensuite à ceux qu'elle y a plongés:
«_Tirez-vous de là comme vous pourrez._» Parfois, il me vient à l'esprit
qu'on pourrait bien, sous main, jouer le jeu des Italiens, au moment où
on leur déclare qu'on s'en retire. Il est bien étrange, en tout cas,
d'entendre poser en principe, sans que l'Europe s'en émeuve, la doctrine
de la royauté élective, et cette autre: que les traités qui ont réglé les
territoires ne sont rien pour les peuples, et que le suffrage universel
peut changer, comme il lui plaît, les limites des États aussi bien que
les dynasties. La France de 1830-1848 a renversé son gouvernement
intérieur, mais elle n'a pas changé l'état territorial et le droit public
européens. Et voilà trois petits Duchés, qui prétendent à la fois faire
des révolutions et refaire la carte de l'Europe. Et l'Angleterre,
soutenant activement ces énormes prétentions et ces infimes petits pays!
Si la Prusse, la Russie et l'Autriche, au lieu de se jalouser
puérilement, prenaient en main la bonne cause et refusaient
péremptoirement de la laisser mettre en pièces par une poignée de
Florentins, de Parmesans et de Bolonais, elles remettraient l'ordre en
Europe, malgré lord Palmerston.
[282] L'article du _Moniteur_ était un avertissement à l'Italie
contre les annexions. Il y était déclaré que la restauration des
Archiducs formait une partie importante des stipulations de
Villafranca et la condition _sine qua non_ des avantages qui
résultaient pour l'Italie d'une partie de ces stipulations. Il
énumérait ces avantages, mais repoussait l'idée de la
restauration de ces Princes par une force étrangère. Il menaçait
même d'une nouvelle guerre si les populations des Duchés
persistaient à repousser leurs souverains; car l'Autriche se
déclarerait alors comme déliée de ses engagements. L'article
finissait par ces mots: «_Que l'Italie ne s'y trompe pas: il n'y
a qu'une seule Puissance en Europe qui fasse la guerre pour une
idée; c'est la France, et la France a accompli sa tâche._» En
même temps que cette déclaration, l'organe du Ministère anglais
continuait à soutenir avec ardeur le parti de l'annexion des
Duchés au Piémont et à promettre à l'Italie le concours de
l'Angleterre. L'attention du Gouvernement français fut alors
attirée sur la Chine et _le Moniteur_ du 14 septembre annonçait
que la France et l'Angleterre se concertaient pour infliger un
châtiment aux violateurs du traité de Tien-tsin conclu en 1858.
_Sagan, 19 septembre 1859._--Nous voici avec un nouvel article du
_Moniteur_ provoqué par la Chine. J'ai toujours eu goût aux Chinois et je
me figure que c'est à leur tour à venir mettre l'Europe à la raison; ce
serait _tristement drôle_. En attendant, voilà l'Angleterre avec deux
chancres, l'Inde et la Chine; elle en avait déjà assez d'un. Du reste,
son indigne politique en Europe mérite bien cette expiation asiatique.
L'Empereur Napoléon rira dans sa barbe de ce nouvel affaiblissement pour
sa rivale, et le _petit_ nombre d'hommes qu'il enverra à Pékin ne
l'affaiblira pas sur la Manche.
_Sagan, 29 septembre 1859._--Le Saint-Père a été très blessé de
l'_ultimatum_ présenté par le duc de Gramont, qui tend à séculariser le
clergé romain et le réduire au même état qu'en France[283]. Le Pape ne
veut plus voir l'Ambassadeur. On pense à lui envoyer le cardinal Morlot
comme Ambassadeur extraordinaire. La question va en s'envenimant au
dernier point. Nous verrons le Pape à Fontainebleau. Mais, avant peu,
nous verrons aussi l'Allemagne en pleine révolution; les petits trônes
croulent sans que les plus grands inspirent confiance. Le Roi des Belges
s'imagine arrêter le courant; je crains qu'il ne se trompe. Les Congrès
sont chose illusoire, quand le vent est aux guerres révolutionnaires.
[283] L' Empereur Napoléon III, toujours flottant, songeait de
temps en temps à tenter, contre les provinces soulevées des États
ecclésiastiques, l'effort des armes: trois fois déjà, ordres et
contre-ordres avaient été donnés à ce sujet. Le duc de Gramont,
de retour de France vers la fin d'août, eut, le 29, une entrevue
prolongée avec le Pape. L'Ambassadeur recommandait des réformes
pour le reste des États pontificaux et ajoutait que l'occupation
militaire par une division française devait expirer dans le
courant de l'année 1860. Le duc de Gramont exposait ensuite à Pie
IX qu'il devait se préparer, lui-même, une force militaire
sérieuse, en lui faisant entendre que l'Autriche n'interviendrait
pas, et que si une troisième puissance venait s'immiscer dans les
affaires d'Italie et que le Piémont voulût s'y opposer, la France
n'aurait aucun motif suffisant pour y mettre obstacle et
l'Angleterre pourrait bien appuyer directement les efforts de la
Sardaigne.
On m'assure que la France est mal satisfaite de son Gouvernement. En
abdiquant sa liberté, elle voulait le repos, l'ordre, la facilité de se
livrer à l'industrie et au commerce; et, au lieu de cela, on lui donne
des aventures; elle se voit compromise, livrée au gré des caprices d'un
seul homme, elle se lasse du despotisme qui lui refuse les avantages sur
lesquels elle comptait. Plus l'Empereur Napoléon s'en apercevra, et
plutôt il se lancera dans de nouvelles guerres pour occuper les esprits,
à qui on donne, par là, un aliment qui ne leur convient pas, mais qui les
distrait. La France agit sur ses côtes comme si elle croyait à un péril
prochain. On fait et on projette à Toulon des travaux gigantesques; il
en est de même sur les côtes de l'Ouest. A Paris, on prépare un grand
mélodrame intitulé: _Jeanne d'Arc_; toute son histoire: Orléans, Reims,
Compiègne et le bûcher de Rouen. Ce ne sont, peut-être, que des en-cas
plutôt que des plans; mais les en-cas sont bien entraînants.
_Sagan, 11 octobre 1859._--La protestation de Mgr Dupanloup est belle,
éloquente et vraie; et ce qui vaut mieux encore, elle est courageuse.
Voilà donc Arras, Poitiers, Orléans, Nantes, Rennes et Pamiers, six
évêques sonnant le tocsin[284]. J'oubliais Alger. Le cardinal Morlot a
assisté, avec approbation, à un sermon prêché à Saint-Sulpice, plus
prononcé encore dans la cause papale. Tout cela n'empêche pas le
mouvement révolutionnaire de se propager et de commettre des excès qui
rappellent ceux de 1848.
[284] En prenant connaissance de l'allocution du Saint-Père au
Consistoire du 26 septembre, dans laquelle le Pape annulait les
actes de l'Assemblée bolonaise et rappelait les censures
formulées contre les membres du Gouvernement des Légations, Mgr
Dupanloup, qui, la veille, avait publié un exposé de ses
sentiments sur les tristes circonstances où se trouvait placée
l'Église romaine, protesta hautement contre ces attentats, en
communiquant à son clergé les paroles textuelles de Pie IX.
Plusieurs évêques de France adhérèrent à cette énergique
protestation. Quelques-uns cependant le firent en montrant
confiance dans les intentions du Gouvernement français.