lieu où se tiendra le Congrès; mais le veut-on sérieusement? Il y a bien
des habiles qui en doutent. On ne voit que pièges et duplicités partout,
notamment de la part de la Russie; la méfiance est générale. L'Empereur
Napoléon ne s'attendait pas à la dissolution du Parlement anglais; il
espérait la venue de lord Palmerston au Ministère; malgré cela, tout ce
qui est guerroyant va son train.
Strasbourg est mis sur le pied de guerre, les régiments aguerris de
l'Algérie sont remplacés par des régiments nouveaux; les anciens seront
employés aux Alpes et sur le Rhin. Les généraux Martimprey, Trochu, Niel,
seront à la tête de l'État-Major de l'Empereur qui commandera en chef; il
y aura une armée des Alpes et une armée d'observation du Rhin; Pélissier
contenant les rouges à Paris. Le prince Napoléon sera emmené de gré ou de
force à l'armée. Voilà à quoi on s'apprête. Le Congrès ne semble à bien
des gens qu'un leurre pour épuiser l'Autriche dans une vaine attente. On
dit que M. de Cavour, en rentrant à Turin, a été un peu surpris de s'y
trouver dépassé par les cris des réfugiés, qui y deviennent chers et
importuns.
_Paris, 12 avril 1859._--Le rôle que joue la Russie sera dans son plus
grand développement à l'arrivée du prince Gortschakoff, qu'on attend ces
jours-ci. Le Congrès reste douteux, le lieu où il se tiendrait également
incertain; il n'y a de certain que les élégantes toilettes commandées par
les femmes des plénipotentiaires qui comptent exercer leurs séductions.
On me nomme Mme Walewska et lady Cowley. Cette dernière est revenue fort
autrichienne de Vienne, où on l'a habilement cajolée. Depuis hier, on
croit à la paix; avant-hier, c'était la guerre; je ne sais encore rien
d'aujourd'hui; demain, ce sera autre chose. C'est un va-et-vient auquel
on ne comprend plus rien; mais, ce qui est évident, c'est qu'on ne croit
plus à personne, ni aux gazettes, ni aux hommes, ni aux choses.
_Paris, 22 avril 1859._--On s'attend à ce que l'_ultimatum_, à bref
délai, que l'Autriche, fatiguée et poussée à bout, vient de proposer à
Turin, n'y étant pas accepté, sera suivi le lundi de Pâques des premières
hostilités. Depuis hier, toutes les troupes d'ici partent par le mont
Genèvre ou par Toulon. Paris est consterné; jamais guerre n'a trouvé
moins d'entrain dans cette France toujours si gaie au canon. La rente a
baissé hier de trois francs, on suppose qu'elle va tomber bien plus bas
encore. Si lord Derby avait voulu tenir, il y a deux mois, le langage de
son dernier discours[258], si la Prusse s'y était jointe, on aurait
alors évité probablement le terrible coup qui nous menace.
[258] Au sujet de la réforme électorale, le Cabinet anglais ayant
eu une minorité de trente voix, le Ministère résolut de ne pas
donner sa démission, mais de dissoudre le Parlement. Lord Derby
en fit communication le 4 avril à la Chambre et fit figurer en
première ligne, dans son discours, l'intérêt qui s'attachait au
maintien de la paix; en faisant allusion à lord Palmerston et à
lord John Russel, il exprimait l'espoir que la résolution du
Ministère serait approuvée par l'opinion publique, car la nation
ne pourrait voir sans déplaisir le pouvoir passer dans les mains
des partis coalisés, qui n'ont de force que pour détruire et non
pour gouverner.
_Paris, 28 avril 1859._--L'Autriche a accepté la dernière proposition de
l'Angleterre, qui s'offre à être seule médiatrice et à reprendre la
négociation, au point où elle en était, avec lord Cowley, lorsque la
Russie a substitué tout à coup l'idée d'un Congrès; mais l'Empereur
Napoléon a refusé pour ne pas déplaire à la Russie. Il paraît maintenant
évident qu'il y avait eu accord secret entre la France et la Russie, dont
la rumeur blesse profondément l'Angleterre. Ainsi donc, depuis
quarante-huit heures, nouveau changement de décoration, revirement
inattendu et confusion complète. Le prince Napoléon ne veut pas partir;
il dit qu'on l'envoie dans un _coupe-gorge_ et qu'il n'a pas envie d'y
périr avec son beau-père. On dit que le sang savoyard se révolte de cette
timidité chez la princesse Clotilde; mais on dit l'Empereur Napoléon si
décidé à ne pas laisser l'aimable cousin derrière lui, qu'il pourrait
bien retarder son propre départ. Les militaires, voire même les généraux,
partent avec peu d'entrain et de tristes pressentiments. Au ministère de
la Guerre, tout est en désordre; il y a angoisse et consternation
partout, jusqu'au Corps législatif, cette pâle ombre, qui a des
velléités d'humeur. Les rapports de la police sur les sociétés secrètes
disent qu'elles sont toutes prêtes à éclater au moindre revers. L'effroi
du commerce, l'arrêt des entreprises, les sinistres figures qui
surgissent dans les faubourgs, oiseaux de mauvais augure, la terreur des
financiers, les prévisions des gens sensés, le langage démesuré des
hommes de parti, la liberté étrange des paroles, la tristesse du monde
officiel, tout cela fait de Paris, en ce moment, avec le mouvement des
troupes, les larmes des femmes et des mères, un lieu des plus
douloureusement curieux. L'entrain belliqueux, si naturel à ce pays,
n'est nulle part. Avec cela, la plupart des maréchaux infirmes, partant,
à la vérité, mais pouvant à peine se traîner. Les Russes, avant-hier
encore, fort goguenards et insolents, sont beaucoup moins hautains; ce
qui tient à l'attitude de l'Angleterre, furieuse du traité tenu longtemps
secret et qui éclate.
_Paris, 29 avril 1859._--Les grandes banques cherchaient encore hier,
dans les incidents de la journée, une chance de paix; mais les Anglais ne
doutaient pas de la guerre; ils croient au traité secret avec la Russie,
officieusement, mais non officiellement démenti. Albion fulmine; lord
Cowley s'exprime en termes _massifs_; la révolution de Florence et de
Parme creuse le fossé[259]; l'Autriche ne peut les tolérer, la France ne
peut les abandonner. Quel gâchis! L'Empereur Napoléon a dit avant-hier au
vieux prince Adam Czartoryski: «_Ayez patience, aussitôt que j'aurai fini
en Italie, je m'occuperai de la Pologne, car ma mission est de rétablir
toutes les nationalités._» On pourrait bien demander comme dans la
comédie: «Qui trompe-t-on ici?» Mais comment se laisser tromper? Les
rouges sont ravis et les plus sinistres figures accompagnent, jusqu'aux
barrières, les troupes qui partent sans entrain.
[259] Le 27 avril, le Grand-Duc de Toscane, pressé par une
députation d'officiers supérieurs, qui s'étaient présentés pour
lui demander d'opter entre l'alliance avec le Piémont ou son
abdication, s'était retiré avec sa famille à Bologne. Aussitôt,
le Roi de Sardaigne avait été proclamé Dictateur de la Toscane,
pendant la durée de la guerre. Ce mouvement s'étendit
immédiatement dans les Duchés voisins, notamment dans le duché de
Modène. Une proclamation de commissaires extraordinaires, de
Massa et de Carrare, plaçait ces villes sous la protection du Roi
Victor-Emmanuel. Ce ne fut pourtant qu'au 15 juin que la Duchesse
de Parme résolut d'abandonner ses États.
Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.
_Dresde, 15 juin 1859._--Je suis arrivée ici avant-hier au soir. La
veille, j'avais été à la messe à Weimar dans le pauvre petit réduit
accordé aux catholiques du lieu; puis, j'ai été passer le reste de la
journée à Eltersburg, qui est vraiment un charmant séjour[260]. J'ai eu
la bonne chance de trouver ici, à l'hôtel de Saxe, le prince Paul
Esterhazy, se rendant à Londres; il m'a appris bien des choses, plus
curieuses que consolantes. Le comte Clam et le prince Édouard
Lichtenstein sont furieux contre Gyulay qui avait, pour ainsi dire,
gagné la bataille de Magenta et qui a tout perdu par sa faute, qu'il veut
rejeter sur eux[261].
[260] Campagne du Grand-Duc et de la Grande-Duchesse de Weimar.
[261] Le 4 juin 1859, l'Empereur Napoléon s'était avancé sur
Magenta, sans se rendre compte des forces qu'il avait devant lui;
sa position était devenue fort critique. Le général de Mac-Mahon
se porta, par une marche rapide, en avant de Magenta, avec une
partie du second corps d'armée, sur les Autrichiens. Il parvint à
dégager les grenadiers de la Garde fort compromis, prit et reprit
sept fois le village de Magenta, fit cinq mille prisonniers et,
vers huit heures du soir, resta maître du champ de bataille.
La comtesse Colloredo est venue s'abriter ici; elle a des nouvelles
alarmantes de Rome; les sociétés secrètes y sont puissantes, assez même
pour braver le général de Goyon et ses soldats. On s'attend à des scènes
de carnage et le Pape y est virtuellement prisonnier. Et les Légations?
Les voilà libres des Autrichiens, réclamant les Français et proclamant le
Roi de Sardaigne[262]. Ceci me semble plutôt un embarras qu'un avantage
pour l'Empereur Napoléon; car que devient sa garantie de neutralité
donnée au Pape?
[262] Vers le 10 juin, les Autrichiens abandonnèrent la région du
Pô pour se retirer derrière l'Oglio; ils quittèrent de même
Ferrare, Ancône et les États romains, qui rejetaient l'autorité
du Pape pour s'annexer au royaume de Sardaigne. Dans la nuit du
11 au 12 juin, les Autrichiens évacuaient Bologne, d'où le
Cardinal-Légat se retirait, laissant à la Municipalité le soin de
gouverner cette ville, qui proclamait immédiatement la dictature
du Roi Victor-Emmanuel, auquel Parme et toutes les villes de la
Lombardie s'empressaient de faire acte de soumission.
Metternich s'est éteint sans agonie, sans maladie. Paul Esterhazy
assistait à cette mort, qui n'a été qu'un épuisement sans souffrances. Il
paraît que les quinze jours de réveil et d'action politique, auxquels il
a été appelé, ont hâté sa fin, en lui faisant dépenser, en peu de jours,
ce qui lui aurait suffi pour vivre encore un ou deux ans[263]. Esprit
éclairé, caractère modéré, grande expérience, dignité naturelle, humeur
facile, il réunissait bien des avantages rares partout, mais surtout dans
son pays et à notre époque si appauvrie.
[263] Le prince de Metternich était mort, le 5 juin 1859, sous le
coup des émotions que lui donnèrent les défaites des Autrichiens
et la destruction des effets de sa politique en Italie.
_Téplitz, 18 juin 1859._--Il n'y a ici que des malades, des gens tristes,
des âmes abattues, des esprits assombris. Cependant, les habitants de
céans se remontent à la nouvelle officielle d'un échec essuyé par
Garibaldi[264] et puis de l'éloignement de Gyulay, sur l'incapacité
duquel on dit des choses incroyables. Il paraît que les généraux Clam et
Édouard Lichtenstein avaient voulu provoquer contre lui un conseil de
guerre. On se croit sûr du Tyrol allemand et de son ancienne fidélité; on
l'est moins du Tyrol italien, et les pièces de vingt francs françaises
circulent trop librement en Hongrie pour ne pas causer du souci. La
_mobilisation_ prussienne se fait avec tant de gravité lente et de
circonspection que le drame lombard sera probablement dénoué avant que la
Prusse ne se mette de la partie.
[264] Une escarmouche d'avant-poste, à Bertoletto, où Garibaldi
avait fait construire un pont sur la Chiese, avait amené un
combat entre quelques compagnies des chasseurs des Alpes et les
avant-postes autrichiens qui avaient d'abord battu en retraite.
Les légionnaires, emportés par leur ardeur, les ayant poursuivis
jusqu'à Castelnedolo, y trouvèrent l'ennemi en masse, qui chercha
à les envelopper. S'apercevant du péril, ils durent se retirer
devant les Autrichiens qui firent sauter le pont, à peine bâti
sur la Chiese en face de Montechiari.
_Téplitz, 29 juin 1859._--Voici le trait principal d'une lettre que j'ai
reçue d'Angleterre: «L'esprit d'ici est triste; la cour, la haute société
sont d'un côté, le Ministère et le gros du public de l'autre. Point
d'homme qui pèse sur ce simulacre de Parlement. Qu'est-ce qu'une majorité
de treize voix et un Ministère composé d'ennemis jurés qui se sont fait
et qui se font encore mille tours? Les hommes publics de ce temps-ci sont
tombés dans le dernier décri; l'Angleterre abdique sans estime ni
confiance pour celui[265] sous lequel elle s'incline. Elle abdique par
imprévoyance, par pusillanimité, par prédominance des intérêts matériels;
dans une telle situation, elle ne pèsera que du mauvais côté!»
[265] Lord Palmerston.
_Téplitz, 2 juillet 1859._--Je ne puis dissimuler que je suis bien
mécontente du rôle que joue la Prusse, bien dangereux, d'ailleurs, à tous
les points de vue. Je crains qu'il ne soit trop tard pour tout. Si la
mobilisation n'est qu'une vaine et illusoire démonstration, elle est trop
chère; elle dérange, sans profit, la vie privée de tout le monde et
mécontentera l'armée, dont on stimule l'honneur sans jamais le
satisfaire. Si on voulait réellement opposer une barrière sérieuse à
l'ennemi, il ne fallait pas lui donner le temps de battre les uns sur le
Mincio et de s'armer fortement sur le Rhin, où on aura probablement, par
cette belle combinaison, des échecs sérieux.
En attendant, la Révolution marche à pas fermes et habiles, et nous en
avons les indices certains par les promenades des gens de mauvaise mine
qui crient la faim. Il y a eu dans ce genre de mauvaises scènes à
Kœnigsberg. Quel avenir! et qu'il eût été facile de l'éviter avec de la
bonne foi, de la netteté, de l'à-propos et une intelligence prompte des
vrais intérêts de la Prusse. Mais avec l'irrésolution d'un ministre
paresseux comme Schleinitz et un ambassadeur chimérique à Paris comme
Pourtalès, comment ne pas faire fausse route?
_Téplitz, 7 juillet 1859._--On me mande de Paris que l'Empereur Napoléon
voudrait y revenir, et laisser là l'Italie; mais il ne sait à qui confier
le commandement de l'armée; le maréchal Canrobert aurait été au-dessous
du médiocre à Solferino[266] et les autres savent mener les troupes, mais
manquent d'autorité.
[266] Le maréchal Canrobert, qui commandait le 3e corps d'armée,
avait reçu l'ordre d'appuyer le général Niel; mais ne jugeant pas
prudent de prêter, tout d'abord, son appui au commandant du 4e
corps (celui de Niel) il crut plus sage de rester à surveiller
les mouvements d'une colonne détachée dont le départ de Mantoue
avait été signalé, ce qui amena entre les deux généraux d'amères
récriminations après cette bataille de Solferino, qui fut livrée
le 24 juin, les deux armées ennemies s'étant rencontrées
inopinément, entre la Chiese et le Mincio. Le fruit de cette
nouvelle victoire des armées alliées fut l'abandon par les
Autrichiens de toutes les positions préparées par eux sur la rive
droite du Mincio et amena les préliminaires de Villafranca.
Les pièces diplomatiques mettent bien à découvert l'ambition piémontaise
et la conspiration italienne[267]. Ce langage n'a rien qui m'étonne, car
l'équilibre européen n'a évidemment plus de gardien. Les grandes
puissances ont renoncé à veiller sur l'Europe, et quand lord John Russel
et lord Palmerston _jugeront à propos d'intervenir_, cette intervention
ne suffira plus, pas plus que la note qui vient si tard, si mollement.
L'Angleterre et la Prusse se trouvent impuissantes à force d'avoir été
inactives.
La position du Pape me fend le cœur, et un Gramont geôlier du Pape, qui
l'eût cru!
[267] Une circulaire du comte de Cavour adressée, à la date du 14
juin 1859, à tous les représentants de la Sardaigne auprès des
Cours étrangères, avait exposé le point de vue sous lequel il
envisageait les derniers événements accomplis. Il rappelle
d'abord que l'Autriche a refusé le Congrès proposé par la Russie,
qu'elle a envahi le Piémont et que les victoires des armées
alliées leur ont ouvert la Lombardie. Parlant ensuite des
antipathies des populations italiennes qui ont éclaté contre
l'Autriche et demandé l'annexion de leur pays au Piémont, M. de
Cavour prouve que le Roi de Sardaigne, en acceptant ce vœu
spontané de la volonté nationale, ne porte aucune atteinte aux
traités existants, puisque l'Autriche, en refusant le Congrès,
les a déchirés elle-même et a rendu les populations italiennes à
leurs droits naturels. Le but, hautement avoué par le Roi, était
l'indépendance italienne et l'exclusion de l'Autriche.
_Dresde, 11 juillet 1859._--Que dire de cet armistice demandé par
l'Empereur Napoléon dans une lettre autographe adressée à l'Empereur
d'Autriche? C'est le général Fleury qui est venu en parlementaire porter
cette lettre à Vérone. L'Empereur François-Joseph, après l'avoir lue, a
fait entrer M. Fleury et a passé deux heures enfermé avec lui; et c'est à
la suite de cette lettre et de cet entretien que le jeune Empereur a
_consenti_ à l'armistice. L'étrangeté, c'est que la demande soit venue du
côté du vainqueur, au moment où Kossuth et l'intrigue russe mettaient la
Hongrie en émotion[268], où les flottes françaises sont maîtresses de
l'Adriatique, où le fameux quadrilatère est cerné.
[268] Secrètement poussé par la Russie, qui ne pardonnait pas à
l'Autriche son attitude pendant la guerre de Crimée, Kossuth
lançait les nouvelles proclamations appelant la nation madgyare
aux armes, à la lutte pour la liberté de la Hongrie et annonçait
qu'il allait reparaître sur le sol de la patrie.
Je vois ici des personnes, intéressées à être bien informées, qui
prétendent que le typhus et la dysenterie font ravage dans le camp
français, que l'Empereur Napoléon est importuné des ambitions sardes,
inquiet du mouvement révolutionnaire de l'Italie et gêné par les
complications romaines, qu'il a envie de hâter une rentrée triomphale en
France, avant d'avoir éprouvé des revers. Tout ceci me paraît insuffisant
pour motiver une pareille démarche avant que le fameux programme soit
accompli.
Le ministre de Prusse ici, M. de Savigny, prétend que la mobilisation
prussienne a effrayé l'Empereur. Quelle bêtise! La Prusse a eu le tort de
l'inquiéter sans avoir eu l'énergie de lui faire peur, et c'est la plus
fatale des conduites. Si j'en crois mes instincts, cet armistice tournera
contre les Prussiens. L'Empereur Napoléon et la France sont bien plus
intéressés à la ligne du Rhin qu'à l'Italie, et ce n'est pas l'Autriche,
si lâchement abandonnée, qui se mettra en mouvement pour lui venir en
aide. J'ai causé avec quelqu'un venant de Berlin, et qui m'a raconté des
choses étranges sur la débandade qui y règne, sur le Régent soumis à
quelques-uns de ses ministres. On dit que rien ne peut donner idée des
luttes qui y règnent, de l'aveuglement des uns, de la faiblesse des
autres, de la médiocrité de tous, et hélas! des flots montants de
l'esprit révolutionnaire. Auerswald, doublé du comte Schwerin (deux
parfaits jacobins), partent de l'idée qu'en faisant du libéralisme,
toutes les populations germaniques se soumettront à la Prusse et qu'elle
héritera de ses voisins, à la façon dont Victor-Emmanuel s'étend vers
Milan, Florence, Modène et Parme.
A Berlin, on est d'une étroitesse et d'une aigreur protestantes extrêmes;
on est charmé de l'écroulement du Pape et on s'est réjoui de la scène
hideuse qui s'est passée à Milan le jour de Saint-Pierre et Saint-Paul.
Ce jour-là, on a brûlé en place publique, aux cris féroces de la
multitude, trois grandes poupées figurant le Pape, tiare en tête, le
cardinal Antonelli et le général commandant des Suisses. Les sociétés
bibliques anglaises, qui depuis longtemps travaillent l'Italie, ont en
grande partie atteint leur but. Lord John Russel ne s'en tient plus de
joie, en particulier lady John qui est une Minto enragée[269]. Bernstorff
est retourné à Londres dégoûté et effrayé du gâchis de Berlin. Pourtalès
y règne plus chimérique que jamais; malheureusement, on dit qu'il a
enlacé et aveuglé le prince de Hohenzollern. A Berlin on n'a jamais voulu
de la guerre et on attendra l'arme au bras qu'on vienne la faire.
[269] Lady John Russell était la fille de lord Minto, connu par
ses tendances libérales et son penchant pour la cause italienne.
On se montre inquiet de la Russie, sans l'être au fond, car on trouve que
c'est commode; du reste, la réponse anglaise aux propositions tardives
de la Prusse est plus mauvaise et plus absurde que celle de
Saint-Pétersbourg[270]; on croit même savoir que la Russie, craignant
que l'Autriche n'obtienne des dédommagements vers l'Est qui pourraient la
gêner (elle Russie), est disposée à voter pour que la Vénétie appartienne
à l'archiduc Maximilien, en faveur duquel le roi Léopold s'agite
infiniment; mais, on dit aussi que, si cela avait lieu, le pauvre Prince
ne tarderait pas à succomber aux poignards mazziniens, et que, si
l'Empereur Napoléon contrarie le mouvement antipapal, les Romagnols
deviendraient des Orsini. Quel chaos!
[270] La Prusse s'efforçait justement d'amener les Gouvernements
anglais et russe à tenter une médiation commune auprès des
Puissances belligérantes, à laquelle, du reste, le Ministère
anglais n'avait pas adhéré lorsque, par un inexplicable
revirement d'idées, Napoléon III s'arrêta tout à coup, malgré une
suite ininterrompue de victoires. Le 6 juillet, il offre un
armistice à l'Empereur François-Joseph, alors à Vérone, avec son
armée dans une situation fort compromise. La lutte est suspendue
jusqu'au 15 août, et, le 11 juillet, Napoléon III et l'Empereur
d'Autriche avaient, à Villafranca, une entrevue qui mettait fin à
la guerre, avant que le comte de Cavour eût eu le temps
d'accourir pour détourner le Roi Victor-Emmanuel d'adhérer à ce
traité.
_Lœbichau, 14 juillet 1859._--Je suis chez ma sœur depuis avant-hier;
je la quitterai demain pour Berlin où je suppose que je trouverai _tutti
quanti_ un peu ébouriffés de la rapidité avec laquelle se succèdent
armistice, entrevue et préliminaires de paix. Il sera curieux d'en
connaître les conditions; car, comment l'Empereur Napoléon pourra-t-il se
départir de son fameux programme sans réveiller les héritiers d'Orsini?
Et comment l'Empereur François-Joseph, qui est bien loin encore d'être
dans une position désespérée, en acceptera-t-il toute l'étendue? Enfin,
nous ne tarderons pas à savoir le mot de l'énigme. Il sera curieux à
connaître. On murmure encore le mot de _peste_, ayant éclaté chez les
zouaves et les turcos. L'Angleterre par son action, la Prusse par ses
finasseries, la Russie malgré ses intrigues, se sont placées hors de la
conclusion de ce drame, qui ne me paraît être que le prélude d'autres
entreprises préparées dans quelque temps sur un autre théâtre. Ah! la
Prusse, la Prusse! quel rôle que le sien! On tenait encore la dragée
haute au prince Windisch-Graetz à Berlin que déjà le général Fleury
frappait en parlementaire aux portes de Vérone[271].
[271] Le prince Windisch-Graetz avait été envoyé à Berlin en
mission militaire pour s'y assurer de la disposition des esprits
et arrêter avec le Gouvernement la marche de trois corps d'armée,
que l'Autriche devait mettre à la disposition de la Confédération
germanique.
Le duc de Gramont a déclaré au Pape que s'il excommuniait
Victor-Emmanuel, lui, Gramont, et le général de Goyon quitteraient Rome
et livreraient par là Pape et Cardinaux à la férocité d'une population
plus que jamais travaillée par les mazziniens. On dit Cavour de fort
mauvaise humeur[272]. On aura bien de la peine à rapproprier l'Italie,
même en parquant l'Autriche hors de la Lombardie.
[272] En face de ce traité de Villafranca, qui n'était qu'une
cruelle déception, laissant tous les problèmes à résoudre et ne
répondant à aucune des espérances des Italiens, le comte de
Cavour refusa de contresigner cette paix, abdiqua le Ministère,
et l'âme remplie de douleur et d'agitation, remit aussitôt sa
démission au Roi, croyant le devoir à lui-même, à son honneur et
à sa politique. Il laissait le pouvoir à un Ministère formé avec
le général La Marmora, Ratazzi et le général Dabormida.
_Berlin, 19 juillet 1859._--J'ai eu beaucoup d'émotion, en revoyant le
Roi; malgré ses débilités qui ne guériront jamais, je l'ai cependant
trouvé infiniment moins troublé, altéré et affaissé que je ne le croyais.
Il sent parfaitement ce que son état a de pénible, mais il espère
toujours une guérison complète. La Reine ne se fait aucune illusion.
Pendant que j'étais auprès de Leurs Majestés, le télégraphe a apporté la
nouvelle de la mort de cette charmante Reine de Portugal[273]. J'en suis
restée peinée au cœur. Ce pauvre jeune Roi sera désespéré!