Varsovie, pour n'avoir pas à s'expliquer. Il y a des personnes qui
disent qu'on pourrait éviter l'action des Chambres par un Conseil de
famille qui déférerait la Régence au Prince, sans que le Roi en ait, pour
ainsi dire, la connaissance et le déplaisir; mais, avec une famille si
désunie, cela n'est pas possible. La Reine, et ce qu'on commence déjà à
appeler _la vieille Cour_, voudraient une simple _délégation illimitée_,
comme durée et comme pouvoir; mais cela ne convient pas aux hommes
proprement dits _politiques_, ni au public qui veut du définitif. Puis
vient la question du voyage. La Reine est persuadée qu'il est urgent
qu'il ait lieu au début d'octobre. Mais où aller? Le Roi redoute
l'Italie; Méran, en Tyrol, n'est bon qu'en automne, horriblement triste
en hiver, et dénué de toutes ressources; Venise est trop pauvre en
promenades pédestres, qui remplissent les deux tiers des journées
royales; Gênes, trop exposé à l'air irritant de la mer et au soleil trop
vif; Rome, _impossible_ pour la Reine[246]. Il y a des voix qui s'élèvent
pour Pau; enfin, d'autres indiquent l'île de Wight, mais il y aurait pour
le Roi l'agitation d'être près de la Reine Victoria, sans la voir; car le
Roi est plus séquestré que jamais, d'après la volonté expresse des
médecins. On ne permet pas à Humboldt de le voir, ce qui est pour
celui-ci un chagrin profond et une véritable blessure. Quelqu'un, qui
voit de près, me disait que, dans son opinion, il n'y aura jamais
guérison, et que probablement il y aura déchéance, lentement
progressive, qui finira par conduire à un état d'enfance.
[246] La Reine Élisabeth, qui était une Princesse de Bavière,
avait, sous la pression de son beau-père Frédéric-Guillaume III,
quelques années après son mariage, abjuré la religion catholique
pour entrer dans l'Église protestante. Malgré cette situation
difficile, le Roi et la Reine passèrent à Rome la plus grande
partie de l'hiver 1858-1859.
_Sagan, 16 septembre 1858._--Avant-hier, je suis allée à Sans-Souci, où
j'ai vu le Roi sur la terrasse, et la Reine seule dans son cabinet, si
confiante, si causante, si différente de ce qu'elle est habituellement
que j'en ai été frappée et émue. Pauvre femme! Quelle tâche, et comme
elle est noblement et simplement accomplie! Elle a abordé bien des
difficultés de sa position, et j'ai clairement vu que, si le Roi n'est
pas assez lucide pour juger par lui-même, il l'est cependant assez pour
opposer sa volonté à celle des autres, pour être _méfiant_, en un mot
pour rendre les responsabilités de toutes choses, grandes et petites,
bien difficiles. C'est ainsi qu'avant-hier tout était doute:
partira-t-on? restera-t-on? où ira-t-on? Toutes questions irrésolues
encore. La Reine désire vivement le départ et une absence prolongée; elle
se résignerait même à Rome, ce qui cependant, pour elle, ne saurait être
que pénible. Le Roi a horreur de l'idée de l'Italie. Que c'est bizarre!
La question politique devient tellement _brûlante dans le pays_ qu'il
faudra qu'elle soit bientôt décidée, et je crois, pour ma part, à _la
Régence_, la chose appelée par son nom. Mais cette Régence, sera-t-elle
octroyée? Par qui? Dans quelle forme? Les plus intéressés n'en savaient
rien, il y a deux jours.
_Sagan, 27 septembre 1858._--J'ai eu une lettre de Sans-Souci, du 24,
dans laquelle on me dit que, jusqu'à ce jour, on avait inutilement
guetté un joint qui permît de porter la pensée du Roi sur l'acte devenu
si urgent. Il semblait éviter de laisser tomber un seul mot qui facilitât
une proposition à lui faire accepter; aussi était-on décidé à tout faire
d'emblée, proposition et acte à signer, le tout en un quart d'heure.
Comment cela réussira-t-il? On est dans une grande angoisse sur l'effet
moral et physique.
J'apprends à l'instant que le voyage est décidé: d'abord pour Méran, d'où
on s'enfoncera en Italie. On doit quitter Sans-Souci le 10 ou 11 octobre.
La Reine a désiré aller passer une demi-journée à Dresde, pour consoler
sa pauvre sœur jumelle, désolée de la mort de la jeune et florissante
Archiduchesse Marguerite[247]; mais le tyrannique docteur Bœger l'a
positivement interdit. La Reine s'est soumise, mais on voit par là à quel
point _tout_ est redouté pour le Roi.
[247] Fille du Roi de Saxe et première femme de l'Archiduc
Charles-Louis d'Autriche. Cette Princesse venait de mourir en
couches.
La presse prussienne prend des allures si vives, et sur la Régence et sur
les élections, qu'on saisit une gazette après l'autre.
_Sagan, 9 octobre 1858._--Je suppose qu'aujourd'hui ou demain nous aurons
la Régence; car il paraît que le Prince de Prusse a tenu bon et
décidément qu'il emporte, non seulement le pouvoir, mais le _titre_.
_Sagan, 14 octobre 1858._--J'ai reçu une lettre de la Princesse Charles
de Prusse, écrite le lendemain du départ du Roi de Berlin. En voici le
résumé: «Le Roi, en partant, était mieux que la semaine précédente, qui
avait été très fâcheuse; à tout prendre, moins bien qu'avant Tegernsee.
On n'a pas voulu que la famille lui fît ses adieux à Potsdam; il a été
lui-même avec la Reine recevoir ces adieux, à Glienicke et à Babelsberg;
il était cassé et voûté; les regrets ont été très douloureux en quittant
Sans-Souci. On croit, dans la famille, qu'il sera plus facile d'empêcher
le Roi de quitter Méran que de le décider pour l'Italie. On suppose qu'il
passera tout l'hiver dans le Tyrol.
_Sagan, 4 novembre 1858._--Je pense que l'élaboration ministérielle à
Berlin est maintenant chose faite. MM. de Budberg et de Moustiers seront
de moins belle humeur; car c'est contre leur alliance qu'on élèverait un
drapeau anglo-austro-prussien, que le Prince de Hohenzollern-Sigmaringen
serait chargé de tenir haut et ferme. Il y a, au-dessus et au-dessous de
toutes ces combinaisons ministérielles, la question des élections. Les
démocrates s'agitent et ils ont singulièrement haussé le ton depuis la
Régence.
Les nouvelles du Roi, depuis qu'il est à Méran, sont tellement meilleures
que la Reine se reprend à l'espérance d'un rétablissement qui, après les
changements que le Régent est en train d'opérer, ne laisserait pas que de
rendre la confusion suprême.
_Sagan, 11 novembre 1858._--Avant de rien préjuger sur le nouveau Cabinet
prussien, il faut le voir à l'œuvre, et quelles Chambres il aura à
gouverner[248]. Les élections se font ces jours-ci et agitent tout le
pays. On dit que le prince de Hohenzollern ne donne que son nom au
Cabinet, que M. d'Auerswald en sera l'âme et le _leader_. On s'étonne
seulement qu'on l'ait nommé ministre du Trésor, vu qu'il a mangé sa
propre fortune et celle de sa femme.
[248] Le nouveau Ministère prussien était ainsi composé: le
prince de Hohenzollern-Sigmaringen, président du Conseil; M.
d'Auerswald, ministre d'État; M. de Schleinitz, ministre des
Affaires étrangères; le général de Bonin, ministre de la Guerre;
M. de Patow, ministre des Finances; le comte Pückler, ministre de
l'Agriculture; M. de Bethmann-Holweg, ministre des Cultes; M. de
Heydt, ministre du Commerce; M. Simons, ministre de la Justice;
M. de Flottwell, ministre de l'Intérieur.
_Sagan, 16 novembre 1858._--Je ne parlerai pas politique prussienne; les
élections répondent aux craintes des conservatifs comme aux espérances
des démocrates. Il y aurait présomption à vouloir tirer maintenant les
horoscopes; je m'en abstiens, malgré le peu de goût que j'ai pour la
résurrection de certains noms malsonnants qui se présentent avec bonne
chance aux élections, et pour la licence des gazettes. Tout cela rappelle
1848; mais il faut croire que le Ministère actuel saura être libéral,
sans danger pour l'État, modéré sans faiblesse, triomphant sans
entraînement. Je lui souhaite bonne chance, car je lui crois
d'excellentes intentions, mais l'enfer n'est-il pas pavé de bonnes
intentions?
_Sagan, 20 novembre 1858._--Je ne sais trop que penser de l'état des
choses qui a subi un si rapide changement. S'il fallait classer les
partis, je dirais que les conservatifs sont en _défiance_, les libéraux
en _confiance_, les démocrates en _espérance_; ils voient, dans la porte
qu'on a entr'ouverte, un arc de triomphe par lequel ils espèrent entrer,
pour faucher ce que 1848 a épargné. Les Ministres semblent déjà
s'effrayer un peu de leur premier début, puisque le ministre de
l'intérieur a publié une seconde circulaire pour expliquer la première,
et dire que celle-ci avait été mal comprise par le public[249]; mais ceci
est un coup d'épée dans l'eau, car l'impulsion imprudente a été donnée.
Il est bien à craindre que les élections ne s'en ressentent, et cette
reculade du Ministère l'affaiblit sans faire revenir les esprits.
[249] Dans une allocution que le Prince-Régent de Prusse avait
adressée le 8 novembre au Ministère d'État, après la
reconstitution du Cabinet, le Prince avait dit que, s'il s'était
opéré un changement dans les conseillers de la Couronne, cela
avait eu lieu parce qu'il avait trouvé chez tous les conseillers
choisis par lui l'opinion qui était la sienne, à savoir: _qu'il
ne pouvait être question, ni maintenant, ni jamais, d'une rupture
avec le passé_, qu'il s'agissait seulement d'améliorer, là où
l'arbitraire s'était fait sentir. L'opinion s'étant fort agitée
sur ces paroles, les Ministres crurent nécessaire de les
expliquer; mais ces explications étaient enveloppées d'obscurité
et leur langage nébuleux rendait impossible d'y pénétrer.
_Sagan, 25 novembre 1858._--Voici les élections accomplies. Ici, on a
nommé deux députés centre droit, et le troisième centre gauche; il serait
à désirer qu'on n'eût pas fait de plus mauvais choix dans les autres
collèges électoraux du Royaume; mais les gazettes nous apportent bien des
noms malsonnants. Je ne crains pas grand'chose pour la session. Le
gouvernement n'y présentera rien qui permette la discussion; rien que
l'_urgent_. La gauche voudra jouer la modération, et les _pointus_ de
droite seront évidemment plutôt découragés. La grande bataille ne se
livrera qu'à une seconde session; même la première Chambre sera, je
crois, dans la prochaine, assez mesurée et prudente. Gouvernement,
Chambres, pays, _tutti quanti_, sont encore pour l'instant plus
ébouriffés que clairvoyants et assurés.
_Sagan, 7 décembre 1858._--Je ne crois pas que la panique financière soit
terminée pour de bon. L'atmosphère est bien lourde, bien chargée. Les
propos à Compiègne ont été fort guerriers, les dénégations entortillées,
insuffisantes. A Vienne, on est fort averti. Bref, je ne pense pas que je
puisse prudemment me prolonger en France, où je compte me rendre dans un
mois, au delà du début printanier, si toutefois j'y puis rester
jusque-là. Si lord Palmerston ne rentre pas au Ministère, il y aura
chance pacifique; s'il y rentre, je vois le feu aux étoupes. Les amis du
Régent l'ont mal servi en publiant son programme[250], sujet actuel d'une
controverse vive et d'une argumentation au moins inutile. Les Rois, ou du
moins les Régents, ne devraient jamais se livrer nominativement au
public.
[250] Ce programme était tout entier dans l'allocution du
Prince-Régent au Ministère d'État, dont nous avons déjà parlé
plus haut, et qu'une indiscrétion avait fait connaître aux
gazettes qui, naturellement, l'imprimaient avec plus ou moins de
vérité.
1859
_Paris, 18 janvier 1859._--J'ai vu pas mal de monde hier.
Depuis vingt-quatre heures le vent est des plus pacifiques. Le recri du
commerce et de l'industrie, la pression de l'Angleterre, les démissions
offertes par plusieurs ministres, ont fait reculer. _On n'a rien
abandonné_, mais reconnaissant le moment défavorable, on a ajourné, au
grand déplaisir de l'Impératrice Eugénie, qui est une des plus vives pour
substituer les chances de la guerre aux dangers des assassins. On a
envoyé quelqu'un à Londres pour tout expliquer, dans le sein de la paix,
et on a transmis au prince Napoléon, au général Niel, à M. Bixio à Turin,
des recommandations d'agir avec la plus grande prudence[251].
[251] Le prince Napoléon, accompagné du général Niel et de M.
Bixio, était parti de Paris le 13 janvier pour Turin, où son
mariage avec la princesse Clotilde, fille du Roi Victor-Emmanuel,
fut célébré le 30 du même mois.
Ni M. Walewski, ni la princesse Mathilde (à peu près brouillée avec son
frère) n'ont eu connaissance du mariage sarde que lorsque tout a été
convenu.
_Paris, 20 janvier 1859._--Le Roi Jérôme a dit, avant-hier, à une
personne qui l'a répété, qu'il n'y aurait pas de guerre cette année, tous
les nécessiteux ayant pu, par un jeu de baisse, se relever.
A Rome, la Reine de Prusse a reçu le cardinal Antonelli. Le Roi prend de
plus en plus intérêt à ce que lui offre la Ville éternelle. Il répète
souvent avec une sorte d'agitation précipitée qu'il veut voir le Pape.
«_J'ai tant de choses à lui dire._» Ses entours en sont surpris et
embarrassés. Tout ceci n'est-il pas bien étrange?
A un grand dîner diplomatique donné ici, il y a quelques jours, par
l'ambassadeur de Russie, M. de Kisseleff, sans qu'il y eût anniversaire
ou motif particulier, l'Ambassadeur s'est levé et a dit qu'il était sûr
de répondre au désir des convives, en portant la santé de l'Empereur des
Français. On s'est regardé et on a bu, M. de Hübner y compris. Puis, le
comte Walewski s'est levé à son tour, disant qu'il était sûr de répondre
au désir général en portant la santé de l'Empereur de Russie. Autre
échange de regards plus ou moins surpris. On ne s'explique pas cette
démonstration sans motif spécial.
_Paris, 23 janvier 1859._--Paris est toujours à la guerre. On parle d'un
traité offensif et défensif, signé entre la France et la Sardaigne, sans
lequel M. de Cavour ne consentirait pas au mariage de la princesse
Clotilde. Cependant ce fait qui se répète beaucoup ne m'est pas démontré.
_Rochecotte, 3 février 1859._--Quand j'ai quitté Paris, on était
mi-partie à la guerre, mi-partie à la paix. Ce qui paraît certain, c'est
que si la pression extérieure, qui hélas! est bien peu unie et ferme, ne
pèse pas dans la balance pacifique, c'est Pélissier qui commandera
l'armée de Paris pour y maintenir l'ordre pendant l'absence de
l'Empereur, lequel Empereur veut commander en personne l'armée des Alpes,
Canrobert celle de réserve. Les nouvelles d'Algérie, d'où on retirerait
des troupes en cas de guerre, sont qu'aussitôt l'armée diminuée, les
Arabes se révolteraient sur nouveaux frais; déjà les assassinats
recommencent depuis que le nouveau système du prince Napoléon y est
établi. Les banqueroutes se succèdent à Paris et en province. En un mot,
désarroi partout et bien des nuages à tous les horizons.
_Rochecotte, 8 février 1858._--Mon fils, qui a assisté à la séance du
Corps législatif, m'écrit qu'elle a été des plus froides; ni cris, ni
applaudissements, rien pour l'Impératrice. Il en a été de même à
l'arrivée à Paris de la princesse Clotilde; les hommes n'ôtaient pas même
leur chapeau.
Le discours d'ouverture de l'Empereur ne paraît pas suffisant pour faire
croire à la paix réelle; il ne parvient pas à rétablir la confiance
profondément ébranlée. Les journaux du Gouvernement parlent d'un grand
enthousiasme que les spectateurs impartiaux nient. En attendant, les
banqueroutes vont grand train, et les armements et préparatifs de guerre
ne discontinuent pas. On reste très inquiet.
_Rochecotte, 14 février 1859._--Je viens de lire l'ouvrage que Mme la
comtesse d'Harcourt a publié sur Mme la Duchesse d'Orléans. Cette lecture
m'a plu. C'est un récit ému, naturel, d'une destinée brillamment et
tristement dramatique; assez de passion pour aller au delà du vrai, et
pourtant, une certaine retenue habile sur les moments délicats. C'est une
lecture très agréable où la mémoire de la Princesse est heureusement
sauvegardée et honorée, utile à son souvenir, et peut-être même à
l'avenir de ses enfants[252].
[252] Ce livre, qui parut au printemps de 1859, chez l'éditeur
Michel Lévy à Paris, ne portait pas le nom de son auteur.
_Rochecotte, 28 février 1859._--Je crois de plus en plus à la guerre.
L'Empereur Napoléon a dit à M. de Villamarina, le ministre de Sardaigne à
Paris, à l'occasion de la mission de lord Cowley à Vienne: «_Rassurez
votre maître, cette mission ne saurait aboutir._» C'est bien pour cela
qu'il y a consenti. Il paraît certain, en effet, que si l'Angleterre veut
la paix, elle n'en prend guère les moyens, car lord Cowley est chargé de
propositions qui me paraissent inadmissibles[253]. Et ce pauvre Pape? Je
ne m'étonne pas qu'aux Tuileries on se prête à évacuer Rome, car ce sera
le signal de troubles dans lesquels on puisera le prétexte qu'on cherche
depuis longtemps. A côté de ces sombres prévisions, on s'amuse, à Paris,
comme dans les jours de la plus grande quiétude. Il n'est bruit que de
bals; cinq bals costumés chez les Ministres, mille invités hier chez Mme
Duchâtel.
[253] La guerre était imminente, mais les Puissances médiatrices,
comprenant que si elles voulaient en conjurer le fléau, elles
devaient s'interposer activement, l'Angleterre donna à lord
Cowley (alors ambassadeur de Londres à Paris), la mission de se
rendre à Vienne pour sonder les dispositions de l'Autriche et
amener la régularisation de ses rapports avec la Sardaigne; mais
tout s'évanouit, quand, le 20 mars, éclata, en pleine Europe, une
proposition de Congrès, venant de Pétersbourg (et en réalité,
répondant à un vœu secret des Tuileries), qui compliquait la
situation au lieu de la simplifier, en la faisant entrer dans une
voie sans issue. Ce Congrès ne pouvait être et ne fut qu'une
chimère.
On me mande qu'on ne parle d'autre chose que de bals chez Mme de Boigne,
où le duc de Fezensac a lu, l'autre jour, un fragment de mémoires sur son
enfance pendant la Terreur à Méréville[254]. Là, et alors aussi, on
s'amusait. La nouvelle du 21 janvier 1793 suspendit, à Méréville, une
comédie qu'on s'apprêtait à y jouer. On dit que ces mémoires sont à la
fois naturels et piquants.
[254] La révolution de 1848 ayant mis fin à sa carrière politique
et militaire, le duc de Fezensac avait employé ses loisirs à
écrire les souvenirs des grandes guerres de sa jeunesse dont il
fit plus tard la publication.
_Rochecotte, 8 mars 1859._--J'ai lu le fameux article du _Moniteur_,
ainsi que la reculade de mauvaise humeur qu'il contient[255]. Je suppose
que ce qui y a le plus contribué, c'est l'animosité de l'opinion en
France, en Angleterre, et celle qui me paraît presque exaltée en
Allemagne. Il a donc reculé (je veux dire l'Empereur Napoléon) et reculé
le premier. Cela disposera peut-être l'Autriche à faire quelques petites
concessions qui lui concilieront encore plus Londres et Berlin. Il est
vrai que, dans cet article grognon du _Moniteur_, on ne pouvait plaider
la cause de la paix dans un style plus belliqueux; il y a des gens qui
diront que le principal motif de l'article a été la nécessité de rassurer
ce pauvre Corps législatif qui montre quelques velléités de sortir de son
obéissance muette et passive. Mais l'article sera-t-il suffisant pour
rendre la sécurité? Je n'y vois qu'un sursis, c'est beaucoup, mais est-ce
assez?
[255] Le _Moniteur_ du 4 mars contenait simplement ces mots: «_Le
Constitutionnel_ annonce que l'évacuation des États romains par
nos troupes a été ordonnée, et que le corps d'armée français a
déjà reçu l'ordre de se diriger sur Civita-Vecchia. Cette
nouvelle est au moins prématurée.» Puis le lendemain, le
_Moniteur_ publiait une déclaration démentant tour à tour les
bruits relatifs à des engagements contractés avec la Sardaigne et
assurait qu'il n'y avait que la promesse, faite par la France, de
défendre la Sardaigne contre tout acte agressif de l'Autriche,
qui n'était nullement de nature à faire redouter la guerre.
On me parle de conversations étranges entre M. de Persigny et l'Empereur,
puis entre M. de Persigny et le marquis de Villamarina.
On dit que M. de Persigny, qui prêche la paix, comme Pierre l'Ermite
prêchait la Croisade, somme le Piémont de dégager l'Empereur de ses
engagements. M. de Morny et M. Baroche garantissent la paix au Corps
législatif; cela suffira-t-il pour empêcher qu'il réclame contre le peu
de compte qu'on fait de lui, quand on présente à sa commission un budget
de paix, au moment où la guerre paraît près d'éclater? De tout ceci, la
Bourse se remet à monter et on peut se croire quelques mois de plus de
tranquillité.
_Rochecotte, 14 mars 1859._--A l'occasion de la démission du prince
Napoléon[256], on disait dans Paris, en y appliquant le titre d'une
comédie qui a fait du bruit au Théâtre-Français: _La joie fait peur_. Je
crois la guerre inévitable; mais comme on n'est prêt ni ici ni en
Piémont, qu'il faut encore trois mois pour achever tous les préparatifs
et qu'on veut pouvoir les compléter en paix, on a l'air de se prêter à
des négociations sur l'utilité desquelles on s'efforce de rassurer
secrètement M. de Cavour. J'ai bien peur qu'en Prusse on ne se fasse de
grandes illusions ainsi qu'à Londres et qu'on ne se prépare, dans un
certain délai, une grande journée des dupes.
[256] Sur son désir, le prince Napoléon s'était déchargé du
ministère de l'Algérie et des Colonies.
_Rochecotte, 31 mars 1859._--Je me souviens d'un mot de Mme de Maintenon:
«Il n'y a que la mort qui termine nettement les embarras de la vie.»
Quelque embarrassé qu'on soit, la porte qui seule en tire n'est du goût
de personne. Il arrive un temps, hélas! où on n'a plus de plaisir à
vivre, tout en ayant terreur de mourir. C'est un peu mon cas. Quel être
inconséquent et impossible à satisfaire que l'être humain!
Il y a quelques jours que la nouvelle du Congrès tranquillisait tout le
monde; depuis, on n'y a plus la même confiance. On croit qu'en le
proposant, la Russie tendait un piège, qu'elle coupait l'herbe sous les
pieds de l'Angleterre, et en France on se flattait d'un refus de
l'Autriche d'y assister. Quand on ne croit plus à la bonne foi de
personne, où placer sa confiance?
Les uns me mandent, ce sont ceux qui se cramponnent à la paix, que le
prince Napoléon est de mauvaise humeur et Cavour mécontent; ceux qui,
surtout, prévoient la guerre, prétendent que le prince Napoléon est
rayonnant et Cavour souriant[257].
[257] Au moment où éclatait la proposition de Congrès, la
situation commençait à devenir critique; une scène des plus vives
avait eu lieu à Paris entre le comte Walewski et le représentant
sarde, M. de Villamarina. Le ministre des Affaires étrangères se
laissait emporter jusqu'à dire que «_l'Empereur ne ferait pas la
guerre pour favoriser les ambitions de la Sardaigne; que tout
devait être réglé par un Congrés auquel le Piémont n'avait aucun
droit de participer_». Un langage aussi acerbe était tenu à Turin
par le ministre de France, le prince de la Tour-d'Auvergne. Le
comte de Cavour se hâtait de faire face à l'orage. Il expédiait
une lettre du Roi à l'Empereur à laquelle celui-ci répondait
simplement: «_Que le comte de Cavour vienne à Paris sans plus de
retard._» Cavour était à Paris le 25 mars, où il eut des
entrevues successives avec l'Empereur et reçut aux Tuileries un
accueil cordial; mais il ne tarda pas à s'apercevoir de tout un
travail dans l'entourage de l'Empereur, qui n'avait pas seulement
pour objet le maintien de la paix (fût-ce par le sacrifice du
Piémont), mais qui tendait à l'écarter lui-même comme le
principal obstacle à la paix. M. de Cavour rentrait à Turin le
1er avril, quand, peu de jours après, l'Autriche envoya, le 23
avril, au Roi de Piémont un _ultimatum_ qui n'était autre que la
sommation immédiate de son désarmement, et que le moindre
sentiment de fierté lui interdisait d'accepter. Les hostilités
étant devenues imminentes, l'armée française franchit les Alpes.
Il faudrait un baromètre bien subtil pour marquer exactement la
température parisienne, européenne, pour dire vrai; car partout, il y a
fluctuation.
A propos de Cavour, on raconte que la veille de son départ, il aurait dit
en ricanant à Rothschild: «_Je sais fort bien que si je donnais ma
démission, les fonds monteraient de trois pour cent._»--«_Mieux que
cela_», lui a répondu le juif, assez brutalement. Israël se met à avoir
de l'esprit et presque du courage, quand il s'agit de voir des millions
s'engloutir.
La princesse Clotilde a été au concert chez la duchesse de Hamilton. Il
ne s'y trouvait que des étrangers ou du monde officiel. Elle n'avait pas
_osé_ en inviter d'autres, quoique ses intimités se trouvent concentrées
dans le faubourg Saint-Germain. La duchesse d'Albuféra, qui était à ce
concert, me mande qu'elle a trouvé la princesse Clotilde mieux qu'elle ne
pensait d'extérieur.